Si les fondements de l’écologie politique reposent sur la notion de valeur intrinsèque de l’environnement et de ses composants, il arrive fréquemment que ses défenseurs se livrent à une manipulation pour convaincre les agnostiques et les sceptiques. Ils invoquent alors des arguments utilitaires, non pour ouvrir un débat en termes humanistes à leur sujet, mais pour clore la discussion en faisant rentrer la valeur intrinsèque par la porte de derrière. On peut alors parler de masque utilitaire.

Ainsi, jamais avares d’arguments utilitaires en publics, les pères de la biodiversité furent beaucoup moins enthousiastes à ce sujet face au micro de David Takacs.

Norman Myers, présent à la « croisière de l’apocalypse », fut un exemple type de biologiste qui valorise la biodiversité pour des raisons spirituelles et esthétiques1. Il proclame que chaque espèce, comme manifestation de la force de vie de la création sur terre mérite d’avoir sa propre chance de vivre son étendue de vie. Si la biodiversité disparaît notre « sécurité spirituelle est en danger »2. Auteur en 1979 de The Sinking Ark l’arche qui coule, au nom biblique évocateur –, il retombe sur terre en 1983 avec A Wealth of Wild Speciesune prospérité par les espèces sauvages – réduisant ses motivations à des raisons économiques pragmatiques. Pourquoi ? Parce que partout où il se présente pour défendre sa cause, les questions portent avant tout sur l’impact économique d’une perte de la biodiversité.

La plupart des biologistes adaptent leur discours à cette requête, plus pour plaire et convaincre que par conviction. Les arguments fusent : la biodiversité sera une nouvelle source de prospérité tirée de la diversité de la nature3, une source de médicaments nouveaux4, elle fournira de nouveaux produits comestibles dérivés d’espèces encore à découvrir.

Thomas Eisner5 voit dans la biodiversité une mine de produits chimiques et génétiques encore à découvrir pour les futures biotechnologies. Pour Wilson, si les aires sauvages étaient minées plutôt que détruites, elles pourraient revitaliser l’agriculture, la médecine, l’industrie forestière et quantité d’autres activités. Le chantage à la peur n’est pas absent : la perte de la biodiversité retardera la lutte contre le cancer pour des années, affirme Norman Myers6. Dans Biodiversity, Ehrlich s’était déjà laissé aller à un beau morceau d’anthologie catastrophiste, prédisant que la perte d’un remède potentiel contre le cancer serait sans importance, le cancer devenant une maladie rare en conséquence de l'effondrement de l’espérance de vie provoquée par la décimation de la biodiversité.

On glisse sur la contradiction qu’il y a à promouvoir la protection de la biodiversité et l’exploitation à grande échelle de ressources biologiques jusqu’ici confinées dans des recoins encore peu explorés. Inéluctablement, des bouleversements des habitats contraires aux objectifs de la conservation se produiraient.

Si les motivations utilitaires ne sont pas prépondérantes pour eux, qu’est-ce qui a poussé ces scientifiques à inventer le concept de biodiversité ?

Pour Takacs, ils ont généré et disséminé le terme biodiversité spécifiquement pour changer le terrain de notre carte mentale, pensant que si nous concevions la nature différemment, nous la verrions et la valoriserions autrement.

Le terme biodiversité est un outil pour une défense d’une construction sociale particulière de la nature. Quand ils déploient le terme, les biologistes visent à changer la science, la conservation, les habitudes culturelles, les valeurs humaines, nos idées sur la nature, et, ultimement, la nature même. Ils espèrent obtenir une place centrale pour façonner une nouvelle éthique, de nouveaux codes moraux, même de nouvelles fois religieuses.

En public, Ils professent souvent des valeurs anthropocentriques, rationalistes, utilitaires mais poursuivent en privé des objectifs biocentriques, des pratiques non-scientifiques, participent à diverses formes de dévotion pour la nature7.

Certains biologistes ont trouvé leur propre marque de religion, et elle est basée sur la biodiversité. Les biologistes dépeints ici donnent le nom spirituel à de profondes et stimulantes sensations qu’ils ne peuvent comprendre mais qui donnent un sens à leur vie, forcent leur activité professionnelle, et en font des conservationistes ardents. Mieux connaître la biodiversité prend la place de mieux connaître Dieu8.

Ils cherchent aussi à accroître leur influence sur les décisions politiques, obtenir de nouvelles ressources pour la recherche. Ce faisant, ils ont prétendu être des experts dans les domaines économiques, écologiques, esthétiques, spirituels, étendant les limites traditionnelles de la science, suscitant des tensions politiques à leur égard. Ils ont pris le risque de perdre la confiance sociétale qui leur accordait la première place pour parler de la nature. Cela a créé des conflits internes au monde scientifique face à ceux qui pensent qu’ils ont mis en danger l’image qui donne ressources et pouvoir aux scientifiques dans la société9.

Michael Soulé donne un bon aperçu des raisons qui peuvent pousser à feindre une vision utilitaire de la biodiversité. À la question Qu’est-ce que la valeur intrinsèque ?, il répond : je ne suis pas un philosophe et je ne l’ai pas imaginé. Mais, intuitivement, quand on me demande, ‘Devons-nous sauver telle ou telle espèce : la réponse est toujours OUI ! Avec un point d'exclamation ! Parce que c’est évident. Et si vous me demandez de la justifier, je vais passer à une conscience plus cognitive et peux commencer à vous donner des raisons, des raisons économiques, des raisons esthétiques. Elles sont toutes dualistes en un sens. Mais le sentiment sous-jacent c’est OUI ! Et ce Oui vient de l’affirmation de faire partie de l'ensemble, faire partie du processus évolutionnaire. Et d’accord avec Arne Naess que chaque espèce, chaque entité devrait être autorisée à continuer son évolution et suivre sa destinée - ce n’est pas ordonné ou quoi que ce soit, mais ça fait juste sa ‘chose’ ; comme nous disons. Pourquoi pas ? Ce ‘pourquoi pas’ c’est qu’il y trop de gens10.

Le concept de destinée est problématique dans un monde darwinien, mais pour Soulé, notre patrimoine génétique se rappelle de ses jours dans la soupe organique originelle. Nous ne sommes qu'une partie de l'ensemble du monde organique. L'univers est un miroir à une infinité de miroirs. Nous reflétons constamment tous les autres individus et entités – une idée qu'il sait mystique. Dans BioDiversity, Soulé, qui a dirigé une institution bouddhiste, mentionne déjà  qu’un soutra nous enseigne : chaque chose a sa propre valeur intrinsèque, et elle est reliée à toutes autres choses en fonctionnalité et position. Selon lui, l'écologie affirme cela.



1Présent à la Croisière de l'Apocalypse

2The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p256-257

3Thomas Lovejoy

4Hugues Iltis, Norman MyersS.J. McNaughton,

5Thomas Eisner (1929-2011), entomologiste et l’un des pères de l’écologie chimique qui étudie le rôle des signaux et médiateurs chimique en écologie.

6The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p208

7The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p11

8The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p270

9The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p310

10The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, pvii