En 2018, Bernard URL, directeur de l'EFSA, l'agence européenne de sécurité alimentaire, publie un article intitulé N’attaquez pas les agences scientifiques pour un gain politique, où il déclare qu’ À l'EFSA, nous pensons que certains militants ne sont pas disposés à accepter des preuves que certaines substances réglementées sont sûres et vanteront les faibles études scientifiques montrant le contraire.

Lexpression les faibles études scientifiques pointe vers un article de Nature1 de 2013 portant sur la rétractation par l’éditeur d’une étude fortement médiatisée dans le monde entier.

Étude dirigée par Gilles-Eric Séralini, biologiste moléculaire à l'Université de Caen, portant sur un maïs génétiquement modifié pour résister au glyphosate et qui affirmait avoir établi l’existence d’une incidence élevée de tumeurs chez des rats nourris avec ce maïs.

Rétractation contre laquelle, il est intéressant de le noter, Christopher Portier avait publié une protestation. Qui dénonce le fait que la rétractation imposée contre la volonté des auteurs n’a pas pour cause une fraude ou fausse représentation intentionnelle des données comme il est d’usage.

L’argument invalidant l’étude était le fait que le petit nombre et le type d'animaux utilisés dans l'étude signifient qu'aucune conclusion définitive ne peut être tirée. L'incidence élevée connue de tumeurs dans la souche de rat Sprague-Dawley utilisée ne peut être exclue comme cause de la mortalité et de l'incidence plus élevées observées dans les groupes traités. Le fait qu’un ancien employé de Monsanto ait été nommé au poste de rédacteur associé pour les biotechnologies de la revue fut pointé du doigt par les défenseurs de Séralini. Corinne Lepage, députée européenne et ancienne ministre française de l’environnement, également co-fondateur du CRIIGEN, a déclaré que le document de Séralini posait de bonnes questions sur la toxicité à long terme des OGM et de l’herbicide Roundup. La rétractation du journal ne fera pas disparaître ces questions, a ajouté Lepage.

En effet, l’étude finira ultérieurement par être republiée dans une autre revue de moindre renommée.

Le CRIIGEN, dont Seralini préside le bureau scientifique se veut une ONG indépendante de contrexpertise scientifique pour étudier les OGM, les pesticides et l’impact des polluants sur la santé et l’environnement, et pour développer des alternatives non-polluantes.


Fait exceptionnel, la publication de l’article a bénéficié d’une intense promotion médiatique. La même semaine paraît un livre, Tous Cobayes ?, accompagné par un film et un documentaire télévisé.

Une clause de confidentialité réservée à certains média a retardé d’un jour l’accès des scientifiques à l’étude. Elle passe par une exigence très critiquée : pas de contre-expertise, article scientifique confidentiel, pas de critiques. Le Nouvel Observateur a fait sa couverture d’un fracassant OUI, Les OGM sont des poisons ! Sur un dossier basé essentiellement sur l’étude de Séralini, qui ne porte que sur un seul d’entre eux.

Nous avons vu l’absurdité d’un tel amalgame, les organismes légalement catalogués comme OGM n’ayant aucun point commun justifiant de les considérer tous ensemble comme des poisons on non.

Cette médiatisation sera une des cibles des nombreuses critiques s’abattant ensuite sur Séralini.

Loin d’être la seule. . .

Un mois après sa publication, face à la mobilisation médiatique autour de cette affaire et son impact sur l’opinion publique, six académies de France publient un communiqué commun abordant ses aspects scientifiques, sociétaux et déontologiques.

Tout en jugeant inutile d’organiser en leur sein une expertise approfondie de l’article puisque ce rôle a été confié à des agences et institutions spécialisées disposant de toutes les expertises nécessaires.

Deux agences étrangères (Allemagne, Australie/Nouvelle Zélande) ayant déjà publié leurs conclusions, tout comme l’EFSA, réfutent les interprétations de résultats jugés douteux. Elles pointent de nombreuses insuffisances de méthodologie et d'interprétation, affirmant que les animaux nourris avec le maïs génétiquement modifié présentant plus de tumeurs que ceux recevant du maïs conventionnel n’a pas de valeur statistique.

Elles soulignent qu’il convient de bien séparer la question des OGM et celle des herbicides qui biologiquement n’ont aucun rapport l’un avec l’autre.

Ce point est important car toute la médiatisation a été faite autour des OGM. La communication sociétale est ce qui inquiète le plus, ces académies qui soulignent que ni le mot «cancer» ni le mot «cancérogenèse» n’apparaissent dans le texte de G.E. Séralini ni dans l’article du Nouvel Observateur ; mais le mot «tumeur» utilisé prête à confusion car chacun pense au cancer et c’est d’ailleurs ce mot qui a été repris par les médias...L’orchestration de la notoriété d’un scientifique ou d’une équipe constitue une faute grave lorsqu’elle concourt à répandre auprès du grand public des peurs ne reposant sur aucune conclusion établie.

