Imaginez que vous ne pouviez protéger qu'une seule espèce de rongeur : soit un rat des montagnes du Sri Lanka (Rattus montanus) ou un rat des îles Ryukyu au Japon (Tokudaia osimensis). Rattus montanus est un membre du genre Rattus comprenant 66 espèces ; nombre d'entre elles sont très abondantes. Par contre Tokudaia osimensis est membre d'un genre ne comprenant que trois espèces, toutes en danger. Donc vous pourriez choisir de donner la priorité à l’espèce Tokudaia osimensis, parce que si elle disparaît une plus grande partie de diversité évolutionnaire disparaît.1


Ce dilemme bizarre n'est sans doute pas le plus traumatisant touchant les militants de la conservation de la biodiversité.

Mais le concept de biodiversité, né d'un besoin de marketing militant plutôt qu'une de quête de vérité scientifique, est affligé d'un nombre substantiel de paradoxes qui minent sérieusement sa cohérence interne.

Le plus important est celui qui oppose les concepts de biodiversités globales et locales – du point de vue du conservationniste.

Déjà décrit dans BioDiversity, il a connu un regain de popularité au début du siècle grâces aux travaux des écologues Dove Sax et Steven Gaines.

Aux échelles globales, écrivent les deux écologues, les destructions d'habitats et l'introduction d'espèces exotiques contribuent au déclin de la diversité d’espèces. Aux échelles régionale et locale, les preuves d'un déclin sont contrastées, et des travaux récents suggèrent que la biodiversité peut être communément en augmentation2.

C'est, paradoxalement, l'introduction d'espèces exotique qui est la principale cause du regain de biodiversité locale. Depuis l'apparition humaine en Nouvelle-Zélande, le nombre d'espèces de plantes a doublé. L'archipel héberge maintenant une petite trentaine d'espèces de mammifères terrestres au lieu d'une poignée d'espèces de chauve-souris3.

La biodiversité locale a fortement augmenté, bien qu'on note la disparition d'un nombre – réduit – d'espèces endémiques, entraînant une légère baisse de la diversité mondiale. Ce qui suffit à faire battre les tam-tams alarmistes : la biodiversité serait en crise en Nouvelle-Zélande.

Le phénomène, typique des îles, se retrouve avec une moindre ampleur dans de nombreuses régions continentales.

La conservation de la biodiversité dépend donc de l'échelle à laquelle on l'examine. Du point de vue du conservateur, laquelle des échelles faut-il favoriser ? Locale ou mondiale ? Objectivement, il paraît possible de favoriser les deux, par l'introduction d'espèces exotiques pour les échelles locales et régionales, par la création de nouvelles formes de vie pour l'échelle mondiale.

Las, les deux options sont le plus souvent réprimées, souvent au nom même de la conservation de la biodiversité.

Paradoxe plus grand encore, qui s'explique par l'origine politique du concept, aux fondements conservateurs explicites et religieux implicites.

Pour certains, la disparition d'une espèce est un péché contre la création, comme mentionné par Houghton.

La biodiversité doit être glorifiée dans une dimension conservatrice, et l'homme culpabilisé pour tous les changements qu'il lui apporte.

L'écologue canadien Mark Vellend note que : Les plaidoyers passionnés pour la biodiversité de gens tels que Norman Myers, Paul Ehrlich et E.O. Wilson étaient codifiés dans les livres de la conservation, ne laissant aucune place pour questionner si la biodiversité était vraiment bonne et si l'action humaine était vraiment mauvaise pour sa maintenance. Les destructions d'habitats et la fragmentation, le changement climatique, la pollution par les nutriments et les espèces non-autochtones sont mauvais, mauvais, mauvais et mauvais. Si quelqu'un parlait d’exceptions et de nuances, il ne le faisaient pas assez fort pour atteindre l'ensemble de la classe4.

Dans Biodiversity, le paradoxe est succinctement mentionné par Harold A.Mooney pour les régions de type méditerranéennes5, et plus longuement par Ariel E. Lugo et Peter M. Vitousek pour leurs archipels natals respectifs, Puerto Rico6 et Hawaï7.

Lugo semble avoir fait partie de ceux qui ont parlé d’exceptions et de nuances, mais pas assez fort pour atteindre l'ensemble de la classe, car il attire l'attention sur quelques aspects positifs dans la problématique de l'extinction des espèces et croit nécessaire de s'en excuser : La plupart des calculs sur l'extinction des espèces soulignent les aspects négatifs du problème, et cela peut avoir des effets bénéfiques en terme d'éveil public aux problèmes environnementaux...Mon intention n'est aucunement de diminuer le sens de l'urgence que les gérants et les agences gouvernementales devraient avoir au sujet de l'augmentation progressive des pertes et les conséquences onéreuses de la réduction du nombre d'espèces...une perte de crédibilité peut sérieusement grever les efforts continus pour développer un soutien populaire durable pour la conservation de la biodiversité.

Il décoche au passage quelques piques au catastrophisme triomphant. Certes, la déforestation du couvert primaire à Puerto Rico a atteint 99%, mais les forêts secondaires et les plantations de café font que la surface boisée n'est jamais descendue sous les 10 à 15%. Et celles-ci ont servi de refuge à de nombreuses espèces.

Les pertes sont très inférieures aux 50% revendiqués par Norman Myers, et l'importation d'espèces exotiques a augmenté le nombre d'espèces. De plus certaines espèces d'arbres issus de la forêt primaire ont trouvé refuge dans la forêt secondaire.

Et certaines espèces exotiques peuvent améliorer la qualité des sols par une meilleure gestion du carbone et des nutriments que ne le font les espèces autochtones. Reprochant un manque de prise en compte des rétroactions et effets atténuants, Lugo8 réduit l'estimation des pertes en espèces pour l'an 2000 évaluée entre 33 et 50% par les Ehrlich à environ 9%.

