Voir aussi wilderness et rè-ensauvagement


On constate depuis quelques décennies le développement d'une intense bioxenophobie greffée sur un ensemble de théories scientifiques. Soutenus par de nombreux textes législatifs et oubliant que la plupart des formes de vies qui nous entourent sont arrivées un jour d'ailleurs, les médias grand public se déchaînent contre l'introduction d'espèces étrangères. Savent-ils que les faisans, les cerisiers, abricotiers, framboisiers, cognassiers sont originaires d'Asie et n'ont été introduits chez nous qu'à l'é­poque romaine ? Que le maïs, les patates et tant d'autres ne sont arrivés chez nous qu'après la découverte du nouveau monde ? Que le châtaignier est originaire d’Asie mineure. Que le Marronnier, probablement originaire de macédoine, ne parvint en Europe occidentale qu’au XVIème siècle ?

Pourtant, j'ai vu des cerisiers du japon abattus en pleine ville car non-autochtones ; ce genre de vandalisme commis au nom de l’écologie est aujourd’hui banal.

Au parlement irlandais, en février 2017, le député Michael Healy-Rae, déplorant le manque d’entretien des parcs nationaux déclare que la situation des rhododendrons dans le parc national de Killarney est devenue si mauvaise qu’il faudrait rien moins que d'appeler l'armée pour le remettre en état. Ce charmant arbuste coloré fait aujourd’hui l’objet de persécutions diverses dans plusieurs pays européens frappés de bioxénophobie.

Corollaire paradoxale de celle-ci, un engouement pour la réintroduction d'espèces proclamées autochtones bien que localement disparues depuis longtemps. C'est le cas du castor dans la région où j'habite, réintroduit grâce à l'action de militants. Il y voisine avec le ragondin. Le premier, bien qu'ayant disparu depuis plus d'un siècle est encensé car il serait autochtone alors que le deuxième est voué aux gémonies, parfois en termes des plus abjects, car exotique. Les dégâts du premier sont pardonnés et parfois remboursés par l'état, ceux du deuxième sont la preuve « qu'il n'a rien à faire chez nous », prétendent de nombreux «défenseurs de la Nature».

Cette bioxenophobie se cherche parfois des excuses dans le concept de biologie des invasions, crée par le britannique Elton. Dans son livre de vulgarisation sur les "espèces invasives"1, Elton avance la religion comme première préoccupation pour la conservation de la nature. Ensuite viennent les raisons utilitaires et esthétiques. Ce faisant, il anticipe la démarche des pères de la biodiversité, qui ont donné la priorité à des raison de valeurs intrinsèques, spirituelles ou religieuses, pour la conservation de la nature.

Et tenté de convaincre les agnostiques par des constructions utilitaristes auxquelles ils ne croyaient eux-mêmes que très modérément.

Le livre d’Elton ressemble à bien des égards à une construction pour justifier cet idéal de conservation de la nature. Il porte sur les explosions des effectifs des populations de formes de vies exotiques bien qu'Elton n'ignore pas qu'elles puissent aussi se produire dans des populations d'espèces autochtones.2 Il s’inquiète particulièrement des dégâts causés sur les cultures par des ravageurs importés dont les populations explosent faute de prédateurs. L'idée d'importer de tels prédateurs lui paraît trop optimiste bien qu'il reconnaisse un succès sur un ravageur d'origine australienne en Californie3. Les plantes exotiques très expansives ne le laissent pas indifférent, tels les rhododendrons auxquels il reproche de gêner la régénération des arbres. Il accorde une importance extrême aux questions d'équilibre.

Son œuvre eut une influence remarquable, la lutte contre les "espèces invasives" devenant un mot d'ordre majeurs dans les milieux écologistes vers la fin du siècle passé et reste un mot d’ordre impératif jusqu’à ce jour.


C'est contre cette vision que s'est révolté David Théodoropoulos. Révolte d'autant plus remarquable qu'il est lui-même adepte de la biologie de conservation.

Il relève que l'idée, bien ancrée en écologie, que les populations de plantes sont parfaitement adaptées à leur environnement est une idée créationniste et pré-darwinienne et souligne que pour faire des jugements valables sur le monde naturel, nous devons faire attention à garder en mémoire la vraie nature de ce monde et nous libérer de toute projection édénique4.

Implicite en biologie des invasions est la présomption que nous savons ce qui est "naturel5" pour un site, que ses assemblages "naturels" d'espèces sont supérieurs, et que certains états biotiques sont autochtones (issu du pays lui-même), équilibré, en coévolution, et l'expression de vie la plus haute et la plus diversifiée possible pour un site6.


Theodoropoulos démontre la faiblesse de cette vision. Des changements dramatiques de flores et de faunes ont eu lieu un peu partout dans le monde, sur des espaces de temps restreints, et ce même avant que l'humanité ne commence à favoriser ces processus.

Il considère la dispersion anthropogénique essentielle dans une stratégie de conservation7 et capable de promouvoir les processus évolutionnaires8. Malheureusement, les espèces dispersées par l'homme sont généralement dénigrées pour les désacraliser face à la nature sacrée9.

