Biodiversité (biodiversity) est un mot inventé par Walter G. Rosen pour le marketing d'un grand forum de militants pour la conservation de la nature dont il était l'organisateur principal.

Ce n'était pas difficile, Il n'y avait qu'à retirer le mot « logique» de l'expression biological diversity, souligna ironiquement Rosen. Enlever la logique de quelque chose supposé scientifique est contradictoire, non? Et pourtant c’est pourquoi je me suis montré impatient face à l’Académie Nationale des Sciences. Parce qu’ils sont toujours si logiques qu’ils semblent ne plus laisser d’espace pour l’émotion et l’esprit.

Alors employeur de Rosen, cette institution à la réputation très conservatrice n’avait, en effet, tout d’abord pas montré beaucoup d’enthousiasme à l’idée du forum. La motivation pour l’organiser venait de l’inquiétude de son comité de biologie fondamentale, présidé par Rosen, face à la fréquence accrue des extinctions d’espèces et leur volonté d’informer le public sur le sujet.

Tenu à Washington du 21 au 24 septembre 1986, le forum donna lieu à un ouvrage collectif intitulé BioDiversity, dirigé par E.O. Wilson et paru en 1988.

Celui-ci avait tout d'abords rejeté le terme biodiveristy, le trouvant trop tape-à-l’œil. Rosen et ses collégues insistent : biodiversité est plus simple et plus distinctif que diversité biologique, le terme défendu par Wilson, le public s’en rappellera plus facilement.

Ultérieurement, Wilson reconnu que Rosen avait eu complètement raison, ce côté tape à l’œil ayant contribué à la rapidité de sa diffusion. Dès 1987 c’était un des termes les plus usités dans la littérature de conservation et BioDiversity, paru l’année suivante, fut un un best-seller1

La filiation du mot biodiversité avec la plus lourde diversité biologique soulève deux remarques intéressantes. D'abords que ces deux expressions sont issus des milieux de la conservation de la nature. Pour certains, diversité biologique aurait été inventé en 1980 par Thomas Lovejoy mais il existe une référence à un texte de Hugh Iltis de 19702. Tout deux contributeurs à BioDiversity. Ensuite que biodiversité est né comme un slogan visant à facilité la promotion de cette idéologie, et le fit avec un succès foudroyant.

C’est la convention sur la diversité biologique, adoptée lors du sommet de Rio de 1992, qui peut-être crédité d’en avoir donné la première définition à caractère officiel.

Paradoxalement, BioDiversity ne contient aucune définition claire du concept, bien que le premier chapitre, par Wilson, contient une définition du concept d'espèce dont il reconnaît qu'il ne fonctionne pas parfaitement bien. Et mentionne que nous ne connaissons pas le véritable nombre d'espèces sur Terre, même à un ordre de magnitude près. Ma propre estimation, basée sur les flores et faunes décrites, est que le nombre absolu tombe quelque part entre 5 et 30 millions. Rosen n'avait d'ailleurs pas l'intention de définir le concept car dans une interview donnée en 1992, il se refuse à le définir, se déclarant content avec les définitions qui circulent ici ou là. Pour lui, la biodiversité se manifeste de plus d'une façon.

Pour Wilson BioDiversity documente une nouvelle alliance entre les forces scientifiques, gouvernementales et commerciales – qui pourrait réformer le mouvement international de la conservation pour les décennies à venir.


Le concept de biodiversité n'apparaît donc pas en conséquence d'un questionnement scientifique, mais au service d'un militantisme politique en faveur du mouvement pour la conservation de la nature. Pour Wilson La diversité des formes de vie, tellement nombreuses que nous avons encore à identifier la plupart d'entre elles, est la plus grande merveille de cette planète. Et pour lui, le militantisme est son troisième appel de l'autel.


Pour Daniel Janzen3, le côté politique du forum était délibéré, ayant pour but de rendre le Congrès (des États-Unis) conscient du complexe d'espèces en train de disparaître. Beaucoup d'entre nous vinrent aux discussions en mission politique.

Et l'importance politique de ce forum se mesure au fait que qu'il est déjà mentionné en 1987, comme étant sous presse, dans le rapport de la « commision Brundtland »4, la plus important commission environnementale de l'ONU à l'époque.


Cette origine militante et politique fait que, dès le début, la biodiversité possède trois dimensions : biologique, culturelle, et spirituelle, celle-ci incluant une forte composante religieuse. Développée en 1999 par l'ONU, ces deux dernières dimensions sont déjà présentes dans la dernière section de BioDiversity, intitulée Façons de voir la Biosphère. David Challinor5, dans la postface du livre, dit qu’elle est celle du forum qui est peut-être la plus adaptée à changer les comportements humains et maintenir la biodiversité.

