L'objet spécifique de l'activité économique est d'avoir assez de pain, pas infiniment de pain, pas un monde transformé en pain, ni même de vastes entrepôts pleins de pain. La faim infinie de l'homme, sa faim morale et spirituelle n'est pas satisfaite, mais de fait exacerbée par la présente folie démoniaque de produire de plus en plus de chose pour de plus en plus de gens. Affligé d'une démangeaison infinie, l'homme moderne se gratte à la mauvaise place, et son griffage frénétique tire le sang du système circulatoire vital de son vaisseau spatial, la biosphère.


-- H. E. Daly, 19731


Daly, animé d’une foi religieuse intense, est aussi un défenseur de l'idée d'état économique stationnaire. Cette ancienne doctrine doit sa popularité moderne à Kenneth Boulding, à qui Daly a emprunté la métaphore du vaisseau spatial. Anglais né à Liverpool en 1910, fils d'une femme au foyer et d'un technicien du gaz, prêcheur méthodiste à ses heures, Boulding devint américain, quaker2 et militant pacifiste très engagé. Dans les années trente, il rédige pour les quakers une lettre au premier ministre britannique visant à faire retirer du traité de Versailles la culpabilité de guerre et d'évoluer vers une paix plus juste. En 1942, il compose un pamphlet contre la deuxième guerre mondiale et en 1965 il aide à organiser le premier teach-in3 contre la guerre du Vietnam. Il fut président d'un nombre impressionnant d’organisations parmi lesquelles l'AAAS. Comme la majorité des quakers, il croyait à l'expérience immédiate de l'Esprit Saint, ou Lumière Intérieure, disponible pour tous les hommes pour les guider, les réprimander et les tirer vers la bonté. Son livre A Reconstruction of Economics (1950) était un plaidoyer pour la notion d'état économiquement stable qui passa alors largement inaperçu. Ce fut finalement son essai The Economics of the Coming Spaceship Earth (1966) qui put redynamiser la notion à la lumière de la crise environnementale qui s'annonçait alors. Il appelait à une transition de l’économie ouverte vers une économie fermée.


Je suis tenté d'appeler l'économie ouverte l'économie cowboy, le cowboy étant symbolique des plaines sans limites et aussi associé à un comportement sans scrupules, exploiteur, romantique et violent, caractéristique des sociétés ouvertes. L'économie fermée du futur peut de même être appelée l'économie du vaisseau spatial, dans laquelle la terre est devenue un vaisseau solitaire, sans réservoir illimité pour l'extraction comme pour les résidus polluants, et en conséquence dans lequel l'humanité doit trouver sa place dans un système écologique cyclique capable de reproduction continue de formes matérielles bien qu'il ne puisse échapper à la nécessité d'avoir des influx d'énergie.


Pour faire face à une croissance démographique incompatible avec l'idée d'état économiquement stationnaire, Boulding introduisit en 1964 l'idée de permis négociables imposés aux candidats parents pour le droit à la reproduction. Des permis pour bébés en quelque sorte. Herman Daly en fit une défense motivée4, regrettant au passage que peu de gens l'aient soutenue, beaucoup ne la prenant pas au sérieux. Boulding, sans doute conscient du malaise, la traitait parfois de manière sérieuse et parfois en plaisantant.

Mais il apportait aussi un message d'espoir : la croissance de la connaissance peut être sans limites. Selon lui elle est anti-entropique car elle peut ordonner le chaos et c'est une ressource qui ne s'épuise pas. Il est bon de s'en rappeler en face de l'idée souvent dominante aujourd'hui selon laquelle toute forme de croissance serait limitée. On peut, à la suite de Boulding, faire remarquer que la croissance de l'ensemble des valeurs intellectuelles est illimitée.




Livre choc, The limits to Growth5, fait sensation en 1972. Défendant l'idée d'état stationnaire, que les auteurs font remonter à Platon et Aristote, étudiée à l'époque moderne par Adam Smyth, John Stuart Mill, et David Ricardo.

Particularité du livre : il s'appuie sur un modèle informatique à cinq variables commandé au MIT6 par le Club de Rome, organisation informelle créée en 1968 à l'instigation de l'industriel italien Aurelio Peccei, dans le but de définir une vision globale et à long terme des problèmes menaçant l'humanité.

Industrialisation accélérée, croissance démographique rapide, malnutrition générale, réduction des réserves non-renouvelables et détérioration de l'environnement sont les tendances principales étudiées7. L'humanité entraînée par la croissance dans une spirale exponentielle infernale, l'étude aboutit à la conclusion que les limites de cette croissance seront atteintes vers le milieu du XXIéme siècle, au plus tard à sa fin. Rejetant tout atterrissage en douceur, la conclusion, alarmante, est que le scenario le plus probable est celui d'un effondrement catastrophique tant de la population que de la production industrielle. La cause se trouve dans les délais de réaction poussant la croissance démographique et économique au-delà des niveaux soutenables. Sources de gaspillage de ressources, cette période d'excès finit par entraîner un effondrement global.

La conviction des auteurs est qu'il est possible d’altérer ces tendances par des politiques volontaristes visant à atteindre un état d'équilibre écologique et économique. État entré dans la culture populaire sous le nom de croissance zéro du club de Rome, version apocryphe et péjorative de la doctrine de l'état stationnaire.

Le livre sera à l’origine de l’expression durabilité.

À Bucarest, en 1974, l'ONU a coupé court aux velléités de contrôle brutal de la population en affirmant le droit des familles de choisir librement le nombre d'enfants tout en pataugeant sur les politiques de contrôle volontaire. Elle va torde le cou à la durabilité issue de l'idée d'état économiquement stable en mettant en 1982 sur pied la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, qui remettra en 1987 son rapport, Notre avenir à tous, surnommé Rapport Brundtland du nom de la présidente de la Commission. L’Assemblée générale des Nations unies8 a demandé instamment à la commission d'établir Un programme global de changement, dont le premier point stipule : de proposer des stratégies à long terme en matière d’environnement pour assurer un développement durable d’ici à l’an 2000 et au-delà.


1Mentionné p926 de Ecoscience

2Mouvement religieux d’origine chrétienne, sans hiérarchie ni credo établis. Les quakers se veulent pacifistes et témoins du monde.

3Groupe de discussion

4The Sustainable Society, p118 Pirage, Praeger Publishers 1977

5Littéralement Les Limites de la Croissance, bizarrement traduit par Halte à la croissance

6Massachusset Institute of Technology

7The limits to Growth, p21 Potomac Associates , 1972

8Résolution 38/161