Cependant Lugo souligne que, parce que les extinctions massives peuvent être possibles si les destructions humaines de forêts continuent sans freins, les preuves de résilience des écosystèmes ne doivent pas être avancées comme excuses à la poursuite des abus, mais plutôt servir d'outil supplémentaire pour une gestion prudente de l'environnement tropical.

Tout autre est le traitement du sujet pour Hawaï par Peter M.Vitousek. Le titre du chapitre donne le ton : Diversité et invasions biologiques des îles océaniques.

Il ne s'agit plus d'introductions, mais d'invasions. La perception est celle d'une agression. La réponse doit être celle d'une résistance.

Vitousek note que le fait que les invasions biologiques diminuent la diversité est un paradoxe, puisque les espèces étrangères augmentent le nombre d'espèces sur une île, parfois de manière spectaculaire.

Cependant ces espèces sont rarement des espèces en danger d'extinction globale, alors que sur les îles nombre d'espèces sont endémiques, mises en danger de disparition par les nouvelles venues.

Ce faisant, il prend fermement partie pour la diversité globale contre la diversité locale. Ce sont surtout les mammifères qui sont les cibles de sa vindicte. Les mammifères affectent les îles d'une manière si perverse, écrit-il, qu'il est difficile de voir comment les écosystèmes autochtones peuvent être préservés sans qu'ils soient éliminés.

Les plantes insulaires manquent souvent de défenses contre les herbivores, tels qu'épines et défenses chimiques toxiques. Les herbivores réduisent la couverture des plantes et favorisent la sélection des plantes étrangères mieux aptes à se défendre. Les efforts pour éliminer les mammifères sont coûteux mais parfois efficaces.

Ce qui frappe dans ce chapitre c'est que la justification d'un tel parti-pris n'est jamais discutée. La question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux augmenter la biodiversité locale n'est jamais effleurée. Favoriser des espèces exotiques mieux aptes à se défendre n'est pas envisagé.


De fait, les paradoxes nés des contradictions entre diverses formes de biodiversités abondent.

Les Kuku-Yalanji australiens utilisent, outre les ressources de la forêt tropicale, celles de zones de végétation sclérophylles9 voisines. Las, certaines de ces zones sont altérées par la progression de la forêt tropicale suite à l’interdiction de la pratique des brûlis. Cette perte de biodiversité à l’échelle locale a entraîné une perte de ressources pour ses habitants. Cette inquiétude est partagée par certains scientifiques, mais pour d’autres raisons, la «survie» de certaines espèces en étant menacée10

Au Canada, le couloir s’étendant de Québec à Windsor héberge un grand nombre d’espèces en danger de disparition. Une espèce de serpent (Sistrurus catenatus) subsiste dans la ville de Windsor. Les sternes communes des Grands Lacs (Sterna hirundo) dépendent presque entièrement pour leur reproduction de colonies dans les ports de Toronto, Hamilton et Port Colborne.

Si l’urbanisation entraîne un déclin de la biodiversité, il n’entraîne pas nécessairement la perte de toute la biodiversité originale et de nouveaux habitats tels que parcs urbains, forêts urbaines, jardins privés offrent souvent des flores et faunes très riches. Dans certaines parties du monde, des espèces non-urbaines se sont adaptées à la ville, tels certains loriquets de Papouasie. Rares habitants de la forêt, ils sont devenus communs en ville. De même, le martin-chasseur à collier blanc, oiseau côtier à l’origine, est devenu commun dans les jardins de Singapour. Quantité d’oiseaux se sont ainsi adaptés à la vie urbaine au point que la niche écologique d’origine du moineau, par exemple, est inconnue11. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Les analyses globales sont donc compliquées par le fait qu’une même ressource peut avoir différents impacts sur divers éléments de la biodiversité.

L’agriculture, par exemple, peut augmenter la diversité au niveau génétique – par la création de nouvelles variétés – et la réduire au niveau des espèces – par le déboisement – tout en l’augmentant aussi au niveau des écosystèmes – en créant une mosaïque de micro-écosystèmes.

Inversement, près de chez moi, une équipe s’est attachée à rouvrir le passage aux poissons sur la rivière locale, jadis parsemée de moulins à eau qui faisaient vivre la vallée.

Je n’ai rien contre la libre circulation des poissons, bien que certains sceptiques fassent remarquer que l’on casse ainsi des écosystèmes créés depuis longtemps. Stricto sensu, la réunion de divers écosystèmes en un plus grand est une diminution de biodiversité. Le rêve de récréer un monde pré humain perdu, supposé idéal, l’emporte pourtant.

Et que fait-on alors du concept de biodiversité lui-même ?



1The Shortfalls of “Biodiversity”, Peter Kareiva and Michelle Marvier

2Species diversity : from global decreases to local increases, Dov F. Sax and Steven D. Gaines, 2003, Department of Ecology, Evolution & Marine Biology, University of California, Santa Barbara, CA 93111, USA

3The Biodiversity Conservation Paradox, Mark Vellend, Scientific American, 2017

4The Biodiversity Conservation Paradox, Mark Vellend, Scientific American, 2017

5Chapitre XVII

6Chapitre VI

7Chapitre XX

8En se basant sur les travaux de J.P. Lanly

9Qui a les feuilles coriaces, à cuticule épaisse. Et cireuse, adaptée à la sécheresse.

10Selon Cultural and Spiritual Values of Biodiversity, p228, UNEP, Nairobi, 1999

11Cultural and Spiritual Values of Biodiversity, p251-252, UNEP, Nairobi, 1999