C'est John Cobb qui signe le chapitre d'écothéologie. Il y défend, outre la notion d’intendance de la création , celle de valeur intrinsèque.

Nous sommes nos relations, écrit-il. Les arguments utilitaires anthropocentristes pour la protection de la biodiversité lui semblent limités. L'humanité a traversé sans difficulté la disparition de nombreuses espèces et si la raison de protéger telle ou telle espèce d'insecte ou de poisson est sa valeur instrumentale, elle a d'autres soucis prioritaires. Pour Cobb, un point saillant de la Genèse est que lorsque Dieu créa les plantes et les animaux, il vit qu'ils étaient bons. Non pas bons pour nous, mais bon intrinsèquement. Et Dieu leur commanda de se multiplier selon leur type. Notre supériorité est d'avoir été faits à l'image de Dieu, et d'avoir reçu un dominion sur les autres créatures. Mais ce dominion ne peut être un despotisme ou justifier une exploitation égoïste. C'est une intendance par laquelle nous reconnaissons notre responsabilité face à Dieu. Et de conclure : exterminer sans nécessité une espèce entière de ces créatures sur lesquelles nous exerçons notre intendance est trahir cette intendance et appauvrir l'expérience de Dieu. C’est un crime contre notre créateur.

Cette section culturelle et spirituelle est en fait ouverte par un chapitre de Michael Soulé, membre du comité d'organisation du forum, intitulé, Esprit dans la biosphère, esprit de la biosphère. Considéré comme l'inventeur de la biologie de conservation, ou à tout le moins comme le premier à avoir rassemblé les travaux existant en discipline organisée, Soulé devait son militantisme ardent à sa qualité d'ancien élève de Paul Ehrlich. Militantisme teinté de mysticisme : ami d'Arne Naess, fondateur de l'écologie profonde, Soulé avait dirigé un institut bouddhiste et fut corédacteur de la première définition de l'ensauvagement.

Chagriné que nombre de ses étudiants ne soient pas très motivés par l'engagement pour la conservation de la nature, Soulé revendique dans BioDiversity l’appel à l’émotion pour convaincre les indécis : Nous devons apprendre des experts – politiciens et consultants en publicité qui ont maîtrisé l'art de la motivation. Ils nous dirons que les faits sont sans importance. Les statistiques sur les taux d'extinctions se calculent, mais ils ne convertissent pas.

En somme, convertir les gens à la cause conservationniste en utilisant les méthodes manipulatrices des marchands de limonades énergisantes et des faiseurs de présidents, au nom de la passion militante. Bien que cela puisse paraître hérétique, notre mission comme conservationnistes - non comme éducateurs - devrait être de motiver les enfants et les citoyens, non de les informer. La recherche pourrait montrer que ces deux objectifs sont incompatibles.

Faut-il de longues recherches pour comprendre l’antagonisme d’un militantisme manipulateur invoquant le recours à l’émotion avec l’information ou l’éducation ?

Et cet ancien Bouddhiste mentionne qu'un sutra nous enseigne : chaque chose a sa propre valeur intrinsèque, et elle est reliée à toutes autres choses en fonctionnalité et position. Selon lui, l'écologie affirme cela.


Outre Cobb et Soulé, la section finale de BioDiversity contient des chapitres confiés à Michael McClure, poète et enseignant, et à Larry Littlebird, cinéaste amérindien qui présentait le chapitre L’esprit de l’eau froide, basé sur les récit de son grand-père, une ouverture vers le monde des peuples autochtones qui annonce la lame de fond qui va suivre. Le chapitre final fut confié à James Lovelock, auteur de la théorie Gaïa qui assimile la Terre à un superorganisme. Théorie qui tire une partie de son origine du choc ressenti lors de l’apparition de la célèbre photographie de la Terre vue de l’espace et son nom à une suggestion du romancier William Golding.

La philosophie Gaïa n’est pas un humanisme, prévient Lovelock. Il voit le monde comme un organisme vivant dont nous faisons partie. Ni propriétaires, ni locataires, ni même passagers. Exploiter un monde à l’échelle actuelle est pour lui une folie. Sommes-nous prêts à miner notre foie de ses nutriments pour des bénéfices à court terme? Gaïa se comporte comme un organisme individuel qui se développe en altruisme global. Cela implique des actions au niveau individuel. Une chose que vous pouvez-faire est de manger moins de bœuf. Un exemple parmi beaucoup d’autres.

