En 2017, Miguel Altieri, en compagnie de Peter M.Rosset, revient sur l’évolution d’un mot qu’il a rendu célèbre1. Ils y déplorent que certains nient la dimension politique du concept, défendant une approche holiste qui intègre les processus naturels et sociaux, en combinant l’écologie politique, l’économie écologique, l’ethnoécologie entre autres disciplines hybrides. L’origine de l’agroécologie se trouverait dans les sciences sociales et théories sociales du marxisme libertaire hétérodoxe2 et du néo-Narodnisme. Peu connu chez nous, ce mouvement semble être une version écologiste d’un ancien mouvement populiste, socialiste et paysan russe.

Les deux auteurs soulignent que pendant des décennies les agroécologistes ont été ignorés ou ridiculisés par l’establishment, étiquetés rêveurs, prêcheurs, radicaux, charlatans ou pire.

Et soudain, semblant sortie de nulle part, le mot bénéficie d’une vague de popularité qui envahit l’establishment lui-même.

Universités, centres de recherches, entreprise privées, gouvernements et institutions internationales découvrent l’agroécologie et en font la panacée agricole de la crise environnementale.

En 2014, la FAO, division agricole de l’ONU, jadis temple de la révolution verte, qui tint du miracle pour les uns mais haïe d’agroécologistes tels qu’Altieri, organise son premier symposium sur le sujet. Dans un concept bien différent du leur, se plaignent Altieri et Rosset.

Et de citer une remarque attribué à Gandhi : En premier lieu, ils vous ignorent ; ensuite ils rient de vous, puis ils vous combattent ; alors ils essayent de vous coopter, et finalement ils s’approprient votre idée, remplaçant le contenu original pour y mettre le leur, en s’attribuant tout le mérite.

Sans doute le mot agroécologie était dès le début trop joli et trop porteur pour échapper à une récupération.

Celle-ci se place selon eux dans le contexte d’une querelle pour la conquête des territoires matériels – ici agricoles – et immatériels – le contrôle des concepts, des idées et de leur terminologie. Un concept dans lequel nous pourrions peut-être aussi placer le changement de signification du mot pollution, voir l’ensemble des manipulations sémantiques au cœur de la mondialisation de l’environnement.

L’appropriation du concept d’agroécologie serait selon Altieri et Rosset le fait de capitalistes ou autres intervenants politiques qui voient dans l’agroécologie une simple alternative technique à l’agriculture industrielle. L’agroécologie devient l’écologie des systèmes alimentaires globaux, y compris dans leurs dimensions économiques et sociales, plutôt que celle des agrosystèmes locaux.

Ils soutiennent le forum qui, en 2015, se tint au Mali, rejetant la récupération de l’agroécologie et voulant la maintenir comme alternative au modèle de la production industrielle et un moyen de transformer la façon dont nous produisons et consommons la nourriture en quelque chose de meilleur pour l’humanité et Mother Earth.

Ils craignent que les mouvements paysans soient soumis à la dictature des experts.

Plus que jamais ils rejettent la révolution verte qui, selon eux, n’étaient pas neutre en échelle. Les petits fermiers pauvres en technologies ont moins gagné que les gros. Les principes et pratiques de l’agroécologie se trouvent pour eux dans l’accumulation de connaissances des agricultures paysannes et indigènes – qu’ils idéalisent de manière parfois naïve.

Ils pensent que, guidés par une connaissance complexe de la nature, ceux-ci ont bâti une agriculture robuste et résiliente à un climat changeant rapidement, aux ravageurs, aux maladies et, plus récemment, à la mondialisation et à la pénétration des technologies et autres tendances modernes.

Ils lient l’agroécologie à certaines formes d’écoféminismes car la révolution verte n’a laissé le travail qu’au chef de famille, renforçant le pouvoir du mâle qui dés lors prend toutes les décisions.

Ils défendent une repaysanisation – reconquérir les terres sur l’agrobussiness et autres grands propriétaires. La transition d’une agriculture dépendante des intrants vers l’agroécologie doit rendre les fermiers plus «paysans», terme qui selon eux implique une recherche permanente d’autonomie.

Et déplorent la disparition de la classe moyenne agricole entre la repaysanisation et l’agrobussiness.


Dans ce processus de récupération, nous pouvons craindre que le concept soit de plus en plus pris en otage par le militantisme naturiste pour en faire un jumeau de l’agriculture biologique. Bannissant comme à l’accoutumée les principes, techniques ou substances hérétiques au credo naturiste.

Altieri et Rosset ont pourtant une attitude sans complaisance à l’égard de l’agriculture biologique. Certes, ils rejettent les intrants issus de l’agriculture industrielle comme celle-ci, mais leur motivations sont plus politiques que spirituelles.

Et ils veulent que l’agroécologie reste différente des fermes commerciales biologiques qui appliquent des produits de substitution aux produits industriels, supposés moins toxiques mais eux même achetés en dehors de la ferme. Soulignent qu’en Californie, les producteurs bio de fraises et raisins utilisent souvent entre douze et dix-huit pesticides bios. Déplorent que 80 % de l’agriculture certifiée bio soit en monoculture, ce qui la rend très dépendante d’intrant externes – pensons à la popularité, chez nous, des vins issus de l’agriculture biologique, généralement en monoculture, en contradiction avec les principes de fondateurs du mouvement bio.

On peut aussi se demander s’il est pertinent d’appliquer dans les pays développés une philosophie conçue pour le tiers-monde. Et s’inquiéter de la main mise d’écologues militant pour la conservation de la nature sur notre agriculture.

Remarquons qu’Altieri et Rosset notent que les biologistes de conservation ont traditionnellement considéré l’agriculture comme une ennemie mais ont dû progressivement se faire à l’idée qu’elle est un facteur important de modification de la biosphère et donc s’habituer à traiter avec elle.

Ils ont lentement adopté l’idée qu’une agriculture intensive a permis d’épargner des terres pour la vie sauvage. C’est selon nos auteurs oublier le fait que l’agriculture industrielle est l’une des principale cause de destruction de la biodiversité.

L’agroécologie a par contre pour but d’entretenir une mosaïque par laquelle le paysage est partagée par l’agriculture et la biodiversité.

Lattention pour l’augmentation des rendements pour assouvir les besoins alimentaires peut prendre un tribut très élevé sur l’environnement, mais la seule attention à préserver la nature peut condamner des millions à la famine et à la pauvreté.

Vu la confusion qui règne autour du concept, les à priori idéologiques des participants à cette lutte pour la conquête d’un territoire sémantique porteur, il y a un vrai danger de voir ce terme d’apparence sympathique sonner le glas de toute agriculture progressiste ou simplement humaniste.

1Agroecology - Science and Politics – Agrarian Change & Peasant Studies - Practical Action Publisher . The Schumacher Center, Rugby UK, 2017.

2Origine attribuée ici aux recherche d’Eduardo Sevilla Guzmán et autres sociologues ruraux.