Cette section est un très bref compte-rendu du livre : Paul Carney, The Politics of Evidence-Based Policy Making, Palgrave MacMillan


Partant de l’idée que pour injecter plus de science dans l’élaboration des politiques il fallait connaître la science de l’élaboration des politiques, Carney cherche à pousser les scientifiques à reconnaître ces finesses quand ils s’engagent dans le processus politique.

Les politiciens sont souvent accusés de ne pas agir selon les faits ou de ne pas les comprendre. Parfois certains scientifiques disent que des politiques ne sont pas basées sur les preuves dès que les décideurs ne tiennent compte que d'une partie de leurs recommandations. Pourtant, l’expression politiques basées sur les preuves est elle-même souvent vague et ne décrit pas correctement les processus politiques. Et même si les preuves existent, elles ne vous disent rien sur ce qu'il faut faire. Dans le monde réel les preuves sont contestées, les politiques sont influencées par un grand nombre de facteurs divers, et les décideurs basent leurs décisions sur un mélange d'émotion, de connaissance et de raccourci pour récolter les preuves. Ceci se déroule au sein de réseaux qui ont leurs propres règles et souvent un monopole sur la manière de comprendre les preuves. L'utilisation de preuves est un processus politique, un exercice de pouvoir pour caractériser les personnes et les problèmes et justifier les décisions et les politiques.

Les scientifiques font partie d’un processus de formation des politiques dans lesquels les preuves réduisent l’incertitude mais pas l’ambiguïté, et l’usage des preuves ne représente que l’un des aspects d’une bonne politique. Parmi les biais qui peuvent frapper tout un chacun, on trouve en bonne place le biais de confirmation - le fait que les participants se confortent les uns les autres dans des préjugés idéologiques communs qui mènent en fait à des conclusions erronées - et la tendance à donner plus d’importance aux pertes possibles qu’aux gains.

Une bataille de credos peut se livrer pour interpréter les preuves au mieux des préjugés idéologiques. Des coalitions se forment, en compétition féroce pour interpréter les preuves, particulièrement quand elles romancent leur cause et diabolisent leurs opposants. Les politiques sont alors basées sur la dominance d’une idéologie. Dans certains cas, il est possible d'avoir un accord sur l'efficacité des mesures, dans d'autre cas c'est une bataille de croyances où les coalitions exagèrent l'influence et la malice des adversaires. Certains chercheurs1 soutiennent que les scientifiques font face à bien des problèmes identiques aux politiciens. Ils ne savent pas séparer les valeurs de l'idéologie et manquent d'informations. Beaucoup de tentatives de transmettre l'information aux décideurs implique une distorsion - cette dernière remarque rappelle le dilemme de Schneider.

Les décideurs peuvent avoir des réactions imprévisibles et brutales – ignorer des preuves pendant des années et puis sur-réagir en leur donnant trop d’importance dans l’urgence. Ils peuvent alors adopter des politiques sur base d’une réputation favorable plutôt que sur une réussite avérée. Devant prendre des décisions en urgence face à des incertitudes, les décideurs émulent parfois les politiques des autres sans vérifier pourquoi elles sont perçues comme réussies. Les décideurs peuvent aussi essayer de dépolitiser un problème en le présentant comme technique ce qui leur permet d'éviter de devoir faire un choix politique. La capacité des politiciens pour consacrer suffisamment de temps pour comprendre les preuves est limitée et pourtant ils doivent prendre des décisions. Anathème pour de nombreux scientifiques qui jouissent du privilège du temps.

L'apparence d'un fossé entre les politiques et les preuves est causée en partie par une vision romantique et biaisé par laquelle les scientifiques fournissent un rapport objectif du problème et un consensus sur la façon de le résoudre. En pratique la preuve est contestée et les acteurs qui ont fourni les preuves ne sont pas en bonne position pour fournir les solutions. Et le consensus souvent exagéré.

Notons en aparté cette remarque d’André Pichot :

Le consensus demande une certaine souplesse, il ne peut se faire sur tout, mais seulement sur quelques points qui deviennent le noyau de la théorie. Ce noyau lui-même souffre diverses interprétations, ou alors il tourne en dogme, avec ses hérétiques plus ou moins tolérés. Plus le consensus est fragile et mal étayé, plus il est intolérant, et plus il cherche des appuis extérieurs, soit dans d'autres disciplines, soit dans diverses idéologies. En tout cas, il n'est jamais paisible et n'est en rien comparable avec l'acceptation générale d'une théorie démontrée et/ou solidement fondée sur des expériences incontestables2.

En outre, le désir de convaincre peut inciter à ajouter des preuves douteuses et inutiles aux preuves crédibles et nécessaires.

Afin d’aider les scientifiques à améliorer l’efficacité de leurs stratégies en faveur des politiques basées sur les preuves, Carney les invite à prendre conscience du fossé qui peut séparer la rationalité idéale du monde scientifique de la rationalité limitée qui règne dans le monde réel. Un aspect de cette rationalité limitée est que les décideurs doivent ignorer la majorité des signaux qu’ils reçoivent parce qu’ils ne peuvent en traiter qu’une petite partie. Pour s’adapter aux processus politiques, les scientifiques militants devraient se concentrer sur deux points : premièrement comprendre comment les décideurs et acteurs influents réfléchissent et chercher comment y répondre. Deuxièmement considérer dans quelle mesure le décideur contrôle le processus de décision. Parfois une vaste gamme d’intervenants ont un rôle légitime pour évaluer le caractère approprié des preuves … en ce cas les preuves scientifiques ne devraient pas être une ressource contrôlée par les scientifiques les ayant produites. Particulièrement dans le domaine de l’environnement, moins dans celui de la santé, pense Carney. Il est essentiel de combiner les preuves scientifiques avec les valeurs publiques. Ce qui peut impliquer la participation directe du public et autres intervenants.

Une vision pragmatique du concept de politique basée sur les preuves implique la reconnaissance des limitations de la preuve et notre habilité à agir dessus. Les scientifiques devraient-ils accepter la description du concept de politique basée sur les preuves en pratique limitée mais rejeter sa prescription? Devraient-ils cesser de se lamenter face au monde réel et s’y adapter ?

Il est difficile pour beaucoup de scientifiques de reconnaître que des décisions sur des sujets tels que le risque acceptable ou la légitimité des dépenses sont infusés de jugement de valeur et ne peuvent être fixés par les experts – (remarquons que nous avons vu une exception remarquable donné par Bert Bolin, qui reconnaisait bien cette distinction). Ils peuvent contribuer à identifier des problèmes et évaluer l’efficacité des solutions sans percevoir qu'ils devraient rester au cœur d’un système démocratique de prise de décisions.

La science est souvent mise sur un piédestal en quelque chose qui ne doit pas être mise en cause par les politiciens, particulièrement quand ils utilisent manifestement l’idéologie, les intérêts personnels, ou des considérations économiques pour rejeter les ‘faits scientifiques’. Pour Carney, c’est naïf. À tout le moins.



1Botterill et Hindmoor, Turtles all the way down : Bounded rationality inb an evidence-based age. Policy Studies , 33(5), 367-369 », cité par Carney, The Politics of Evidence-Based Policy Making, Palgrave MacMillan p20 c

2André Prichot, Histoire de la notion de gène, p107, Flammarion, 1999, Paris