L'argument de l'ignorance est une manipulation par laquelle des personnalités, scientifiques ou autres, utilisent leur propre ignorance pour influencer le cours politique.

Tout le génie des inventeurs de la biodiversité est d'avoir inversé la culpabilité face à cette ignorance. La faiblesse des biologistes en prise avec cette ignorance s'est transformée en position de force lorsqu'ils ont pu pointer un doigt accusateur sur leur public.

La perte de biodiversité dont nous serions coupables va nous priver de nouvelles sources de nourriture et de ressources industrielles encore à découvrir, de quantité de médicaments miraculeux ! Lesquels ? Combien ? On ne sait pas !

Alors, il faut tout conserver !

Terry Erwin affirme en 1981 que si, en terme d'extinction potentielle, le poids d'un plus grand nombre d'espèces est plus lourd sur la conscience collective humaine, mieux vaut se tromper dans l'évaluation à la hausse1. Il doit sa notoriété précisément pour avoir montré que le nombre d’espèces d’insectes dans la forêt amazonienne était bien plus grand que l’on pensait. Il estime alors le nombre d’espèces d’arthropodes sur terre à trente millions. Chiffre ultérieurement revu à la baisse, entre huit et dix millions.

Norman Myers, sur les questions de savoir combien d'espèces nous avons déjà perdues, craignons de perdre et à partir de quel seuil la perte d'espèces attendra un niveau catastrophique, surenchérit : Nous ne connaissons tout simplement pas les réponses à ces questions capitales. En effet, nous sommes très loin de savoir même comment trouver les réponses. Plutôt que d'apprendre à fournir les réponses, nous avons encore à apprendre comment poser les questions correctes. À la lumière de cette incertitude brute, n'est-ce pas la voie de la prudence de se tromper du côté de la sécurité en sauvant un nombre maximum d'espèces plutôt que le nombre optimum2 ?

Pour Paul Ehrlich, penser que la survie humaine ne dépend pas de la diversité des espèces non humaines 3 est faire un gigantesque pari dangereux avec le futur de la civilisation.

E.O. Wilson affirme que la question qu'on lui pose le plus souvent sur la biodiversité est de savoir si les écosystèmes vont s'effondrer en cas de disparition d'un nombre important d'espèces, et si les autres vont suivre. La seul réponse qu'il peut donner est : peut-être. Mais le temps qu'on la trouve, il sera peut-être déjà trop tard.

Pour Reed Noss, face à l'immensité de la crise de la biodiversité et les incertitudes sur les relations entre causes et effets, le principe clé est la prudence. Mieux vaut se tromper du côté de la préservation quand la science ne peut fournir de réponse.



Notons que tous les scientifiques ne se laissent pas prendre au chantage à l'ignorance. Mais leur position politique s'en trouve affaiblie.

Ariel Lugo note qu'aucun effort crédible n'a été entrepris pour concrétiser les chiffres et les prédictions avancés à l'époque par certains de ses pairs. Le zoologiste Michael Mares raille les prophètes de la conservation pour qui les données sont un luxe dans leurs déclarations. Otto Solbrig4 accuse ses pairs de crier au loup, bien de leurs affirmations manquant de preuves scientifiques5.

L'argument peut aussi parfois servir à obtenir plus de moyens pour l'étude scientifique de la biodiversité. Et à présenter les biologistes comme les maîtres de la solution, en dépit, voire même grâce à leur ignorance. Simultanément, note Takacs, les biologistes créent nos craintes et se posent en palliatifs de ces craintes. Eux-seuls sont capables de nous aider, donc nous devons les aider.6



1The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p85

2Myers, Biological Diversity and Global Stability, p20-21. In Bormann, Herbert et Kellert, Ecology, Economics, Ethics : The Broken Circle, 1991, Yale Uni-versity Press, cité. Par Takacs, The Idea of Biodiversity, p86 John Hopkins University Press 1996,

3Ehrlich inclue-t-il les espèces domestiques dans les espèces humaines ?

4Biologiste Argentin né à Bunos-Aires en 1930

5The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p93

6The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, , p86