Voir aussi, en versions plus longues :

origine de l’agriculture biologique et de l’organic farming.

Le concept d’agriculture biologique dans l’union européenne.



Un phénomène marquant de notre époque est le développement de mouvements idéologiques et spirituels dans le domaine de l’agriculture, qui tirent leur origine d’une révolte spirituelle et religieuse, née dans l’entre-deux-guerres, contre les valeurs matérialistes dominant la science et l'agriculture alors.

L’agriculture biodynamique est parfois créditée d’en être la plus ancienne manifestation car née de conférences données dès 1924. Issue d’une forme de spiritualisme très pointue : l’anthroposophie de Rudolf Steiner. Celui-ci avait pour mission d’unir la science et la religion en une science spirituelle1. Celle-ci doit investiguer non seulement les éléments matériels mais aussi les connections plus vastes avec le monde spirituel2. Les vérités de la science spirituelle, pour Steiner, sont vraies en et par elles-mêmes et n’ont pas besoin d’être confirmées par l’expérimentation3.

On trouve chez Steiner des influences naturistes, vitalistes, organicistes et holistes que l'on trouve à des degrés divers chez tous les pionniers de l'agriculture biologique.

Il conçoit une ferme comme un organisme, une image holiste qui va inciter Lord Northbourne (1896-1982) à inventer le terme organic farming,équivalent du terme français agriculture biologique.

Pour Northbourne, la meilleure agriculture ne peut que surgir de cette sorte de complétude biologique qui a été appelée wholeness, totalité. Pour l’atteindre, la ferme elle-même doit avoir une totalité biologique. Elle doit être une entité vivante. Elle doit être une unité qui possède en elle une vie organique équilibrée.

La ferme doit être organique en plusieurs sens. Il rejette les engrais artificiels. Ils ne sont que des stimulants, non de la nourriture4. Et les pulvérisations, qui sont des poisons. En pratique, il devra faire marche arrière lorsque, dans le cadre de l’effort de guerre, il présidera un comité agricole de sa région. Et ne reviendra plus jamais à une agriculture entièrement organique dans ce deuxième sens du mot, sans jamais abandonner ses convictions holistes et son souci de durabilité5. Au-dessus des considérations biologiques se trouve l’aspect spirituel qui constitue les relations de l’homme. Son existence n’a de valeur qu’en proportion de sa spiritualité. Cela inclut la religion, la poésie et tous les arts.

Pratiquant l’agriculture biodynamique, Northbourne n’était pas pour autant anthroposophe. Il se tourna vers la philosophie pérennialiste, mouvement spirituel qui postule l'existence d'une métaphysique originelle commune à toutes les religions mondiales, les unissant en un seul Esprit6. Il s’oppose à l’humanisme.

Dans la Grande-Bretagne de l’époque, Northbourne était loin d’être le seul opposant aux nouvelles pratiques agricoles. Le plus connu et le plus scientifiquement compétent était Albert Howard (1873-1947), fils d’agriculteur, bûcheur, sorti diplômé en Biologie de Cambridge, il fit une remarquable carrière d'agronome en Inde.

Son dernier livre An Agricultural Testament (1940), est une ode à Mother Earth, la Terre Mère. Il y présente la Nature comme l’agriculteur suprême, telle qu’on la voit à l’œuvre dans les forêts, les prairies et les océans.

C’est en lisant un article d’Howard à la fin des années trente que Jerome Rodale (1898-1971) en devint le plus fervent défenseur aux États-Unis


Au Royaume-Uni, le moteur de l’organic farming sera la fondation en 1946 de la Soil Association, par un groupe de personnalités inspirées par le livre The Living Soil (1943) de Lady Eve Balfour ainsi que les idées de Howard.

Dans The Living Soil7, Balfour développe tout particulièrement la thématique des relations entre la vitalité des sols et la santé des plantes, des animaux et du sol. Elle s’inquiète aussi de l’érosion des sols. Son combat, en référence à la guerre alors en cours, elle ne le veut pas seulement anti-Nazi mais pro-Dieu, un combat spirituel armé aussi de la foi.

Parmi les fondateurs de la Soil Association se trouvaient Lord Portsmouth et Sir Rolf Gardiner, qui y attirèrent Lord Northbourne. Pour Portsmouth, ils étaient issus d’un groupe d’agriculteurs philosophes et de penseurs écologiques plus large qui commençaient à questionner la façon moderne de vivre, réunis par le sentiment que le ‘progrès’ détruisait leur mental et leur corps.



Le premier président de la Soil Association fut Lord Taviot8. L’association disposa d’une revue Mother Earth dont le rédacteur, jusque 1963, fut Jorian Jenks9, ancien membre de la British Union of Fascists de Mosley, en quête d’une écologie spirituelle. E.F. Schumacher10 en 1971, année de sa conversion au catholicisme et auteur deux ans plus tard du best-seller Small is Beautifull11, fut président de la Soil Association en 1971.



