Un fait marquant des politiques climatiques est le grand nombre de guéguerres climatiques que se livrent des personnalités ou organisation couvrant tout le spectre politique, depuis les ultra-alarmistes jusqu’aux ultra-sceptiques.

Ainsi la polémique autour de la vague de chaleur qui frappa les États-Unis en juin 1988, mois de la célèbre audition de James Hansen au sénat américain.

Schneider publia un article qui attribuait la vague de chaleur à des causes naturelles. Habitué aux insultes des opposants aux thèses écologistes, il essuya cette fois celles des groupes écologistes radicaux. Kevin Trenberth, un jeune climatologue Néo-Zélandais qui avait prouvé que la chaleur était la conséquence d’un phénomène océanique surnommé La Nina, se plaint un jour à Schneider : Je crois au réchauffement climatique et parce que j’ai mis en cause le fait qu’il cause une vague de chaleur, on dit que je n’y crois pas1 . La guerre climatique faisait déjà rage et les scientifiques auront bien du mal à garder une attitude objective et à la faire entendre.

Il est vrai que l’organisateur de l’audition de Hansen, Timothy Wirth, sénateur du Colorado, avait voulu dramatiser l'audition à l’extrême. La fixant au jour le plus chaud annoncé par la météo, Il avait ordonné de laisser les fenêtres ouvertes la veille afin de désactiver le conditionnement d'air. On étouffait comme jamais dans la salle. La cause de Hansen, suant à grosses gouttes sous le feu des projecteurs, méritait mieux que ces subterfuges. Mais, vague de chaleur aidant, l'attention du public américain au problème climatique allait enfin prendre l'essor qu'il mérite. Et l'audition de Hansen entrer dans la légende.


Exemplaire de ces guéguerres fut une séance plénière du premier groupe de travail du GIEC, tenue à Madrid en novembre 1995. Le Palais des congrès accueille alors pendant trois jours une réunion coprésidée par Houghton et le brésilien Gylvan Meira. Coprésidée, car les pays en voie de développement ont imposé le principe d’une présidence bicéphale qui leur donne voix au chapitre à côté des pays développés. Houghton présidera les longues séances, Meira les courtes.

La volonté affichée par l’ONU dans le rapport Brundtland d’accroître le pouvoir politique des scientifiques et des ONG fait que certaines d’entre-elles participent à la séance aux côtés des délégations gouvernementales et, bien sûr, des scientifiques au centre de ce qui est censé être une réunion scientifique. Il plane une odeur de pétrole sur Madrid. Des intérêts pétroliers ont formé des ONG pour pouvoir participer à la séance, aux côtés d’ONG environnementales telles le WWF et Greenpeace. Cet équilibre est important, écrit Houghton, pour assurer l’équité du processus2. Il y a la Global Climate Coalition menée par le géant pétrolier Exxon, et des industriels du charbon. Et un autre groupe, le Climate Council, très proche du précédent, représenté par l’avocat américain Don Pearlman. Personnage autoritaire et impressionnant, doté d’une voix profonde, décrit par Houghton comme un formidable adversaire. Qui ne cherche en rien à dissimuler son action de lobbying au sein même du Palais des Congrès, où il a loué un local pour y recevoir des délégués.

Car c’est un combat politique qui se prépare. La question qui fera polémique est chaude : peut-on d’ores et déjà percevoir l’impact humain sur le climat ? Le point peut paraître secondaire. N’a-t-on pas déjà, au niveau de l’ONU, décidé de combattre un réchauffement prédit sur des bases scientifiques solides ? Oui, mais divers intérêts poussent à freiner la lutte ou, au contraire, à l’amplifier. Outre les ONG, les représentants des gouvernements sont là pour supporter leurs points de vue. L’Arabie Saoudite s’est faite représentée par Mohammed Al-Sabban, docteur en droit parfaitement à l’aise dans la langue de Shakespeare, portant le titre évocateur de Conseiller économique du Ministre du Pétrole du Royaume d’Arabie Saoudite. Tout un programme…L’Arabie Saoudite n’a pas eu peur d’envoyer au GIEC un rapport préliminaire sur papier à en-tête de la Global Climate Coalition. Transmettre serait peut-être mieux dire.

