Avril 1984. Deux philosophes campent dans la vallée de la mort en Californie. Pour célébrer l'anniversaire de la naissance de John Muir - né le 21 avril 1838 – et l'arrivée du printemps, ils ont décidé de coucher sur papier quinze ans de réflexion philosophique.

En huit principes. Définissant officiellement l'écologie profonde. Ils s'appellent Arne Naess, inventeur de l'expression en 1973, et George Session. Leurs principes, proclament notamment que le bien-être et l’épanouissement de la Vie humaine et non humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque, indépendante de leur utilité. Que la richesse et la diversité des formes de vies contribuent à la réalisation de ces valeurs et ont elles-mêmes une valeur intrinsèque.

Que les humains n'ont pas le droit de réduire cette diversité sauf pour satisfaire des besoins vitaux.

Que l'épanouissement de la vie humaine et des cultures est compatible avec une réduction substantielle de la population humaine.

Que l'épanouissement de la vie non-humaine requiert une telle décroissance.

Que l'interférence humaine avec le monde non-humain étant excessive, de profondes réformes impactant les mondes économiques, technologiques et idéologiques sont urgemment nécessaires.

Qu'il faut passer de la quête pour un haut niveau de vie à celle d'une grande qualité de la vie. Et que ceux qui souscrivent à cette philosophie ont l'obligation d’œuvrer à sa réalisation pratique.


Les interviews réalisée par David Takacs éclairent un tant soit peu les relations des pères de la biodiversité avec l’écologie profonde : David Ehrenfeld s'exclame : Dieu sait ce qu'est l'écologie profonde ! Mais il reconnaît que grâce à The Arrogance of Humanism il est une sorte de héros aux yeux de certains écologistes profonds.

Certains la rejettent, tel Iltis qui considère les écologistes profonds légers dans leur connaissance de l'évolution.

Certains y adhèrent, Soulé, Noss et Ehrlich le plus ouvertement. Intéressé par le Bouddhisme Zen, Michael Soulé organisa en 1981 une conférence sur le thème des relations entre religion et écologie. Y participa Arne Naess, fondateur de l’écologie profonde, avec lequel il développa une longue amitié, et qui eut une profonde influence sur lui.


E.O. Wilson répugne à rejeter l'idée d'emblée. Il partage certains de ses postulats lorsqu’il écrit qu’une découverte clé de l’histoire verte est que la civilisation a été acquise par la trahison de la Nature : la révolution néolithique, comprenant l’invention de l’agriculture et des villages, s’est nourrie des munificences de la nature.

Mais elle a suscité l’illusion qu’un petit nombre de plantes et d’animaux domestiqués pouvaient permettre une expansion indéfinie, entraînant la paupérisation de la faune et de la flore terrestre. Il n’idéalise pourtant pas la vie des chasseurs cueilleurs, qu’il juge très dure.

Il se veut humaniste et rêve que les espèces sauvages restantes puissent servir de portefeuille d’investissement à long terme. Nous avons pris le mauvais chemin depuis la révolution néolithique, cherchant à nous élever hors de la nature plutôt que vers la nature. Et pour lui il y a un long chemin à faire pour être en paix avec la nature. 1


Reed Noss défend l’écologie profonde et l’idée de Naess d’un soi écologique, une identité dépassant l’humanité qui étend le centre de préoccupation morale à l’ensemble des espèces 2.


Dans la « Bible » de la biodiversité, Fritjof Capra3, prototype du physicien engagé dans une quête mystique, défend l’écologie profonde d’Arne Naess dans une section du chapitre dirigé par Golliher, intitulé Reconnecting with the web of life: deep ecology, ethics and ecological literacy et l’idée que les communautés humaines doivent s’inspirer, pour leur fonctionnement, de celui des écosystèmes.

Il voit le problème de manière holiste, l’ensemble de la biosphère étant une toile de vie.

Il reproche à l’écologie légère d’être anthropocentriste, de mettre l’humanité au-dessus et en dehors de la nature et d’en faire la source de toutes valeurs.

