La vie large1 est un livre remarquable dont l’auteur est Paul Magnette, président du Parti socialiste de Belgique francophone.

Le but de l’ouvrage est de défendre l’écosocialisme, auquel on peut relier, je suppose, ce discours du secrétaire général de l’ONU, et dont l’une des thèses fondamentale est qu’il est possible de combiner humanisme et écologie. Ceci m’interpelle car l’une des conclusions de mes propres recherches est que ceci est impossible. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre la critique présentée dans ce billet. Il ne s’agit pas ici de nier l’authenticité des convictions humanistes et socialistes de Paul Magnette qui ne fait aucun doute, mais bien la crédibilité des liens qui les lient avec l’idéologie écologiste dominante aujourd’hui.


Le passage du livre le plus crucial de ce point de vue est celui-ci :


...contrairement à ce que prétendent les tenants d’une vision écocentrique, il n’est absolument pas nécessaire, pour respecter et réparer la nature, de lui étendre des droits reconnus à l’homme ou de lui reconnaître une «valeur intrinsèque» .

Tout en maintenant un point de vue humaniste, on peut parfaitement concevoir que la nature a, au delà de son utilité matérielle, une valeur esthétique, morale, spirituelle et scientifique, qui justifie amplement sa conservation. C’est ce que disait déjà Polanyi, et que Bryan Norton appelle un «anthropocentrisme faible». Dans une telle approche, la singularité de l’homme au sein de la nature n’est pas remise en cause, mais cela n’implique pas que la nature soit perçue comme un simple moyen. Même quand on la considère du point de vue des humains , elle vaut beaucoup plus que les «services environnementaux » auxquels la réduisent les économistes libéraux. La valeur de la nature aux yeux des humains tient aux émotions qu’elle suscite et qui contribuent à la formation de leur intelligence, de leur sensibilité et de leur sens moral. On peut donc fonder une critique de la réduction de la nature à sa valeur marchande sans qu’il soit nécessaire de donner une valeur en soi à la nature. Les excès des approches centrées sur l’homme, qui ont justifié tous les saccages naturels doivent être dénoncés, mais cela n’implique pas qu’il faille rompre avec les fondements humanistes de pensées politiques modernes.2


Cette approche laisse perplexe. Magnette veut ici réfuter la notion de valeur intrinsèque, à la base de l’incompatibilité entre humanisme et écologie, sans pour autant donner une valeur marchande à la nature. Il oppose une valorisation utilitaire immatérielle à la valorisation utilitaire matérielle. Toutes pareillement rejetées par les penseurs écocentristes tel David Ehrenfeld par exemple, qui accuse l’humanisme d’être coupable de la crise environnementale. Mais il ne se libère pas de cette idée de valeur intrinsèque, les expressions respecter et réparer la nature en sont le témoignage. L’appel à la conservation aussi car, d’un point de vue humaniste, la valorisation de l’esthétique de notre environnement ne justifie en rien une position conservatrice. Toute au contraire, elle implique une vision dynamique. Un aménagement de l’environnement ou une nouvelle construction qui intègre une démarche esthétique et que l’on interdit par souci de conservation est aussi un patrimoine esthétique dont on prive les générations futures. Il n’y a pas de raison de privilégier une esthétique conservatrice sur une esthétique moderniste. La sensibilité aux valeurs esthétiques de l’environnement justifie leur développement, non le conservatisme. Lequel est le plus souvent basé sur des formes implicites de sémantique édénique et de valeur intrinsèque. Magnette fait ici rentrer cette valeur intrinsèque par la porte de derrière, au nom de cette conservation de la nature à laquelle il est indispensable d’adhérer pour être écologiste et qui est au cœur de l’antihumanisme contemporain.

Et rappelons-nous que le mot biodiversité, à la conservation de laquelle le livre accorde beaucoup d’importance, a été inventé pour faire le marketing d’un forum de militants pour la conservation de la nature. Que le livre qui en est issu contient de nombreux chapitres écrits par des défenseur de la valeur intrinsèque, ceux de John Cobb et David Ehrenfeld en étant les plus explicites. Et que les premiers mots de la convention onusienne de 1992 sont : Les Parties contractantes. Conscientes de la valeur intrinsèque de la diversité biologique....

Comme son nom l’indique, la philosophie de la conservation de la nature est LA grande philosophie conservatrice de notre époque. Vouloir y arrimer un wagon progressiste est contre-productif. Et le tour de force de cette idéologie ultra-conservatrice est de s’être abusivement fait passer pour progressiste.


Le première phrase du premier chapitre montre déjà que l’auteur ne s’est pas libéré de la vision écocentriste :

Le dérèglement climatique et les phénomènes de dégradation de l’environnement du vivant qui l’accompagnent sont le fait majeur de notre époque.

Il y a tout au long du livre l’usage quasi systématique de substituer aux termes changement ou réchauffement climatique celui de déréglement climatique.

L’usage du mot dégradation se fait toujours implicitement en terme de valeur intrinsèque, il n’est jamais fait allusion au saccage de milliers d’années d’efforts pour rendre l’environnement plus humain commis au nom de l’écologie.

Car ici aussi l’enjeu est de savoir si nous exprimons cette dégradation en termes intrinsèques ou en termes humains. Dans ce livre, une courte mention de l’histoire du développement de l’agriculture autour de la ville de Chicago, par William Cronon, montre parmi d’autres exemples que Magnette exprime cette évolution en termes naturistes de dégradation plutôt qu’en termes de valorisation humaniste de l’environnement.

Tous ceci pose aussi la question des sous-entendus religieux implicites derrière l’usage de ce vocabulaire car si la crise environnementale actuelle est celle, périlleuse, d’un monde dynamique dont le vitesse de changement augmente, elle nous est systématiquement présentée comme celle d’un monde édénique que nous serions coupables d’avoir profané et que nous devrions restaurer.

L’authenticité de la démarche humaniste et socialiste de Paul Magnette ne fait aucun doute. Mais le lien avec l’écologie est une construction fragile, qui nie le cœur des valeurs écologistes tout en affaiblissant le point de vue humaniste qu’il défend. Le résultat est contre productif. Le socialisme vaut mieux que cela, mieux que l’écologie à laquelle il se vassalise aujourd’hui en y perdant son âme. Petit à petit, l’écologie impose dans nos législations ces principes écocentristes qui mènent à la biocratie. L’écocide est maintenant un crime en Belgique. Certainement l’écosocialisme sera accusé de ne pas être une véritable écologie pour son manque d’écocentrisme et son chèvre-choutisme. Paul Magnette se refuse à répondre à la question fondamentale :

Voulons-nous rendre l’environnement bon pour l’humanité ou l’humanité bonne pour l’environnement ?

L’écosocialisme est un hybride peu convaincant, un oiseau pour le chat vert qui, petit à petit, engrange les concessions faites par l’humanisme socialiste au naturisme écologiste pour l’étrangler chaque jour un peu plus. Il prend la souris rouge dans ses crocs et ne le lâchera que quand sa proie ne sera plus qu’un corps sans vie. Que l’on soit issu d’une tradition socialiste ou libérale, l’enjeu est de retrouver les chemins d’un humanisme radical, qui nous redonne le droit de valoriser notre environnement en terme humain et sans préjugés conservateurs. C’est une question de survie.




Voir aussi :


La vie large et la crise de la démocratie

La vie large et la diversité

La vie large et le capitalisme

La vie large : Quelques considérations éparses



1Éditions la découverte, 2022

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