2019. La presse belge montre l'image d'un loup au milieu d'un champ, l'hiver, l'air égaré et semblant se demander ce qu'il fait là. Un loup n’a en effet rien à faire dans un champ ; il ne peut faire que des dégâts dans une pâture. L'espèce avait complètement disparu de Belgique depuis la fin du dix-neuvième siècle. La protection générale que lui accorde l'Union Européenne fait que, depuis quelques temps, l'un ou l'autre de ses congénères franchit la frontière allemande, égorge quelques moutons en puis s'en va. Ce qui, jadis, aurait déclenché une chasse à la bête, produit alors une réaction bien différente. Aujourd’hui, en Belgique, les loups, reçoivent des noms comme les caniches.

Lorsque Naya, la première louve belge contemporaine disparaît, enceinte, on craint un drame. Des drones sont mobilisés pour la retrouver. En vain. Présumée morte, les chasseurs sont au banc des accusés. Sans preuves. On nous traite d’Hitler et de Dutroux1, se plaint l’un deux.

Auguste, le veuf, trouve une nouvelle compagne : Nöella. Cette fois est la bonne, des louveteaux naissent. Les loups sont vraiment en voie d’acclimatation en Belgique. Les associations de protection de la nature exultent. Le retour des loups nous permet d’entamer un processus collectif de réconciliation avec la nature sauvage, une chance de réapprendre à vivre avec elle. Le loup, s’il se développe davantage, jouera le rôle de régulateur des ongulés sauvages, trop nombreux dans nos forêts, mais ne provoquera jamais leur disparition. Il parviendra probablement à les disperser et à empêcher des concentrations locales, néfastes pour nos forêts...Il est vrai que même si les loups se nourrissent principalement d’ongulés sauvages, il leur arrive parfois de se jeter sur le bétail2.

En effet, les loups ne se soucient pas de réguler les ongulés et ne font pas de différence entre une nature qui serait sauvage et une autre humaine. On met donc aux moutons des colliers émettant des ultra-sons censés effrayer les loups. On construit des clôtures. Des centaines de kilomètres de clôtures dans un pays qui n'est pas réputé pour son étendue. Loin de là. Ceux qui les construisent disent ouvertement qu'elles ne seront pas suffisantes à protéger les moutons, vaches, chevaux et autre animaux domestiques. Ce qu'ils ne disent pas, ou moins haut, c'est que tôt ou tard il faudra abattre les loups considérés comme surnuméraires. Car ce qui est protégé, c'est la forme de vie loup, non les animaux eux-mêmes. Un culte qui se cherche des excuses du côté de la biodiversité mais qui tient plus de l’idolâtrie que de la protection animale.

En témoigne l’histoire édifiante de Billy. Né en Allemagne, Billy était un loup remarqué pour son comportement particulièrement audacieux. De passage aux Pays-Bas, les néerlandais remarquèrent aussi les cadavres de 65 moutons lors de sa venue. Visitant ensuite la Campine belge, il y attaque une vache, se fait admirer le long du canal reliant Liège à Anvers, puis se fait percuter par une camionnette. Sans gravité, quoi qu’il perde un peu de sang et quelques poils dans l’aventure. L’occasion de faire une analyse de son ADN. On ignore l’état de la camionnette et du chauffeur.

Il se rend ensuite en France. Il y est suspecté de la mort de 20 moutons et de 15 vaches. Il est abattu par des chasseurs munis d’une autorisation légale.

Quel plaisir pervers peuvent prendre les amoureux des loups à un tel massacre ? Les loups n’ont pas leur place dans les régions densément peuplées d’Europe occidentale, hors des parcs animaliers. C'est la photo d'un veau d'or égaré dans ce champ que la presse belge a donné en pâture à ses lecteurs. Beaucoup s'en sont délectés. En France, en 2017, le ministre Nicolas Hulot, s'est fait réprimander par certaines ONG, clergé officieux du culte, pour avoir autorisé l’élimination de quarante Loups sur un total de 360, soit quatre de plus que l’année précédente, sans pour autant s’attirer les faveurs des éleveurs. C'est que le nouveau Veau d'Or sème l'émoi dans les campagnes du pays du Petit Chaperon Rouge et, dit-on encore parfois, de Descartes. Sans doute pourrait-on limiter leurs effectifs par des campagnes de stérilisation, mais que deviendrait alors le culte de la nature sauvage ? La protection du Loup en France, c'est en quelque sorte la Wilderness américaine qui déferle dans un pays dont la langue ne possède même pas de mot pour décrire correctement le concept.