En Europe continentale, on remarque le travail des époux Müller-Bigler, originaires de la région d’Emmenthal en Suisse. C’est semble-t-il Maria, disposant d’une formation d’horticultrice, qui orienta le couple vers l’agriculture organique. Les deux époux avaient un certain intérêt pour les bases anthroposophiques de la biodynamie et cherchèrent à en développer une version soulagée de son corsage ésotérique à l’usage des petits agriculteurs. Avant sa conversion à l’agriculture organique, Hans Müller avait déjà mené un combat en faveur des petits fermiers, doublé d’une carrière politique notable, ornée de discours sur l’humain, le christianisme, la patrie, et la liberté. C’est de leur collaboration avec le médecin allemand Peter Rusch que serait, semble-t-il, né le terme agriculture organo-biologique.



En France, le premier défenseur de l’agriculture biologique fut Raoul Lemaire dont le premier mentor fut le docteur Paul Carton, précurseur de la naturophatie.



On constate que les pionniers de l’agriculture biologique ou organic farming et de la biodynamie sont issus d’un mouvement spontané, transnational, d’inspirations spirituelles et religieuses en révolte contre les conceptions matérialistes du monde alors en plein développement. Notons qu’en 1947, Aldo Leopold, qui remarque dans l'agriculture organique les marques d'un culte dont il semble se méfier, y voit malgré tout une évolution vers la vision biotique qu'il appelle de ses vœux12. On retrouve dans leurs écrits un certain nombre de thèmes idéologiques récurrents : naturisme, vitalisme, holisme, organicisme, créationnisme, militantisme chrétien. Le sentiment d’un déclin en cours est omniprésent, à contrario du sentiment de progrès alors dominant. Ils idéalisent la ruralité ancienne, l’Extrême Orient. Culpabilisent la connaissance comme opposée à la sagesse, écho du péché originel. Ils puisent chez des médecins qui leur sont idéologiquement proches des motivations spirituelles de croire que leur agriculture est plus saine pour les personnes humaines. Allant parfois jusqu’à rejeter la vaccination.

Ils s’opposent à certaines formes de capitalismes, non par convictions marxistes, qu’ils abhorrent, mais par révolte spirituelle contre le matérialisme. L’image sous-jacente n’est pas celle de la révolte du prolétariat mais celle de Jésus chassant les marchands du temple. Où le temple est le sol, la ferme, l’agriculture comme parties primordiales de la Création. La conviction du lien entre agriculture biologique et bonne santé vient moins de la peur de l’empoisonnement par les produits «chimiques», typique de notre époque, que de la conviction vitaliste d’un principe vital à transmettre des fumures organiques et du sol aux aliments. Ce qui explique pourquoi, aujourd’hui encore, l’agriculture hors-sol est taboue en agriculture biologique. Les orientations politiques dominantes sont ultradroitières mais le miroir aux alouettes de l’Ordre Nouveau ne fait que relativement peu de victimes chez eux, malgré des convergences idéologiques certaines. Plusieurs pionniers britanniques ont des liens avec l’Allemagne et les idéologies romantiques et naturistes allemands du XIXème ont certainement exercé une influence sur l’ensemble du mouvement. Influences qui ne font aucun doute sur la biodynamie de Steiner et Pfeiffer.

Si certains des pionniers de l’agriculture biologique, tels Lord Northbourne et Lord Portsmouth, défendent l’idée de limitation de la taille des fermes, cela n’est pas la règle générale et n’interdit pas d’en posséder un grand nombre. Hormis le cas ambigu de Schumacher, dont la philosophie Small is Beautifull dépasse largement le cadre de l’agriculture et n’interdit pas la propriété collective, seuls parmi ces pionniers les époux Müller en Suisse militent vraiment en faveur des petits fermiers indépendants. Une vision aujourd’hui souvent, mais erronément, attribuée à la philosophie bio dans son ensemble.

Ce mouvement, essentiellement chrétien, aurait eu des équivalents ailleurs dans le monde, notamment au Japon, avec Torizo Kurosawa et son «Hokkaido Farming», Giryo Yanase qui à partir de 1952 travaille à sa propre vision d’une agriculture naturiste, ou Masanobu Fukuoka qui dès les années 1940 en développe une forme bouddhiste13.

L’aspect idéologique de l’agriculture biologique entraîna immanquablement l’émergence de chapelles concurrentes et un besoin de labellisation pour séparer le bon grain de l’ivraie. Howard avait soutenu le principe des labels dès les années quarante.

En 1972, à Versailles, est fondée la Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique (IFOAM), sous l’impulsion de Roland Chevriot, président de Nature et Progrès14, qui en a eu l’idée suite à une conversation avec Robert Rodale, fils de Jerome, en accord avec la Soil Association britannique, la Soil Association of South Africa, l'Association d'Agriculture biodynamique suédoise et la Rodale Press des États-Unis. Avec pour mission de conduire, unifier et soutenir le mouvement d'agriculture biologique dans toute sa diversité. Unifier dans la diversité, un paradoxe qui n’eut rien d’une gageure.