Al-Sabban est connu pour sa ténacité, sa capacité à prolonger un débat pour une durée semblant infinie au commun des mortels, ergotant sur quantité de points de détails. Une pratique dont il ne se privera pas pendant les trois jours de réunion. Heureusement pour Houghton, il a des alliés. Al Gore est maintenant vice-président des États-Unis. Robert Watson est alors Directeur Associé pour l’Environnement au Bureau du Président des États-Unis et assistant au conseiller scientifique principal du président, également coprésident du deuxième groupe de travail du GIEC depuis 1993. Et représente les USA à Madrid.

Timothy Wirth est maintenant Sous-Secrétaire d’État aux Affaires Mondiales.

C’est le chapitre huit, portant sur la discernabilité de l’impact humain, qui suscita le plus de controverse. Les ébauches en vue de la séance avaient suggéré qu’il faudrait attendre encore une dizaine d’années avant de percevoir avec certitude l’impact humain sur le climat. Ben Santer, scientifique américain, avec Tom Wigley l’un des deux lead author du chapitre huit amenait avec lui de nouveaux résultats permettant d’attribuer au moins une partie du réchauffement à l’humanité. Accueillies avec l’excitation que l’on devine par de nombreux délégués et par l’inquiétude chez ceux qui n’avaient pas intérêt à une telle reconnaissance. Il s’en suivit une guerre des tranchées, chaque mot étant susceptible de susciter des controverses interminables. À l’expression des preuves plus convaincantes proposée par Santer, le délégué Koweïtien opposa certaines preuves préliminaires. Il s’en suivit une heure et demie de débats remplissant douze pages des minutes de la réunion. Pour arriver à l’expression des preuves récentes plus convaincantes.

Un combat à l’usure. Pearlman est vu de temps à autre portant des messages à Al-Sabban. Munitions pour une guerre verbale feutrée. Houghton maintenait haut l’étendard de la science, qui en avait bien besoin, rappelant aux intervenants que nous sommes ici dans un corps scientifique. Ceci est un document scientifique...les commentaires ne doivent pas être influencés par les motivations politiques3. A-t-il pensé à la critique de Maurice Strong sur la politisation du GIEC dans ces moments difficiles ? Schneider, lui, travaillait le délégué Kényan au corps. Celui-ci, face à la confusion suscitée par les Saoudiens, s’était levé pour proposer de laisser tomber tout le chapitre huit. Bolin intervint immédiatement pour proposer un groupe «de contact», contenant un nombre restreint de personnes. Schneider se trouvait à côté du Kényan. Intelligent, mais formé à la météorologie et non à la climatologie, il avait besoin d’un complément d’explication que Schneider s’offrit à lui donner. D’abord bougon face à l’offensive de charme de Schneider, sa méfiance se transforma en attitude positive. Après de nombreuses heures d’explications toutefois. Au point que, revenu en séance plénière, il demanda la parole et dit que, convaincu par les saoudiens de l’importance du problème, il s’était joint au groupe de travail pour en comprendre les détails et qu’en conséquence il retirait ses objections. À la consternation des saoudiens qui, curieusement, ne s’étaient pas présentés au groupe «de contact».

Un point semblant clair pour tous était la progression réalisée depuis cinq ans dans la mesure et la modélisation du changement climatique. Oui, mais commet le qualifier ? Significatif, disait la Lettonie, substantiel disait Santer, rien moins qu’épatant disait le Canada. Considérable fut proposé, jugé trop faible par certains et encore trop fort par Al-Sabban.

Bien évidement lorsqu’une délégation nationale proposait un langage plus ferme sur l’attribution humaine, elle était supportée par Greenpeace et le WWF4. Maintenir une position neutre était fort difficile. Zillman, le délégué australien, ayant pris une position compréhensive vis-à-vis des saoudiens, se fit tancer par le délégué d’une ONG de son pays : Que pensez-vous que le ministre australien de l’environnement pensera de ceci ?

