Vois aussi L’affaire Séralini


Avril 2017. EVIRA, l'agence finnoise de sécurité alimentaire, annonce le retrait de la vente d'une série de variétés de pétunias, fleurs d'agrément, qui ont la particularité d'être de couleur orange. Plantes et semences de ces variétés seront détruites. Le communiqué spécifie que ces pétunias n'entraînent aucun risque pour la santé ou l’environnement. Ces variétés sont incapables de se reproduire par elles-mêmes en Finlande, et ne résistent pas au gel, courant sous ces latitudes. Ces plantes ayant été importées d'Allemagne et des Pays-Bas, une chasse aux pétunias oranges et à leurs semences se déclenche dans toute l'Union européenne. Sus aux pétunias ! D'autres pays, au premier rang desquels les États-Unis emboîtent le pas.

L’événement a de quoi rendre perplexe. Une agence alimentaire ordonne la destruction d'une plante qui n'est pas destinée à l'alimentation. Elle est reconnue sans danger, tant pour les personnes que l'environnement. Alors ? De quoi sont donc coupables ces pétunias ? D’être des fleurs hérétiques.

Car considérées comme OGM. Acronyme pour Organismes Génétiquement Modifiés. Qu'est-ce à dire ? Eh bien, euh, ce sont des produits qui, euh, enfin, sont ....

De fait il n'existe aucune définition universelle du concept.

Ce n'est pas un petit paradoxe, dans le contexte des querelles intenses qui entourent cet acronyme, qu'il n'existe aucun accord sur le sens qu'il faudrait donner au concept sous-jacent. De même il n'existe aucune particularité qui les caractérisent dans leur ensemble. Il n'y a donc aucun débat rationnel possible.

Il ne faut pas sous-estimer la difficulté à définir le concept apparemment simple d'organismes génétiquement modifiés. En effet l'homme modifie le génome des plantes et animaux qu'il consomme depuis la naissance de l'agriculture, il y a une dizaine de milliers d'années. Et peut-être même avant, de manière indirecte. La quasi-totalité des aliments consommés aujourd'hui ont été génétiquement modifiés.

L’origine de l’acronyme est difficile à situer. Il est difficile de dire s’il a été inventé par des défenseurs ou des adversaires des biotechnologies. Il est très probable qu’il est le fruit d’une manipulation visant à pousser l’un ou l’autre objectif idéologique ou commercial.

Jeremy Rifkin prétend que la lutte contre les OGM est née dans son bureau en 1977. Toutefois, s’il a montré très tôt une volonté de lutter contre certaines biotechnologies, l’acronyme OGM n’existait pas encore à cet époque. Il ne s’est vraiment populariser que dans les années 1990 et a très vite pris un sens péjoratif.


En Europe, le concept d’OGM est principalement régi par une directive du 12 mars 20011,dont les fondements sont brièvement décrits ici.

Il n'y est fait aucune allusion aux propriétés concrètes des OGM, ou à un type précis d'impact sur la santé ou l'environnement. En pratique il n'y aucune propriété commune à l'ensemble des OGM. Ils sont définis par exclusion. Du monde naturel qui n'est pas défini dans la directive. C'est la non-naturalité qui qualifie les OGM. Et c'est considéré comme suspect, voire mauvais car la directive a pour but de compliquer leur introduction dans l'environnement. On reconnaît le dualisme naturiste qui imbibe fortement la vision occidentale contemporaine de l'environnement.


C’est ce concept de non naturalité qui, par-delà les définitions différentes d’un pays à l’autre, réunit les opposants aux OGM aux quatre coins du monde.

En pratique que peut-on faire d'une définition basée sur la non naturalité ? Rien, c'est pourquoi la directive prévoit un lien apparemment fort avec le monde des techniques.

Implicitement : il existerait des techniques intrinsèquement plus suspectes que les autres car marquées du sceau de la non-naturalité. À défaut de pouvoir être définies conceptuellement, elles seront énumérées dans l'annexe A.

Dans l'annexe en question, une surprise nous attend : Les techniques de modification génétique visées ... sont, entre autres :"

Ces mots, entre autres, affaiblissent le lien avec les technologies, qui en devient ouvert, contrairement à la volonté des auteurs de l’article 2.

S’agissait-il d’auteurs différents ? D’un amendement parlementaire ?

