Nous avons besoin d’une agriculture libre. Libre de tout préjugé idéologique.

Jamais il ne me viendrait à l’esprit de donner des conseils techniques à un agriculteur. S’il estime qu’il a besoin de nombreux lombrics dans son sol, c’est son affaire. Comme de savoir comment y parvenir. Je ne le juge pas. Ni son confrère qui pense ou agit autrement.

Malheureusement, que cela plaise ou non, l’agriculture et l’alimentation sont devenus des champs de bataille idéologiques. Cela nous concerne tous. D’où le phénomène nouveau qui consiste à voir quantités de citadins tenter de donner des conseils aux agriculteurs.

Ainsi, la question de la présence de nombreux lombrics dans le sol de l’agriculteur ne doit plus seulement être comprise en terme de performance professionnelle, elle doit être jugée à l’aune du respect de la biodiversité ou autres valeurs idéologiques.

Et l’autorité publique tente d’imposer des formes d’agricultures inspirées par l’idéologie, comme l’agroécologie, ou par des visions religieuses, comme l’agriculture biologique.

Idéalement l’agriculteur devrait pouvoir prendre le meilleur de toutes les philosophies, y compris biologique et transgénique. Mais ce n’est pas possible en restant prisonnier de labels idéologiques tel que le bio. Ils sont basés sur un credo naturiste qui affirme qu’il existe un monde de pratiques agricoles intrinsèquement bonnes, et une vision holiste qui ostracise celles qu’ils croient intrinsèquement mauvaises.

Il est à noter que l’agriculteur qui n’adhère à aucun label idéologique a, sauf exception, accès aux pesticides et techniques homologuées dans des labels tels que Agriculture Biologique.

Exception, car il arrive que des produits normalement interdits sont exceptionnellement autorisés en bio quand ils ne disposent d’aucune alternative agrée dans leur idéologie pour faire face à des circonstances extrêmes.

Il n’y a aucune raison de rejeter à priori les techniques utilisées en agriculture biologique. L’exemple de Howard est intéressant car il a certainement contribué à développer certaines techniques valables. Mais il est resté prisonnier d’une idée entièrement fausse : non, la nature n’est pas le fermier suprême, elle n’est pas agricultrice du tout et il n’y a pas de Mother earth pour arbitrer quoi que ce soit. Elle ne se soucie pas de nous aider à être fermier.

Elle ne se soucie de rien en fait.

Quantités de plantes se protègent bien par des méthodes chimiques et la règle dominante est tout sauf vivre et laisser vivre.

Sur le long terme, l’agriculteur libre de tout préjugé idéologique sera donc le plus performant, y compris dans le domaine environnemental, s’il est libre d’essayer toutes techniques possibles et si les risques et les bénéfices de ces techniques sont évalués de manière objective. Si…

Inéluctablement, les lobbies bio sont forcés de demander l’interdiction des produits et techniques qui sortent de leur cadre idéologique, faute de quoi ils seront dépassés par des agriculteurs capables de prendre le meilleur de toutes les techniques.

Malheureusement, diverses philosophies agricoles ont suivi le mauvais exemple donné par l’agriculture biologique, celui de la labellisation idéologique. Parfois par nécessité, se démarquer de l’agriculture prétendument conventionnelle afin d’exister face au bio. L’ensemble de l’agriculture et de l’alimentation s’en trouvent transformés en champ de bataille idéologique. Et au lieu d’avoir une agriculture d’excellence, capable de prendre le meilleur de chacun, nous nous retrouvons avec un ensemble de villages gaulois retranchés derrière leurs certitudes.

À noter que ces agriculteurs qualifiés de conventionnels parce qu’ils ne s’enchaînent à aucun label idéologique n’ont signé aucune convention. Le terme a une connotation ringarde, dénigrante, elle fait peser sur ces agriculteurs l'image d’arriérés dépassés par l'agriculture biologique, supposée représenter la Nature et la Vie.

Ces agriculteurs seraient mieux dénommés agriculteurs libres car il s'agit d'agriculteurs qui n'ont aucun point commun si ce n'est de ne dépendre d'aucun label idéologique et de chercher à nourrir l’humanité.

Et ils devraient être encouragé dans leur liberté d’esprit.

C’est l’inverse qui se produit aujourd’hui.

L’agriculture en général et l’élevage tout particulièrement rejoignent les biotechnologies et les pesticides «synthétiques» dans la catégorie des condamnés d’avance.

Elle doit subir une foultitude de contraintes idéologiques qui la cancérisent petit à petit.

Dans le discours dominant aujourd’hui, l’agriculture produit trop de CO2, l’élevage consomme trop d’eau, de surfaces cultivables. Il faut réduire sa consommation de viande.

Inutile de tenter de réduire l’empreinte carbone par de nouvelles technologies... on n’y arrivera pas. Inutile d’essayer. Sauf à manger moins de viande, à manger bio, à restaurer la biodiversité supposée maltraitée par les agriculteurs.

En contraste avec les énergies renouvelables, auxquelles on pardonne d’avance toutes les failles et pollutions en attendant les lendemains qui chantent vert, l’agriculture doit s’adapter sans délai. Ce devrait être l’inverse : l’agriculture nous nourrit, ses objectifs de développement durable doivent être adaptés prioritairement à l’objectif de nourrir au moins dix ou douze milliards de personnes. La réduction de son empreinte carbone adaptée à cet objectif. L’agriculture est bien la dernière activité humaine à devoir sacrifier sa productivité à la lutte climatique. Et seulement si la lutte contre la faim est gagnée. Allons-nous sacrifier des milliards de personnes pour la satisfaction morale de lutter contre le réchauffement ? Pour racheter nos péchés contre la Création ?

Mieux vaut un monde plus chaud qu’un monde plus affamé.

Nous allons avoir les deux, sans même avoir suffisamment anticipé l’adaptation climatique tout en brimant l’agriculture. L’agriculture est une tentative d’introduire diverses formes de conscience dans un monde aveugle, toujours prêt à écraser le travail de l’agriculteur, sans même s’en rendre compte. La nature est aveugle et sourde. Elle ne se soucie pas de nous laisser faire de l’agriculture ni de l'empêcher. Elle l'indiffère.

Elle n'écoute pas nos prières, n'accepte pas nos offrandes. Un champ n’est pas le jardin d’Éden. C’est un combat permanent.

Nous avons besoin d’une agriculture en phase avec la philosophie du développement durable, respectueuse de l’humanité et ouvertement blasphématoire face à la religion naturiste qui nous est imposée au nom de l’écologie. Capable de renverser tous les veaux d’or érigés sur son chemin. Et le véritable défi du développement durable est d’augmenter notre empreinte environnementale de manière soutenable. Le dire est déjà un blasphème.

En 2020, dans le cadre de son Green Deal, l’Union Européenne annonce un plan de la ferme à la table qui fait juste l’inverse