Parallèlement à la problématique des limites de la croissance économique, se développe un mouvement surnommé Néo-Malthusien, attaché à celle des limites de la croissance démographique.

Exemplatif de ce mouvement est Ecoscience, ouvrage de 1977 dont les auteurs sont les époux Paul et Anne Ehrlich1, ainsi que John Holdren, le futur conseiller en chef pour les questions scientifiques du Président Barack Obama.

Paul Ehrlich devait sa renommée au livre Population Bomb2 (1967), attirant l'attention sur les dangers de la croissance démographique, dans un esprit catastrophiste typique de son auteur et publié par le Sierra Club. Ce formidable gladiateur, selon le mot3 de Scott Mc Vay4, Bing Professor of Population Studies à Standford, fut un moteur du militantisme politique en faveur de la conservation de l'environnement alors en plein boum.

La lecture de ce livre l’été 1969, fut un tournant majeur dans la vie de John Cobb. Le livre le convainquit de réorienter sa vocation. Il lui sembla alors que rien n’était plus important que de trouver des solutions aux catastrophes que Population Bomb promettait inéluctables à brève ou moyenne échéance.

De notre perspective actuelle nous pouvons certainement dire que le livre contient des exagérations et erreurs, qu’il est alarmiste, et ainsi de suite. C’était, jusqu’à un certain point, déjà apparent en 1969. Néanmoins, ce fut un livre extrêmement important pour moi et pour beaucoup d’autres.5

Charles Birch, de son côté, vouait une admiration profonde pour le couple Ehrlich qu’il avait rencontré pour la première fois dès 1963. Il compare le style oratoire de Paul aux chutes du Niagara : impact après impact, sans reprendre son souffle6. Birch et Ehrlich écrivirent un livre ensemble : The « balance of nature » and population control, dans lequel ils s’efforcent de démontrer que l’idée commune que la nature est dans une sorte d’état d’équilibre en termes d’effectifs de populations est fausse.

Ecoscience est une synthèse scientifique doublée d'un programme socio-politique complet, de l'éducation à la politique étrangère en passant par la réforme des institutions politiques et religieuses, l'éthique écologique et l'action environnementale en sus de l'écologie elle-même, la science et la technologie, la politique de la santé, celle des transports publics et, bien sûr, le dada de ses auteurs : la politique démographique.

Avec un engagement clair : nous nous trouvons fermement dans le camp néo-malthusien sur ces points7, à savoir une adaptation volontaire aux limites perçues de la croissance matérielle par la limitation de la population et la redistribution des richesses.

Opposés au camp que le trio appelle les cornucopiens8, ceux qui croient que les bénéfices du développement technologique dépassent presque toujours les coûts environnementaux et sociaux9.

En matière démographique, nos auteurs n'y vont pas avec le dos de la cuiller10.

Après avoir passé en revue les avantages et les inconvénients des méthodes volontaires tels que contraception, avortement et stérilisations librement acceptées, le sentiment d'urgence les pousse à envisager les méthodes coercitives.

Citant les tentatives de stérilisation imaginée en Inde dans les années 1970, les auteurs notent que des mesures qui peuvent sembler totalement inacceptables aujourd'hui à la majorité des citoyens ou à leurs dirigeants politiques pourraient paraître un moindre mal d'ici quelques années11...Certaines mesures coercitives méritent une discussion, essentiellement parce que certains pays pourraient y avoir recours si les tendances actuelles en matière de taux de natalité ne sont pas inversées par d'autres moyens. Certaines mesures imposées pourraient être moins répressives ou discriminatoires, en fait, que certaines mesures socio-économiques suggérées12. Constatant l'échec des politiques de vasectomie obligatoire des pères de plus de trois enfants envisagées en Inde, non seulement pour des raisons morales, mais aussi faute de personnel médical compétent en suffisance : Un programme de stérilisation des femmes après leur second ou troisième enfant, en dépit de la difficulté relativement plus grande de l'opération que la vasectomie, peut être engagé plus facilement que d'essayer de stériliser les hommes. Ceci ne serait bien sûr réalisable que dans les pays où la majorité des naissances est médicalement assistée.