Cette théorie postule que la biosphère se comporte comme un système plus proche de la physiologie que ceux de la physique. Elle est plus proche d'une collection de choses superordonnées que de l'aveuglement darwinien. Elle est dotée d'activité métabolique qui lui donne l'aspect d'une symbiose vue de l'espace. Dans sa version forte, l'hypothèse Gaïa implique que la température moyenne, les compositions des gaz réactifs dans l’atmosphère, la salinité et l’alcalinité des océans est régulée, au niveau planétaire, par la faune, la flore et les micro-organismes. Si, dans Biodiversity, Lovelock évoque l’existence de régulations homéostatiques dans son superorganisme, Lynn Margulis, sa première collaboratrice, préfère la notion d’homéorhétie, régulations autour d'un point pouvant varier.

Le choix sans doute malheureux d'une déesse grecque pour nommer une hypothèse scientifique a donné lieu à quantité de délires mystiques et en réaction une forte méfiance à son égard. Il faut noter qu'elle ouvre la porte à la possibilité de phénomènes physico-chimiques influençant l'évolution darwinienne de l'intérieure, et non plus seulement comme paramètres externes. Pour Lovelock, il ne suffit plus de dire que les organismes qui laissent le plus de progéniture perdurent, il faut ajouter qu’ils ne le peuvent que s’ils n’influencent pas négativement l’environnement. Et l’écologie théorique est enrichie du fait que l’instabilité classique des modèles de la biologie des populations est résolue. Les modèles de Gaïa montrent, selon lui, que lorsque la diversité augmente, la stabilité et la résilience en font de même.

Ce qui lui permet de rationaliser son dégoût de l’agrobusiness et sa colère face à la destruction imprudente des espèces en offrant une réponse à ceux qui disent que ce n’est que du sentimentalisme. Il n’est plus nécessaire de justifier le maintien des forêts tropicales sur l’argument très faible qu’elles pourraient contenir des plantes capables de guérir les maladies humaines. Selon lui, la théorie Gaïa offre mieux : par leur capacité d’évaporation, elles refroidissent la planète en maintenant une couverture nuageuse réfléchissant la lumière solaire.

Autre star du forum de 86, Paul Ehrlich, membre du comité d'organisation, se laisse aller dans le chapitre deux à son exercice de prédilection, le catastrophisme exubérant : L'extrapolation de la tendance actuelle de la réduction de la biodiversité implique un dénouement pour la civilisation endéans les cent ans comparable à un hiver nucléaire...une transformation quasi religieuse menant à une appréciation de la diversité pour elle-même6, à part des avantages directs évidents pour l'humanité, peut être nécessaire pour sauver les autres organismes et nous-mêmes.

On note l’appel au secours de la religion alors qu’il se prétend généralement irréligieux. Aux États-Unis, on ne fait pas de politique sans y impliquer la religion et Ehrlich a le militantisme chevillé au corps. On note aussi la prépondérance donnée à une forme de valeur intrinsèque. Pour le couple Ehrlich, c’est fondamentalement un argument religieux. Il n’y a aucun argument scientifique pour prouver qu’un organisme non-humain ou un organisme humain ait le droit d’exister7.

Au forum , il a déclaré que curieusement, l’analyse scientifique pointe vers le besoin pour une transformation quasi-religieuse des cultures contemporaines8...Il s’en est expliqué en affirmant que nous devons créer un sentiment pour d’autres organismes qui va au-delà de ce qu’ils pourraient faire ou ne pas faire pour Homo Sapiens. La tâche des biologistes est pour lui de parler de ce sentiment. Parler de ce qu’il est bon et si merveilleux de sortir dans la nature. Une des choses que la religion fait pour beaucoup de gens est de leur donner un sens de l’émerveillement. Les biologistes doivent créer ce sens de l’émerveillement pour insuffler cette transformation quasi religieuse9.

Dans BioDiversity, il n’oublie pas le réchauffement climatique, imputant à son ami John Holdren, futur conseiller scientifique en chef du Président Obama, l'affirmation que le réchauffement climatique dû au dioxyde de carbone pourrait tuer par la famine jusqu’à un milliard de personnes avant 2020. Le cancer aura quasiment disparu : mais c'est parce que la perte des services fournis par les écosystèmes auront fortement réduit l’espérance de vie par les épidémies, maladies respiratoires, catastrophes naturelles et la famine.

Et d'avancer sa solution fétiche : arrêter, par-dessus tout, la croissance démographique.