Ainsi, les trois jours de session passèrent en arguties. Au dernier soir, il fallut terminer alors que nombre de délégués avaient déjà quitté la séance, que les traducteurs avaient terminé leur office. C’est alors que les Saoudiens, invoquant un malentendu dans la présentation de Bolin, revinrent sur une phrase pourtant déjà approuvée : Le départage des preuves suggère qu’il y a une influence humaine appréciable sur le climat. Bert Bolin et le délégué britannique, David Warrilow suggérèrent discernable au lieu d’appréciable, ce qui fut approuvé des saoudiens comme des lead authors, Santer et Wigley. Dans ce genre de réunion, Il n’était généralement pas considéré comme permis de revenir sur une décision prise antérieurement, écrit Houghton5, aussi était-il approprié que Bert Bolin, avec son autorité de président du GIEC fît la suggestion. Elle fut accueillie par des applaudissements de reconnaissance. Et ainsi, tout fut bien qui finissait bien. Enfin...semblait-il. Zillman, le délégué australien relate dans son compte-rendu : Dans les dernières minutes de la réunion, Sir John Houghton demanda un accord formel du texte complet du discours sous-jacent. Ce fut accordé, quoi qu’il n’était pas clair quelle licence les lead auteurs avaient reçu pour réviser les chapitres à la lumière des discussions à la session.

La confusion obligeait en effet Santer à un dernier travail administratif auquel il s’attela dans les jours suivants.

En attendant la tempête...

La validation finale du rapport fut faite quelques semaines plus tard à Rome, avec les rapports des deux autres groupes de travail. Certaines ONG avaient mis une pression maximale sur les délégués. Ceux-ci devaient accéder au centre de conférence à travers une manifestation leur distribuant des tracts. S’il était perçu comme sceptique il pouvait se faire traiter de criminel du climat. Le deuxième groupe de travail s’était heurté à la faiblesse des données permettant de clarifier l’impact du réchauffement climatique. Le troisième groupe avait dû composer avec la délicate question de l’équité. Les divergences politiques entre pays développés et pays en voie de développement étaient manifestes, particulièrement sur la question du coût de l’atténuation6. Et, selon Bolin, les coprésidents ne furent pas toujours capables de maintenir une distinction claire entre les délégués des pays et ceux des ONG7. Le rapport parvint quand même à quelques considérations de bon sens : Les analyses indiquent qu’une manière prudente d’aborder le changement climatique implique un portefeuille d’actions visant à l’atténuation, l’adaptation et le développement des connaissances.

Des discussions acharnées s’étaient tenues sur la question de la solidarité entre générations, en suite de la définition du développement durable héritée de la Commission Brundtland.

En sus des rapports des groupes de travail, un résumé technique devait être produit. Il prit une telle extension qu’un résumé plus concis à l’attention des décideurs fut ajouté. Pour approbation ligne par ligne. Un groupe de lobbying industriel tenta d’infléchir le processus par une lettre aux autorités américaines qui ne prirent aucune action en ce sens. Bolin fut simplement invité à discuter du problème climatique avec un petit groupe d’experts employés par les ministères concernés, suivit d’un dîner avec Timothy Wirth. Après Rome, tout semblait être sur de bons rails.

Pourtant, une tempête se leva au printemps suivant. Le 22 mai suivant, l’Energy Daily, journal mineur, publia une critique détaillée du processus de Madrid, inspiré d’un communiqué de presse de la Global Climate Coalition.

Le douze juin, le Wall Street Journal lança vraiment la polémique avec un éditorial agressif intitulé : A Major Deception on Global Warming8.

L’Auteur était Frederick Seitz, un prestigieux scientifique, quoi que physicien et non climatologue. Il y accusait le GIEC d’avoir enfreint ses propres règlements à Madrid, ainsi que la procédure de révision des études scientifiques par les pairs. En vue d’atténuer les doutes exprimés dans les rapports préliminaires. Avec pour conséquence, selon lui, de tromper le grand public et les décideurs sur les politiques à mener. Et de proposer l’abandon de tout le processus du GIEC afin de trouver des sources scientifiques «plus sûres» pour conseiller les gouvernements.

Il accusait directement Santer de porter la principale responsabilité de la supposée tromperie.

Celui-ci réagit le jour même dans une lettre cosignée par une quarantaine de scientifiques. Il y notait le manque de compétence de Seitz. Le fait qu’il n’avait jamais contacté aucun lead auteur pour leur demander leur avis. Ni Bolin. Ni Houghton. Et niait toute infraction aux règlements du GIEC, soulignant au passage une lettre émanant du Département d’État américain qui, relevant certaines incohérences du document préparatoire souhaitait que, pour rester en ligne avec les usages du premier groupe de travail, les chapitres ne soient pas finalisés avant Madrid et que les auteurs des chapitres soient autorisés à modifier leurs textes de manière appropriée en suite des discussions de Madrid.

