Agnosticisme est un mot dont nous devons l'existence au biologiste Thomas Henry Huxley. Surnommé le bouledogue de Darwin pour avoir été l'un de ses premiers défenseurs, quoique sans adopter ses théories dans leur entièreté.

Son concept, appelé à un succès planétaire, est souvent simplifié aujourd'hui, pour le réduire à l'idée qu'il n'est pas possible de démontrer ou d'infirmer l'existence de Dieu. On le fait dès lors remonter à la plus haute antiquité.

Mais le principe était beaucoup plus que cela, aussi plus lié à son époque, même si Huxley lui-même aimait à s'appuyer sur des parrains prestigieux : l'agnosticisme, en fait, n'est pas un credo mais une méthode, l'essence de laquelle se trouve dans l'application rigoureuse d'un principe unique. Ce principe est d'une grande antiquité ; il est aussi ancien que Socrate ; aussi ancien que l'auteur qui dit, "Essaye toutes choses, tiens-toi fermement à ce qui est bon" ; c'est le fondement de la Réforme, qui illustrait simplement l'axiome que chaque homme devrait être capable de donner une raison pour la foi qui est en lui ; c'est le grand principe de Descartes ; c'est l'axiome fondamental de la science moderne. Le principe peut être exprimé positivement : en matières intellectuelles, suis ta raison aussi loin qu'elle te portera, sans égard pour toute autre considération. Et négativement : en matières intellectuelles ne prétends pas que des conclusions sont certaines alors qu'elles ne sont pas démontrées ou démontrables.

Principe qu'il exprima aussi de manière plus simple Ce principe peut être exprimé de manières diverses, mais elles se résument toutes à ceci : qu'il est faux pour une personne de dire qu'elle est certaine de la vérité objective d'une proposition quelconque si elle ne peut produire une preuve qui justifie logiquement sa certitude.

Pour Huxley, l'agnosticisme n'empêche nullement d'avoir la foi : un homme peut être un agnostique, au sens qu'il admet qu'il n'a pas de connaissance positive, et pourtant considérer qu'il a des bases plus ou moins probables pour accepter toute hypothèse donnée sur le monde spirituel1.

Il sympathise même avec certains théologiens : Avec la théologie scientifique, l'agnosticisme n'a aucune querelle ... le théologien scientifique admet le principe d'agnosticisme2. En revanche, avec le cléricalisme, pas de quartier... entre l'agnosticisme et l'ecclèsiastisme, ou, comme nos voisins d'outre-manche3 l'appellent, le cléricalisme, il ne peut y avoir ni paix ni trêve4.

Selon Stephen Jay Gould, Huxley eut des mots très durs pour les théologiens qui tentaient de concilier la science et leur vision du surnaturel, qu’il décrivit en 1887 comme ceux dont tout le travail semble consister à vouloir mélanger le noir du dogme avec le blanc de la science en une teinte neutre qu’ils appellent la théologie libérale5. Huxley avait aussi affirmé que l’antagonisme entre la science et la religion, dont on parle tant, me paraît être purement artificiel. Il est fabriqué, d’un côté, par des croyants à courte vue, qui confondent théologie et religion : et d’un autre, par des scientifiques également à courte vue, qui oublient que la science ne doit s’occuper que de ce qui est susceptible d’une claire compréhension intellectuelle.6

Gould, un athée qui aimait parsemer ses livres de références bibliques, ne croyait pas non plus que la science et la religion doivent toujours s’affronter. Pour lui, la lutte entre le questionnement et l’autorité a toujours existé, mais la science et la religion n’en sont pas les pôles – cette lutte se produit au sein de chaque domaine et non entre eux. Les scientifiques qui recherchent doivent se joindre aux théologiens qui questionnent. Si les scientifiques perdent leurs alliés naturels en désignant des institutions entières comme leurs ennemis, au lieu de chercher la solidarité avec des âmes soeurs engagées dans d’autres voies, alors leur propre lutte n’en sera que plus difficile7.

Écrit avant la réunion de 1992 chez Gore, ces mots éclairent la participation de l’athée Gould à cette réunion. La confrontation avec la réalité fut manifestement trop dure pour lui. Il fut à deux doigts de couler tout le processus et puis claqua la porte.

Personnellement je me considère tout à la fois athée et agnostique ce qui, selon le principe définit par Huxley, n'a rien d'incompatible.

1Agnosticism and Christianity, essai (1889)

2Agnosticism and Christianity, essai (1889)

3C'est évidemment vu de la rive nord de la Manche

4Agnosticism and Christianity, essai (1889)

5Source non précisée par Gould, in La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original)

6Huxley, The interpreters of Genesys and the interpreters of Nature in The Nineteenth Century, décembre 1885, cité par Gould in La foire aux dinosaures, p506 Éditions du Seuil 1993.

7Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).