Tout chercheur peut se considérer comme un lanceur d’alerte, encore faut-il que les hypothèses formulées ne soient pas, en l’absence de résultats validés et confirmés, présentées ou perçues comme des commencements de preuve suffisants pour faire appel au principe de précaution. Il est donc essentiel que tout chercheur soit attentif aux conséquences potentiellement graves de propos excessifs. Ne disposant pas des informations suffisantes, il en résulte chez le consommateur un renforcement de la peur des OGM, propagée par une presse «catastrophiste». Cela est particulièrement grave pour les populations qui consomment des OGM en grande quantité comme l’Afrique du Sud.

Cela est aussi très délétère pour les autres pays où tant l’utilisation des OGM que les recherches les concernant peuvent être remises en question...La mobilisation médiatique savamment orchestrée autour de travaux sans conclusion solide pose un problème éthique majeur : celui des auteurs qui ont cru bon d'organiser une opération de communication de grande ampleur autour de ces travaux, opération qui semble motivée plus par des considérations idéologiques que par la qualité ou la pertinence des données obtenues, et celui du journal qui a accepté de publier des données qui apparaissent très fragiles sur de multiples aspects, ne serait-ce que statistiques.

Outre le jugement sur le fond du contenu de l’article évoqué plus haut, la forme de la communication soulève de nombreuses interrogations, notamment la concomitance de la sortie de deux livres, d’un film et d’un article scientifique, avec l’exclusivité de leur contenu accordée à un hebdomadaire et une clause de confidentialité pour les journalistes jusqu’à la conférence de presse.

Ces conditions de diffusion vers la presse, mise dans l’impossibilité de s’informer au préalable et donc sans possibilité de commenter en connaissance de cause, ne sont pas acceptables. La sortie du film-reportage à grande diffusion qui a suivi le déroulement de l’étude toxicologique, comme si les conclusions étaient connues d’avance, et la publication de livres par l’un des auteurs interpellent.

Et de conclure par une proposition politique :

Pour limiter de telles dérives, les six Académies recommandent la création auprès du Président du Conseil supérieur de l’audiovisuel d’un « Haut comité de la science et de la technologie ». La mission de ce Haut comité serait d’attirer l’attention du Président du CSA2 sur la médiatisation de travaux scientifiques remettant en cause des savoirs partagés par la très grande majorité de la communauté scientifique internationale sans que les responsables de chaînes de télévision ou de radios se soient auparavant assurés de leur validité, alors que la diffusion de ce qui pourrait s’avérer par la suite comme « une fausse nouvelle » aura profondément et indûment influencé les Français, parfois de manière irréversible. Ce Comité qui dans le cas le plus fréquent ne pourrait fonctionner qu’a posteriori, devrait être très réactif dans la mesure où les problèmes qu’il aurait à analyser nécessitent souvent des réponses rapides.


Ces arguments ne convainquent pas tout le monde, particulièrement chez les militants anti-OGM. On parle de ligue contre le courageux professeur Seralini sur certains blogs.

La France et l’union Européenne ont dépensé des millions pour des expériences visant à confirmer ou infirmer l’expérience de Séralini.

Elles l’ont infirmée.

Dans un silence médiatique assourdissant. Non que les médias sérieux l’aient boycotté. Parce qu’il n’y a personne pour organiser un battage médiatique conséquent.

Affirmer que ces expériences prouvent que les OGM sont sans danger serait d’ailleurs aussi faux que d’avoir tiré parti de l’expérience de Séralini pour prétendre qu’ils sont cancérigènes. Il n’y a aucune propriété commune aux OGM pour permettre d’en dire du bien ou du mal collectivement.

Et se pose aussi la légitimité des mesures de précaution exigées prioritairement des produits ou techniques jugées non naturelles.

Alors qu’on n’exige rien, ou pas grand-chose de ce qui peut être inventé par des techniques dites naturelles.

Notant en passant que Seralini a la réputation d’avoir une vie spirituelle intense3. Il aurait fait partie du comité scientifique4 de l’Université Interdisciplinaire de Paris, une organisation qui œuvre pour la réintroduction de la spiritualité dans le champ de la découverte scientifique.

En France, contrairement aux pays anglo-saxons, ce genre de réputation, pour un scientifique, vaut souvent accusation.

Il n’est donc pas possible d’aborder la question avec autant de transparence que pour Wilson, Houghton ou Soulé, par exemple. Et c’est bien dommage.




1Nature :10.1038/nature.2013.14268

2Comité supérieur de l’audiovisuel

3Propos attribué à Corinne Lepage par le site Ecolopedia.

4Selon Ecolopedia