La biologie de conservation est une discipline politico-scientifique, fortement empreinte de spiritualité, qui a joué un rôle historiquement important dans la politisation militante d’une partie du monde scientifique.

Michael Soulé en est considéré comme le fondateur, ou premier organisateur, par la synthèse de textes antérieures qu’il a faites et les premiers colloques à son sujet qu’il a organisé. Il est l’auteur du chapitre 52 de Biodiversity, où il prône le recours à l’émotion pour convaincre les sceptiques.

En 1980, il qualifie la biologie de conservation de discipline orientée mission et lance un appel émotionnel aux armes car le manteau vert de la Terre et maintenant ravagé et pillé dans une frénésie d’exploitation par une masse d’humains et de bulldozers qui se développent comme des champignons1.

En 1985, dans un article2 visant à définir la biologie de conservation, il la qualifie de discipline de crise, analogue à la science du cancer. Sa relation avec la biologie est similaire à celle de la chirurgie à la physiologie et de la guerre à la science politique.

Il lui applique deux types de postulats : fonctionnels ou mécaniques et éthiques ou normatifs.

Ces derniers sont des affirmations de valeur qui permettent de créer la base d’une éthique d’attitudes appropriées envers d’autres formes de vie – une écosophie, selon une terminologie empruntée à Arne Naess.

Le premier postula éthique est que la diversité des organismes est bonne.

Un corollaire de ce postulat est que l’extinction de populations avant l’heure est mauvaise. Ce qui ne veut pas dire que la biologie de conservation abhorre les extinctions en soi.

L’impératif éthique de conserver la diversité des espèces est distinct de toute norme sociétale sur la valeur du bien-être des animaux individuels et plantes.

Conservation et bien être animal sont conceptuellement distinct et devraient rester politiquement séparés.

Le deuxième postulat éthique est que la complexité écologique est bonne. Il adjoint au premier postulat la diversité des habitats et des processus écologiques complexes. Et comme lui, il exprime une préférence pour la nature sur l’artifice, pour la wilderness sur les jardins.

Troisième postulat éthique, l’évolution est bonne. En postulant que la vie est bonne, comment pourrait-on maintenir une neutralité éthique face à l’évolution ?

Quatrième postulat éthique, la diversité biotique a une valeur intrinsèque. Pour Soulé, c’est le postulat le plus fondamental.

Parmi les précurseurs de la biologie de conservation, on trouve notamment Charles Elton, Aldo Leopold ou John Muir.

Les plus grandes réussites politiques du mouvement sont le forum militant de 1986 pour le marketing duquel le mot biodiversité a été inventé par Walter Rosen, à la base de son organisation, et le traité onusien qui en est issu.

Le mouvement entretient des liens étroits avec les concepts de Wilderness, de ré-ensauvagement et d’écologie profonde.

Il s’efforce avant tout de conserver ou de restaurer une conception de l’environnement antérieure à l’action humaine et pour cette raison considérée comme idyllique. Ceci le rapproche des mythes d’Éden et de l’age d’or.

Cette illusion édénique a été souvent critiquée, notamment par David Theodoropoulos, qui se considère lui-même comme un biologiste de conservation, et Christian Levêque.

Parmi les principaux scientifiques militants en sa faveur dès l’époque héroïque, il faut citer, outre Soulé : E.O. Wilson, Paul Ehrlich, Peter Raven, Hugh Iltis, David Ehrenfeld, Daniel Janzen, Thomas Lovejoy, Thomas Eisner.


David Takacs a fait remarquer que :

Les biologistes veulent aussi faire des recommandations politiques et des prescriptions éthiques basées, disent-ils, sur leur compréhension « scientifique » de ce dont la biodiversité – et les humains – ont besoin. Ils essayent de parler pour des valeurs qui vont bien au-delà de ce que l'on pense appartenir à leur discipline. Notez que certains biologistes prennent certaines de ces valeurs comme faisant partie de la science elle-même. Construites dans les fondations de la biologie de conservation sont des principes normatifs, ou selon son fondateur, Soulé, des affirmations de valeur qui forment les bases d'une attitude appropriée à l'égard d'autres formes de vie. Cette écosophie affirme que la diversité biologique, la complexité écologique et l'évolution son « bonnes » et que la diversité biologique à une valeur exclusive de toute utilité aux humains. Soulé avait d’ailleurs l’habitude de dire que l’évolution est bonne en support de la biologie de conservation.