Auteur du chapitre vingt-quatre de BioDiversity, David Ehrenfeld est de ceux qui critiquent publiquement les arguments utilitaires. Fondateur de la revue Conservation Biology et figure influente du mouvement, il est célèbre pour son livre The Arrogance of Humanisme (1978). L'humanisme y est dénoncé comme la cause principale de la crise environnementale, particulièrement la foi en les enfants de la raison pure, la science et la technologie, menant à la croyance optimiste et selon-lui naïve que tous les problèmes de l'humanité sont solubles par elle-même10. Il veut dépasser l’anthropocentrisme et adhère au principe de Noé, qu’il pousse jusqu'à revendiquer le droit à l'existence de Variola, l'agent pathogène de la variole. Il veut nous convaincre que la biodiversité a une valeur intrinsèque. Je ne veux pas nier les dangers écologiques que le monde affronte. Je veux montrer que le danger de la diversité déclinant est un danger séparé, un danger pour lui-même. Je ne veux pas non plus affaiblir la conservation. Je veux lui donner une assise hors du terrain glissant des économistes et de leurs alliés philosophiques11

Dans leurs chapitres respectifs, Ariel E. Lugo et Peter M. Vitousek abordent de manières bien différentes le paradoxe de conservation de la biodiversité qui touche les conservationnistes au sujet de la protection des biodiversités locales et globales. Lorsque l'humanité a abordé des archipels reculés, elle y a amené avec elle un nombre important de formes de vies qui n'y étaient pas encore présentes tout en causant l'extinction de certaines formes de vies endémiques. La disparition de celles-ci entraînent une baisse de la biodiversité globale alors que la biodiversité locale, elle, a augmenté.

Pour en finir avec le résumé succin d'un livre qui mérite d’être lu en entier, le chapitre 15, par Kenneth I.Taylor, directeur exécutif de Survival International organisation de soutient aux « peuples autochtones » est consacré à l'impact de la déforestation amazonienne sur ces populations. C'est, avec le chapitre de Littlebird, la marque d'une tendance idéalisant le mode de vie de ces peuples qui fait fureur aujourd'hui.



La biodiversité fait l’attention d’une institution onusienne qu’elle partage avec le concept de service écosystèmique : l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique12 sur la biodiversité et les services écosystémiques.



Aujourd’hui tous le monde aime la biodiversité : le mot a été conçu pour ça. Un coup de marketing politique génial.

Selon Takacs le mot biodiversité n’a pas fait le buzz sans une vigoureuse promotion. J’espère avoir montré que cette promotion a été intentionnelle, et que les défenseurs de la biodiversité pensent porter, avec leurs compagnons biologistes, la responsabilité de faire du prosélytisme en faveur de la biodiversité – en effet, cela fait partie de ce que cela signifie d’être un biologiste. Paul Erlich a parlé du principe de la National Rifle Association13 - vous ne devez pas convaincre cent pourcents des gens, si vous parvenez à en motiver deux ou trois pourcents, ils vont faire le travail pour vous…


Ehrlich et ses collègues utilisent la biodiversité et les valeurs qu’elle génère pour motiver les gens, leur faire peur, et les convertir en missionnaires qui vont se battre pour sauver ce que les biologistes aiment14.

Et le buzz dure toujours... De par le monde, des millions de missionnaires prêchent et se battent en son nom.





1E.O. Wilson, Naturalist, 2006, Island Press p359-360. Aussi : The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, p37

2un écrit de Hugh Iltis publié en 1970 est mentionnée par David Takacs dans la bibliographie de The Idea of Biodiversity : Biological Diversity ans the social responsibility of the Sys-tematic Biologist, MS

3The Idea of Biodiversity, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, p37

4Our Common Future, chapitre 6, en note :E.O. Wilson (ed.),Biodiversity, Proceedings of National Forum held by National Academy of Sciences and Smithsonian Institution, 21-24 September 1986 (Washington, DC)

National Academy Press, forthcoming).

5David Challinor (1920-2008), biologiste et administrateur de la Smithsonian Institution, co-organisatrice de l'évenement.

6Biodiversity p22

7David Takacs ,The Idea of Biodiversity, John Hopkins University Press 1996, p248

8David Takacs ,The Idea of Biodiversity, John Hopkins University Press 1996, p254

9David Takacs ,The Idea of Biodiversity, John Hopkins University Press 1996, p151-152

10Ehrenfeld, The Arrogance of Humanism, Oxford University Press, p6, 16

11Biodiversity, p215

12Science-policy dans l’original anglais

13Association américaine de défense du droit de posséder des armes – y compris sur soi.

14Takacs, The Idea of Biodiversity, p123