Je n'ai jamais cru à la Wilderness - comment pourrais-je, venant d'une campagne bourguignonne si ancienne et si artificielle qu'elle était déjà ancienne à l'époque de l'invasion romaine de la Gaule ?, écrit Bruno Latour à l'institut américain Breakthrough3.

Et par ailleurs, au même institut : La France, quant à elle, n'a jamais cru à la notion d'une Nature vierge qui a tellement confondu la «défense de l'environnement» dans d'autres pays. Ce que nous appelons un «parc national» est un écosystème rural bien entretenu avec bureaux de poste, routes, vaches fortement subventionnées et beaux villages. Ceux qui souhaitent protéger les écosystèmes naturels apprennent, à leur stupéfaction, qu'ils doivent travailler de plus en plus dur - c'est-à-dire, intervenir encore plus, à toujours plus de détails, avec un soin toujours plus subtil - pour le garder «suffisamment naturel» pour que les touristes intoxiqués par la nature restent heureux.

Les descendants des bergers gaulois, romains, francs, chrétiens comme libres-penseurs doivent se faire, bon gré mal gré, aux principes du nouveau culte dans leur nature manucurée depuis des millénaires. Leurs droits à défendre leurs troupeaux sont légalement très limités, mais ils peuvent revendiquer une compensation financière. L'industrie du constat se porte bien : 3595 pour l'année 2018, concernant 12055 victimes. Cela ne veut pas dire que toutes les victimes ont été dévorées. Notre idéalisation de l'environnement nous pousse à croire que les prédateurs ne tuent que selon leurs besoins. Les processus aveugles qui gouvernent l'environnement ne complètent jamais leur dessein, car il n'y pas de dessein. Tel un renard dans un poulailler, un loup dans un enclos tue sans réfléchir et mange en suite ce qu'il peut.

Dans des conditions atroces qui feraient condamner un abattoir. Curieusement, aucune organisation animaliste n’attaque ceux qui entretiennent une situation aussi absurde. Le bétail offert en sacrifice au Veau d'Or a pour tort d'avoir été façonné par les mains impures des descendants d'Adam et de ne pas faire partie d'une espèce en danger. Dans l'inconscient populaire, le Grand Méchant Loup d'autrefois est devenu un être idyllique qui n'attaque jamais l'homme. Tout à la fois nostalgie d'Éden et avènement anticipé du monde promis par Ésaïe. On lit ici où là qu'aucune attaque de personnes humaines par un loup n'a jamais été enregistrée. Jean-Marc Moriceau, historien de l'université de Caen, a dénombré plusieurs milliers de constats d’agression, souvent mortelles pour les humains, principalement les enfants chargés de garder les troupeaux. Plus de 3000 victimes de loups prédateurs, sans compter les loups enragés, fléau encore plus redoutable mais localisé dans le temps et l'espace. Le loup, éradiqué de France vers 1930, est revenu. Espèce autochtone ou exotique ? Peu importe. Son culte semble inexpugnable. Le Veau d'Or est toujours debout. Dans sa gloire dérisoire. Pour toujours ?





Dans les Pyrénées françaises un autre Veau d'Or pose problème : l'Ours.

Le danger qu'il pose à l'homme n'a pourtant jamais été contesté. Paradoxalement, ce prédateur redoutable bénéficie depuis longtemps de l'image de bon nounours dont les peluches aident les enfants à trouver le sommeil. Probablement parce que disparus depuis très longtemps des plaines peuplées.

Entre ses adorateurs et certains éleveurs pyrénéens, le ton monte. Et la haine aussi. Les dérochements valent accusations des seconds contre les premiers. Ce sont des mouvements de panique par lesquels les moutons, tels ceux de Panurge, se jettent en masse, non à l'eau, mais du haut des falaises. Avec un résultat tout aussi fatal. Et d’âpres polémiques quant aux responsabilités éventuelles des bons nounours.




1Criminel le plus célèbre de Belgique à la fin du XXème siècle

2Tiré du site www.notrenature.be

3Que j’ai ici retraduite de l’anglais