Notons que, pour deux des trois familles de techniques mentionnées dans l’annexe, des exceptions sont prévues quand le phénomène se produit de façon naturelle, terme toujours non défini. L’idée qu’une méthode pourrait être mise en ordre de façon naturelle ou non laisse perplexe. La non-naturalité est bien le principe fondamental – par exclusion – de la directive.

Une exception essentielle :

La présente directive ne devrait pas s'appliquer aux organismes obtenus au moyen de certaines techniques de modification génétique qui ont été traditionnellement utilisées pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps.

Remarquons qu'il s'agit d'une exemption d'application de la directive, non de la définition des OGM. C'est compréhensible sachant que l'humanité a modifié le génome de quantité d’organismes depuis l'invention de l'agriculture. Nous sommes donc entourés d’OGM « traditionnels » auxquels la directive ne s'applique pas. Non pour leurs propriétés mais parce qu'ils sont issus de techniques supposées sures. Pourtant, aucune technique n'est vraiment sure, c'est la façon dont elle est utilisée qui importe.


Les images porteuses de cette directive sont celles d'un monde naturel bon car la Bible affirme que Dieu lui-même l'a trouvé bon, et une humanité suspecte car s'étant elle-même exclue de l'harmonie divine en mangeant le fruit défendu. Tout au plus peut-on fermer les yeux sur la tradition, supposée avoir montré son innocuité.


D'autres exceptions sont prévues pour clarifier le statut de techniques relativement récentes mais déjà entrées dans la pratique courante :


1) la mutagenèse ;

2) la fusion cellulaire (y compris la fusion de protoplastes) de cellules végétales d'organismes qui peuvent échanger du matériel génétique par des méthodes de sélection traditionnelles.

La mutagenèse est un cas fascinant. Inventée dans l’entre-deux-guerres, il s’agissait alors d’exposer des végétaux à des substances radioactives ou chimiques, afin de provoquer des mutations génétiques et sélectionner ensuite ceux des mutants dotés de particularités intéressantes. Quantité de substances comestibles ont été produites ainsi et introduite dans notre alimentation sans inconvénient majeur et sans qu’on se souvienne toujours de l’origine des produits. Avant qu’un courant se lève pour les dénoncer comme supposés « OGM cachés », incluant des groupes de militants de faucheurs volontaires fanatisés n’hésitant pas à les arracher sans égard pour les agriculteurs.

La plasticité du lien entre technique et définition des OGM sera démontrée par une décision de la Cour de Justice Européenne du 25 juillet 2018. S'appuyant sur les mots entre autres2, la cour ajoute à la liste des OGM les organismes issus de nouvelles techniques portant le nom peu bucolique de Crispr-Cas9 qui sont fondamentalement des techniques de mutagenèse, en principe exclue de la définition des OGM par la directive. Mais la cour note que les dites techniques/méthodes impliquent, pour certaines d’entre elles, le recours à des agents mutagènes chimiques ou physiques, et, pour d’autres, le recours au génie génétique, ces mêmes techniques/méthodes modifient le matériel génétique d’un organisme d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement, au sens de ladite disposition3. Sens introuvable dans ladite disposition. D'une grande importance aux yeux de la cour est le fait que les nouvelles techniques sont susceptibles de produire des plantes résistantes aux herbicides ainsi que le développement des techniques nouvelles de mutagenèse permet une accélération des modifications du patrimoine génétique sans proportion avec celles qui sont susceptibles d’intervenir de manière naturelle ou aléatoire, la possibilité que surviennent des dommages résultant de modifications non intentionnelles du génome ou des propriétés de la plante ainsi obtenue serait multipliée.

On remarque que la possibilité d'obtenir des effets bénéfiques serait aussi multipliée, ce qui fait tout l’intérêt de ces techniques. Mais la Cour suit les a priori du législateur, logique naturiste et conservatrice. Voir le cas malheureux du riz doré

On peut se demander ce qui empêche le législateur de légiférer sur les organismes résistants aux herbicides ou produisant leur propre insecticide, organismes qui fournissent la quasi-totalité des arguments contre les OGM. Car ce n'est pas un petit paradoxe que l'absence de législation sur ces propriétés qui suscitent l'essentiel des peurs contre ces organismes. Nul débat législatif sur la validité de ces critiques.

Tout organisme produit par une technique susceptible de produire ces produits réputés dangereux se trouve montré du doigt par le législateur, quelles que soient les qualités bénéfiques qui pourraient en résulter. Et de facto interdit car la directive affirmant vouloir assurer le développement sûr des produits industriels utilisant les OGM s'est transformée en arme d'interdiction quasi-absolue, sous l'influence des groupes de pressions idéologique par principe naturistes anti-ogm, quelles que soient leurs propriétés.