Ces normes peuvent façonner tous les aspects de leur science – y compris l'observation et la récolte de données – tout en imposant simultanément qu'une part inextricable d'être un biologiste de conservation et d'agir pour ces normes dans leurs pleine extension – c'est à dire agir en société pour les faire reconnaître et prendre garde à la société. Ce faisant, ils mettent en jeu l’image de neutralité de la science si patiemment construite. Soulé appelle la biologie de conservation une discipline de crise, dans laquelle il faut agir avant de connaître les faits basant cette action sur l’intuition autant que l’information. Alors, les recommandations des biologistes ne vont pas émaner de l’analyse de leurs données qui, comme nous l’avons vu, dit Takacs, sont incomplètes et tendancieuses. L’intuition peut bien refléter les mêmes valeurs qui ont fait les biologistes concevoir et promouvoir la notion de biodiversité3.


Bron Taylor note que nombre des visionnaires les plus efficaces de la biologie de conservation ont été motivé par l’une ou l’autre forme de spiritualité de la nature. Toutefois, les environnementalistes en ont souvent minimisé l’importance à fin de ne pas s’aliéner les publics traditionnellement conservateurs sur le plan religieux qu’ils avaient à convaincre4.


Pierre-Henhi Gouyon souligne qu’une des grosses difficultés de la biologie de conservation est qu’il n’existe pas de mesure de la biodiversité interspécifique et qu’en matière intraspécifique l’on n’est guère plus avancé5.

Pour Gouyon, les études sur la biodiversité me semblent un peu désespérantes car elles ne savent faire en gros que deux choses : d’un côté compter le nombre d’espèces, or nous avons vu en quoi ce n’était pas satisfaisant, et de l’autre regarder la quantité de variations pour les allèles neutres dans les populations, ce qui ne semble pas tellement satisfaisant non plus. La variation génétique réellement fonctionnelle, adaptative, dans les espèces, reste remarquablement peu mesurée. Et en toute sincérité, même si l’on voulait vraiment en avoir une mesure globale, à l’heure actuelle, on ne saurait même pas comment le faire6.


Pour son fondateur, Soulé, c’est une discipline orientée mission, qui est à la biologie ce que la guerre est aux sciences politiques. Avec le chantage émotionnel pour arme redoutable. Pour quelle mission? Sauver la création ! En entier ! - pour reprendre l’appel de Wilson à son pasteur imaginaire. La guerre contre qui ? Contre l’humanisme, en suite d’Ehrenfeld, fondateur de la revue Conservation Biology. Et que devient alors l’humanité ?


Personnellement, je pense que nous avons besoin d’une biologie de l’adaptation pour remplacer la biologie de conservation. Celle-ci a fait trop de mal, gaspillé trop de ressources humaines et financières, exclut trop d’humains de leur environnement. Pour un échec final inéluctable face à un monde dynamique changeant de plus en plus vite.












1Conservation Biology : Its Scope and Challenge, in Conservation Biology : An Evolutionary-Ecological perspective, 1980, repris dans Collected Papers of Michael E. Soulé, Island Press, 2014, p19-28

2What is Conservation Biology ? 1985, repris dans Collected Papers of Michael E. Soulé, Island Press, 2014, p31-47

3Takacs, The Idea of Biodiversity, p114-115

4Encyclopedia of Religion and Nature, p415-417, Bron Taylor, Continuum 2008

5Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p17, INRA éditions, 2001

6D’après Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p27, INRA éditions, 2001/home/travail/Documents/bureau 221203/Nouveau site 221206/personnalités/Ehrenfeld.html