L'impact des plantes non-indigènes est souvent décrit comme potentiellement dommageable car incluant des altérations de la composition en espèces, de la compétition avec les plantes indigènes pour les ressources, la création de nouveaux habitats et l'altération chimique des sols. Pourtant, c'est identique aux changements naturels causés par les espèces indigènes. Pour Theodoropoulos, quand ils sont associés à des espèces indigènes, ces impacts émanant d'espèces non-indigènes sont bénéfiques.

L'idée d'espèces de plantes parfaitement adaptées à leur environnement grâce à une longue évolution ne tient pas face à la rapidité et la fréquence des changements observés ces deux derniers millions d'années. Indéfendable aussi l’idée que les anciens mouvements et changements dans les compositions d'espèces des communautés ne seraient pas comparables aux changements contemporains favorisés par l'homme parce que "naturels" et donc "bons". Indéfendable aussi l'idée que le taux élevé de dispersion anthropogénique actuel serait mauvais pour la biodiversité. On peut trouver des communautés riches en espèces en dépit d'un fort taux d'invasion et vice-versa. Et vu le réchauffement climatique, le refus de s'engager dans la dispersion anthropogénique n'est pas une option. De telles initiatives, qui ont permis de sauver des espèces en danger jadis, sont aujourd'hui parfois criminalisées.

Remarquablement, l'étiquette d'espèce invasive implique une propriété intrinsèque qui relierait entre elles les espèces ainsi montrées du doigt. Les causes extérieures en sont dévaluées. De fait, des changements locaux peuvent favoriser le développement d'espèces exotiques, induisant parfois des explosions de population. Ces changements ne sont souvent pas pris en compte par les contempteurs des espèces invasives. Le vocabulaire anthropomorphique xénophobe souvent haineux entraîne des réactions parfois extrêmes contre les espèces exotiques. Par ailleurs, les accusateurs des espèces "invasives" sous-estimeraient la résilience des écosystèmes ainsi que la capacité d'intégration des nouveaux venus. Une explosion de population peut être suivie d'un crash et puis d'une intégration.

La question se pose de savoir comment définir une espèce autochtone. Il règne un flou spatial et temporel qui rend le concept tout sauf scientifique.

Il est souvent souligné que les changements actuels se distinguent des précédents changements "naturels" par la rapidité des introductions. Mais changement n'implique pas nécessairement dommage et l'étude du passé montre que des changements rapides ont lieu sans extinction massive.

Sa vision du monde a tout le charme de l'hérésie. Il a le grand mérite d'avoir introduit une vision dynamique de l'environnement dans le monde ultra-conservateur des biologistes de la conservation. Et bien entendu, il en a été largement excommunié par la plupart d'entre eux. Theodoropoulos a commis l'erreur – qui n'en est pas une, ou alors purement politique – d’avoir tenté de donner à la biodiversité une valeur intrinsèque coupée de ses racines religieuses et créationnistes. Peut-être ne va-t-il pas assez loin. Remettre en cause la vision édénique dominante implique de remettre en cause la doctrine de la conservation de la nature, ainsi que les concepts de biodiversité et de biologie de la conservation qui en sont issus. La plupart des arguments qu'il avance en faveur des formes de vies exotiques pourraient s'appliquer à de nouvelles formes de vie crées par l'homme. Peu importe les techniques utilisées. Mais de préférence crées au hasard, sans se soucier des propriétés ou de l'impact envisagé sur l'environnement. Du point de vue de la biologie de la conservation, ce serait plus que de l'hérésie. Ce serait de l'athéisme.



1Elton, The Ecology of Invasions by Animals and Plants ;The University of Chicago Press, 2000

2Elton, The Ecology of Invasions by Animals and Plants ;p18, The University of Chicago Press, 2000

3Elton, The Ecology of Invasions by Animals and Plants ;p56, The University of Chicago Press, 2000

4Theodoropoulos, Invasion Biology, p27-28, Avvar Books, 2003

5naturel, dans le contexte de son livre, indique les processus ou choses qui ne sont pas particulières à l'humanité. Cela inclut des activités humaines identiques à des processus qui se produisent sans causes humaines, en sus des choses ou processus qui se produisent entièrement en dehors de notre monde. C'est une définition pratique qui, selon ses propres mots, n'exclut pas la pertinence du débat sur la question de savoir si toutes les actions humaines sont naturelles car nous sommes issus de la nature, question qu’il ne veut pas traiter dans son livre, car n’y ayant pas sa place. Les actions exclusivement humaines sont appelées idioanthropiques. Anthropogénique est utilisé dans le sens ayant son origine dans l'activité humaine.

6Theodoropoulos, Invasion Biology, p15, Avvar Books, 2003

7Theodoropoulos, Invasion Biology, p186, Avvar Books, 2003

8Theodoropoulos, Invasion Biology, p167, Avvar Books, 2003

9Theodoropoulos, Invasion Biology, p113, Avvar Books, 2003