À côté de ces faits concrets, Santer se laissa aller à une confession poignante : les attaques personnelles ont été angoissantes pour moi et ma famille. Ces trois derniers mois j’ai passé quasiment tout mon temps à répondre à des questions concernant ma mauvaise conduite alléguée, et à répondre à des articles dans Science, Nature et dans des journaux individuels. En pratique, je suis «out» comme scientifique. C’est un vrai dilemme pour moi. Si je ne réponds pas à ces allégations sérieuses, mon silence sera interprété comme un aveu tacite de culpabilité. Si je réponds aux critiques, j’ai peu de temps ou d’énergie pour poursuivre mes propres recherches.

Houghton, dans ses mémoires, note que Seitz avait déjà, par le passé, travaillé en faveur des lobbies du tabac pour en minimiser les dangers. Puis avait milité pour combattre la science dominante en matière de pluies acides et d’impact des CFC sur la couche d’ozone. Certains l’ont accusé d’être un mercenaire de la science mais, ajoute Houghton, si le terme est approprié, il ne faudrait pas réduire ses motivations à l’argent. Le facteur idéologique est aussi important.

En effet, la politisation des structures scientifiques qui est en cours entraîne une suspicion généralisée de ceux qui ne partagent pas les options idéologiques des scientifiques à l’avant-garde de cette politisation. Et parfois sur-réagissent en niant jusqu’au fond scientifique le mieux établi. Il en résulta une guerre du climat, particulièrement féroce aux États-Unis. Nombre de scientifiques alarmistes seront accusés de faire du catastrophisme gratuit, même quand ils sont sincères, nombre de sceptiques seront accusés d’être à la solde de lobbies industriels, même quand ce n’est pas le cas.

Remarquons que les industries traditionnelles n’ont pas le monopole des mercenaires de la science. En témoigne l’irritation de Bolin face au débauchage de climatologues par Greenpeace et la corruption de la science qui en découle. Problème particulièrement aigu chez les scientifiques militants pour la biodiversité qui peuvent passer d’un emploi dans des institutions scientifiques officielles à des postes d’encadrement dans des ONG environnementales telles que le WWF par exemple. Bolin remarque aussi que les sceptiques, qui n’acceptaient pas la réalité d’un changement climatique d’origine anthropique en cours, croyaient que le GIEC exagérait les risques. Sans beaucoup de références précises aux parties du rapport sur lesquelles ils appuyaient leurs vues. Ce sont les ONG supportées par les médias qui exagéraient les conclusions soigneusement formulées par le GIEC9.

Dans sa participation à la lutte, Schneider note que s’il y a un vaste consensus sur le réchauffement climatique, ce type de consensus n’est pas la même chose que la «vérité». De temps à autre, les opposants ont raison. En effet, nous sommes certains que certains aspects de la vision actuelle du changement climatique se révéleront d’un impact mineur alors que d’autres seront plus graves que perçut actuellement. D’où la nécessité de revoir sans cesse les processus d’étude et les politiques à mener.10 Dans cette guerre du climat qui s’annonce, le drame que vécut Santer sera celui de bien d’autres scientifiques de part et d’autre de la ligne de front. Et le combat s’étendra à d’autres sciences en voie de politisation.

Mais à l’époque, les efforts pour combattre le rapport revu à Madrid et approuvé à Rome, furent vains. Le 17 juillet 1996, Timothy Wirth, Sous-Secrétaire d’État aux Affaires Mondiales, citant longuement le rapport, annonce à la COP, deuxième du nom, que les Etats-Unis supporteront l’adoption d’objectifs réalistes mais contraignants pour les émissions.11

La voie était libre pour le protocole de Kyoto.

1Stephen Schneider, Science as a contact Sport, p11, National Geographic Society

2Houghton, In the Eye of the Storm, p164-165, Lion Books

3Houghton, In The Eye of the Storm, p172, Lion Books

4Voir Houghton, , In the Eye of the Storm, p171, Lion Books

5Houghton, in The Eye of the Storm, p17

6Bolin, A History of the Science and Politics of Climate Change p116, Cambridge University Press

7Bolin, A History of the Science and Politics of Climate Change p116, Cambridge University Press

8Une tromperie majeure sur le réchauffement mondial.

9Bolin, A History of the Science and Politics of Climate Change p112, Cambridge University Press

10Paul N .Edwards, Stephen H. Schneider Climate Change : Broad Consensus or «Scientific Cleansing»?

11Paul N .Edwards, Stephen H. Schneider Climate Change : Broad Consensus or «Scientific Cleansing»?