En pratique la directive a fait de l'Europe un continent quasiment sans OGM. Et elle fait face à de nouveaux problèmes pratiques. Comment faire la différence entre une plante OGM et une plante qui ne l’est pas, quand il n’y a pas de propriété pratique ou intrinsèque qui les distingue, et que l’on ne sait même plus toujours repérer la trace d’une influence technologique ?

On discute du sexe des anges…. et on s’active déjà pour trouver la méthode pour le déterminer. Nulle plante qui ne soit issue de méthodes prétendument naturelles ne peut échapper au couperet de la législation. Aussi bénéfique ou anodine serait-elle.

Motivé par une philosophie naturiste, le législateur a volontairement évité de sanctionner toute propriété pratique des organismes introduits dans l'environnement, préférant ancrer son idéal dans le monde concret en bricolant en lien vers le monde des technologies. Modulable à souhait, ce lien mène à la condamnation pour délit de sale gueule technologique des pratiques pourtant nées de bons sentiments, et à l'interdiction d'organismes pourtant utiles au développement humain.


Nous comprenons alors l'origine des persécutions contre notre pétunia. Plante hérétique, elle ne saurait être admise dans l'environnement sacralisé qui est le nôtre. Hérétique car déviant du credo de la religion dominante au même titre que la plante rendue résistante à un herbicide ou produisant un insecticide, bien que ces plantes n'aient aucune propriété en commun.

De même que l'inquisition d’antan persécutait indifféremment Cathares, Vaudois, Calvinistes, Luthériens sans se soucier de leurs différences doctrinaires, l'inquisition moderne condamne indifféremment tout organisme sortant du Credo naturiste dominant.

La destruction de graines de ces inoffensifs pétunias s’apparente aux grands autodafés de livres "impies" de jadis, l'interdiction de nouveaux organismes à la censure du célèbre index. Certes notre plante hérétique pourrait être autorisée si elle franchissait la course d'obstacle des procédures prévue pour son autorisation. Pour une plante d'agrément, personne ne va avancer les sommes importantes nécessaires aux nombreux tests, en ce cas manifestement inutiles, légalement imposés. Seules de grosses sociétés, motivées par des variétés potentiellement très rentables ont les moyens de procéder à ces tests, ce qui entretient un cercle vicieux d'opposition aux OGM.

L'absence de propriété commune à l'ensemble des OGM a transformé le champ de bataille entre pro- et anti-OGM en véritable Royaume de l'Amalgame.

Pour leurs défenseurs les OGM sont sans danger et pour leurs adversaires ils vont provoquer un effondrement environnemental.

Pour le Prince Charles – aujourd’hui Charles III – , nous nous aventurons maintenant dans un domaine qui appartient à Dieu et à lui seul4.

De fait, ce genre de polémique n'aurait de sens que si elle portait sur les propriétés factuelles d'organismes précis. Faute de législation en ce sens, le débat a sombré dans la désinformation. Les propriétés supposées bonnes ou mauvaises d'un organisme particulier sont invoquées pour encenser ou vilipender un organisme qui n'a aucun rapport avec lui, n'étaient les préjugés naturistes du législateur.


Notre pétunia n'a pas échappé à la règle. Le site britannique Mail Online du 22 mai 2017 dévoile l'horrible vérité se cachant derrière les petites fleurs oranges :

Maintenant nous savons que quelque chose de sinistre se cache derrière ces pétales éclatant. Ce sont d'illégales ‘Franken-flowers5, génétiquement modifiées grâce à de l'ADN pris à du maïs afin de leur donner leur teinte orange non-naturelle. Elle n'auraient jamais dû être introduites ici, mais d'une manière ou d'une autre elles ont éludé les défenses frontalières biologiques de la Grande-Bretagne ...Et personne ne peut dire avec certitude s'il y a d'autres plantes OGM cachées dans nos jardins."

Et citant une militante anti-OGM : "Des plantes OGM peuvent avoir des effets inattendus sur le vaste monde de la vie sauvage". Comme toutes les plantes en fait, sans que l'on sache si ces effets seront positifs ou négatifs...Quand des scientifiques canadiens ont introduit des omega-3 dans des plantes oléagineuses, ils ont trouvé que les papillons qui se nourrissent sur eux grossissent et développent des ailes déformées.