Cette organisation joua un rôle moteur dans l’adoption des premières certifications européennes en 1991.

Aux États-Unis, l’Organic food production act de 1990 établit un National Organic Standards, programme destiné à mettre fin aux initiatives privées concurrentes qui aboutit en 1997 aux premières réglementations, durcies en 2002

L’holisme de l’agriculture biologique oblige à prendre ses principes comme un tout. Et à rejeter tout ce qui est jugé contraire aux bases naturistes de son idéologie. Cela implique de rejeter tous les produits issus des biotechnologies jugées non-naturelles par le mouvement. Y compris celles qui n’existent pas encore. Y compris quand elles ne sont pas défavorables à tel ou tel composant de l’environnement, la pollinisation par exemple. Y compris si elles sont conçues pour lui être favorable. Dogmatisme ? Oui, une conséquence inéluctable de la vision holiste et naturiste de cette agriculture.

Philippe Godin, ingénieur en agriculture, souligne que tous les agriculteurs adoptant des pratiques proches du bio n’en prennent pas le label. Ils ne font pas nécessairement confiance aux promesses de plus-values, craignent une exclusion du label pour une faute mineure ou préfèrent garder de la souplesse face à l’idéologie15.


Notons aussi un soutient de l’IPBES à l’agriculture biologique dans son rapport sur les pollinisateurs ne surprend pas tant sa vision de l’environnement puise ses racines dans le même terreau spirituel et religieux que l’agriculture biologique.

Les limites de ces conceptions apparaissent ici au grand jour. Nulle part ce résumé ne mentionne quelles techniques propres à l’agriculture biologique seraient favorables aux pollinisateurs. C’est pourtant indispensable pour permettre aux agriculteurs libres de toute idéologie et aux décideurs d’agir en toute conscience en faveur de ce qu’ils considèrent bon pour l’agriculture. On ne voit pas clairement à quoi l’agriculture biologique est comparée. Sans doute une catégorie résiduelle de tous les agriculteurs non-bios qui n’adhèrent pas à l’idéologie bio. L’holisme de l’agriculture biologique oblige à prendre ses principes comme un tout. Et à rejeter tout ce qui est jugé contraire aux bases naturistes de son idéologie. Cela implique de rejeter tous les produits issus des biotechnologies jugées non-naturelles par le mouvement. Y compris celles qui n’existent pas encore. Y compris quand elles ne sont pas défavorables à la pollinisation. Y compris si elles sont conçues pour leur être favorable. Dogmatisme ? Oui, une conséquence inéluctable de la vision holiste et naturiste de cette agriculture.

Au Temple de la Conservation qu’est l’IBPES, on n’envisage de toute façon pas d’inciter au recours aux nouvelles biotechnologies pour améliorer les performances de la pollinisation. Nous ne voyons pas non plus dans ce texte la prise en compte du fait que la faible productivité de l’agriculture biologique – bien établie selon ce résumé - et son utilisation de pesticides biologiques la rend gourmande en superficie ni le paradoxe qu’il y a à protéger des plantes cultivées pour produire des pesticides «biologiques» par des pesticides «chimiques». Ou d’avoir recours à des fumures tirées d’exploitations « non-biologiques » qui les ont produites en utilisant des produits « synthétiques ».

Le rapport recommande une amélioration des rendements de l’agriculture biologique. Vœu pieu ?




























1Serge Bramly, Rudolf Steiner, prophète de l’homme nouveau, p15, Culture, Arts, Loisirs, Paris, 1976

2Rudolf Steiner, quatrième lecture sur l’agriculture, Koberwitz, 12 juin 1924.

3Rudolf Steiner, sixième lecture sur l’agriculture, Koberwitz, 14 juin 1924.

4Lord Northbourne, Look to the Land, p 59, Sophia Perenis, 2003

5Selon son fils, Of the Land & the Spirit, p xxii, World Wisdom, 2008

6A Letter to my Descendant, in Of the Land and the Spirit, p208, World Wisdom, 2008

7Il s’agit ici de la deuxième édition,fortement révisée, de 1948

8Charles Iain Kerr, 1st Baron Teviot ( 1874 – 1968)

9Jorian Edward Forwood Jenks (1899 – 1963)

10Ernst Friedrich Schumacher (1911 – 1977)

11Small Is Beautifull : A Study of Economics As If People Mattered,

12Aldo Leopold, A Sand County Almanach, p222, Oxford University Press

13G.A Barton, Global History of Organic Farming, p177-181, Oxford University Press 2018.

14Association de promotion des agriculture biologique et biodynamique fondée en 1964 d’une scission au sein de l’Association française d’agriculture biolo-gique (AFAB) considérée par certains comme trop dépendante de la méthode commercialisée Lemaire – Boucher.

15Philippe Godin, ingénieur en agriculture, souligne que tous les agriculteurs adoptant des pratiques proches du bio n’en prennent pas le label. Ils ne font pas nécessairement confiance aux promesses de plus-values, craignent une exclusion du label pour une faute mineure ou préfèrent garder de la souplesse face à l’idéologie.