Malheureusement, un tel programme n'est de ce fait pas praticable dans les pays moins développés13.. Et de noter : Le développement de capsules de stérilisation à long terme qui pourraient être installées sous la peau et enlevées quand la grossesse est souhaitée, ouvre des possibilités supplémentaires pour le contrôle de fertilité coercitif14.

Suit une brève discussion des méthodes suggérées par divers auteurs pour développer l'idée de permis pour bébés négociables de Boulding, tels que la possibilité d'acheter des permis à des femmes qui manquent d'argent ou l'instauration de loteries.


Sur le plan économique, les mêmes auteurs avaient, quatre ans plus tôt, défendu l'idée du dé-développement des États-Unis, ce qui pour eux signifiait ramener le système économique américain en ligne avec l'écologie et la situation globale des ressources15.

Ils se placent ici aussi fermement dans le camp néo-malthusien, qui rejette l'hypothétique état stationnaire pour se concentrer sur le caractère dynamique du problème plutôt que sur un équilibre hypothétique, et proposent une adaptation volontaire aux limites perceptibles de la croissance matérielle et la redistribution de la richesse afin d'éviter le dépassement de ces limites.

Et ils ajoutent : Nous supportons cette position non parce que nous pensons que le monde va manquer de ressources en terme absolu, mais plutôt parce que les barrières à une croissance matérielle continue sont si formidables sous la forme de problèmes économiques, logistiques, de gestion et impact environnemental.16

En conclusion, le trio note que : Nous sommes régulièrement informés en toute solennité que ces sortes de changements drastiques proposés ici sont économiquement, politiquement et socialement impraticables.17


L'ONU va se charger de le démontrer

À Bucarest, en 1974, l'ONU a coupé court aux velléités de contrôle brutal de la population en affirmant le droit des familles de choisir librement le nombre d'enfants tout en pataugeant sur les politiques de contrôle volontaire. Elle va tordre le cou à la durabilité issue de l'idée d'état économiquement stable en mettant en 1982 sur pied la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, qui remettra en 1987 son rapport, Notre avenir à tous, surnommé Rapport Brundtland du nom de la présidente de la Commission. L’Assemblée générale des Nations unies18 a demandé instamment à la commission d'établir Un programme global de changement, dont le premier point stipule : de proposer des stratégies à long terme en matière d’environnement pour assurer un développement durable d’ici à l’an 2000 et au-delà.




1Les époux Paul Ralph Ehrlich,entomologiste né à Philadelphie en 1932 et Anne Fitzhugh Howland, biologiste des populations née en 1933 à Des Moines.

2Écrit en collaboration avec sa femme Anne mais dont le nom ne figure pas sur la couverture à la demande de l’éditeur. Une goujaterie qui ne sera plus reproduit pour les nombreux livres écrits ultérieurement ensemble.

3Cité in Stephen R. Keller et Edward O. Wilson, The Biophilia Hypothesis, p11, Island Press, 1993

4Directeur executif de la Geraldine R. Dodge Foudation

5J.Cobb, Sustainability, Wipf en and Stock Publisher, 2007 (1992)

6C. Birch, Science & Soul, UNSW Press Book, p59

7Ecoscience, p954

8Néologisme signifiant « ceux qui croient à la corne d'abondance »

9Ecoscience, p5

10Les idées qui suivent sont, selon les auteurs, largement empruntées à Johnson C. Montgomery, ancien président de Zero Population)

11Ecoscience, p783

12Ecoscience, p787

13Ecoscience, p787

14Ecoscience, p787

15Human Ecology, p279

16Ecoscience, p952

17Ecoscience, p957

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