Notre pétunia n'a rien à voir avec ces plantes oléagineuses. Qui devraient être jugées pour elles-mêmes en comparant leurs avantages - s'il y en a - avec leurs inconvénients - s'il y en a de vraiment préoccupants.


19 novembre 2010. Klaus Ammann, professeur émérite de botanique et d’écologie à l'Université de Berne, placarde symboliquement douze thèses sur la porte du siège allemand de Greenpeace.

L’acte est une allusion à celui que, selon la tradition, Martin Luther posa à Wittenberg pour défendre ses thèses contre l’usage des indulgences par l’église catholique.

En 2009, Ammann a participé à une semaine d'étude de l'Académie Pontificale des Sciences consacrée aux plantes transgéniques pour la sécurité alimentaire dans le contexte du développement. Séminaire qui a inspiré ses thèses. Elles poussent à développer les techniques de génie génétique afin de relever les défis du réchauffement climatique et du boom démographique.

Et pose que les scientifiques devraient être appelés à contribuer au progrès de la productivité agricole par une recherche-développement libre de toute idéologie. Que les exigences spécifiques posées pour la culture doivent être alignées sur les dernières découvertes scientifiques généralement acceptées, et donc, le cas échéant, simplifiées. Que les procédures coûteuses de réglementation du génie génétique vert doivent être scientifiquement justifiées et porter sur les risques réels. Cela signifie pour lui que la réglementation doit être fondée sur les propriétés spécifiques d'une nouvelle variété de plante, et non sur la technologie avec laquelle cette propriété a été obtenue. L'évaluation des risques d'une variété végétale génétiquement modifiée doit non seulement tenir compte des risques potentiels de son utilisation, mais également des risques qui se posent lorsque la variété végétale en question n'est pas rendue disponible. Et finalement qu’étant donné le grand potentiel du génie génétique vert, il existe une obligation morale d'exploiter les avantages de cette technologie dans le monde entier pour permettre à un nombre croissant de personnes, notamment des plus pauvres, d'élever leur niveau de vie, d'améliorer leur santé et de protéger leur environnement.

On note que le Pape François a, dans son encyclique de 2015, ouvert la porte à l’usage des biotechnologies contemporaines sous réserve d’éviter les abus. Une position remarquable qui permet d’espérer une réconciliation de la religion avec ces technologies.

Cela ne passe pas toujours sans mal chez les fidèles. Ainsi d’un animateur liturgique belge qui, en 2017, dénonce l’autorisation d’hosties issues de celles-ci.

A cause de l’irresponsabilité des autorités de l’Église, le chrétien lambda va ingérer une nourriture mortifère. En acceptant que les OGM s’invitent à la sainte table de l’eucharistie, les décisionnaires de Rome adressent un lamentable pied de nez à l’encyclique du pape François consacrée à la défense de l’environnement...on n’hésite pas, au mépris du principe de précaution, à tolérer un traitement artificiel et dangereux, encourageant ainsi les comportements scandaleux d’oligarques de l’agrochimie, soucieux uniquement de gains, de rentabilité, de pouvoir économique égoïste, c’est-à-dire précisément de tout ce que condamnent les Évangiles.

Cette collusion de l’Église avec les puissants de ce monde est intolérable, car "on ne peut servir à la fois Dieu et l’argent". Mais désormais, en communiant au Corps du Christ, le chrétien lambda va être amené, à cause de l’irresponsabilité des plus hautes autorités de l’Église, à ingérer une nourriture mortifère, liant de manière perverse transsubstantiation et transgenèse. Honte sur nous, laïcs engagés, si nous laissons faire sans nous indigner !6







1Directive 2001/18/CE

2Dans l'attendu 35 :  En effet, il importe de relever, d’une part, que, ainsi qu’il ressort de l’expression « entre autres » figurant dans le premier membre de phrase de la première partie de l’annexe I A de la directive 2001/18, la liste des techniques de modification génétique que cette partie contient n’est pas exhaustive. Partant, cette liste ne saurait être considérée comme étant exclusive d’autres techniques de modification génétique que celles qui y sont explicitement visées.

3L’article 2, point 2 de la directive 2001:18

4A speech by HRH The Prince of Wales on the 50th anniversary of The Soil Association, The 1996 Lady Eve Balfour Memorial Lecture, The Banqueting Hall, London

5Fleurs de Frankenstein

6La Libre Belgique, Des OGM dans les hosties consacrées, 14 juillet 2017