Au contraire, l’écologie profonde de Naess voit la nature comme un réseau de phénomènes interconnectés. Elle reconnaît la valeur intrinsèque de tous les êtres vivants et voit l’humanité comme une simple partie de la toile de vie.

Et ses valeurs sont écocentriques. II en résulte une éthique radicalement nouvelle. Que les valeurs sont inhérentes à toute vie est basé sur la conviction, centrale à l’écologie profonde, que la nature et le soi ne font qu’un.

Il en résulte, nous dit Capra, que la connexion entre la perception écologique du monde et le comportement correspondant n’est pas d’ordre logique, mais psychologique. La logique ne nous dit rien des normes de vie à adopter en conséquence de notre appartenance à la toile de vie.

Mais si nous sommes éveillé par l’écologie profonde à la conscience de faire partie de cette toile, nous serons disposé à nous soucier de toute la nature vivante.


Dans un ouvrage commun4, Herman Daly et John Cobb, qui partagent une vision théiste du monde, affirment se reconnaître dans les principes de l’écologie profonde mais déplorent être exclus de facto de cette philosophie par son interprétation en terme d'égalité biocentrique : Que toutes les choses dans la biosphère ont un droit égal à vivre et s'épanouir et à déployer leurs propres formes individuelles et à se réaliser dans l'ensemble plus vaste de réalisation...que tous les organismes et entités dans l'écosphère, comme partie d'un tout en interrelation, sont égales en valeur intrinsèque5.

Leur credo en la valeur intrinsèque n'implique pas une égalité si stricte. Ils croient qu'il y a plus de valeur intrinsèque dans une personne humaine que dans un moustique ou un virus.

Plus dans un singe ou un dauphin que dans un ver-de-terre ou une bactérie.

Ceci est indépendant de leur importance fonctionnelle dans le tout. Que cela impacte la vie pratique et les politiques économiques et que le refus des écologistes profonds à le reconnaître les entraîne dans un profond manque de pertinence. À l'égalité biocentrique, ils préfèrent la vision d'Aldo Leopold, quand il écrit une chose est juste quand elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité, et la beauté de la communauté biotique6.


Nombre d'écologistes liés à l’écologie profonde défendent l’idée de plus en plus populaire que les problèmes environnementaux ont commencé avec l’agriculture. Toute l’histoire civilisée en devient un conte du déclin écologique.

Cobb eut des discussions passionnées avec Paul Sheppard, son collègue à la Claremont Graduate School sur ce sujet. Celui-ci argumentait que l’abandon de la société des chasseurs-cueilleurs avait été un désastre et que tous les supposés progrès depuis avaient poussé l’humanité toujours plus loin dans la folie. Retrouver une identité écologique partagée passait par la redécouverte du sens de l’émerveillement et du plaisir qui vient d’être humain dans un cercle plus vaste d’animaux et de plantes qui, selon lui, caractérisait la vie sociale pré agricole. Cobb, lui, restait attaché à l’idée de civilisation, particulièrement dans le contexte judéo-chrétien, sous couvert de notre capacité de repentance7.

Cobb reconnaît certaines analogies entre cette sorte d’écologie profonde et sa vision éco-chrétienne. On y retrouve l’idée d’un monde originellement très bon, dégradé par l’humanité suite au péché originel – l’invention de l’agriculture –, l’éloignement de l’homme civilisé de sa nature originelle – pour avoir mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Mais il perçoit deux différences fondamentales: le rêve du retour au paradis perdu – la wilderness – n’a pour un chrétien pas de sens, des anges gardien en interdisent l’entrée.

Le désastre consécutif au péché originel n’est pas un appel à un retour en arrière mais à la rédemption.

Et le salut promis par Jésus Christ sera supérieur à l’innocence perdue en mangeant le fruit défendu8.



1Creation, E.O . Wilson, p11-13, W.W Norton & Company, 2006

2Encyclopedia of Religion and Nature, p416, Bron Taylor, Continuum 2008.

3Physicien américain né autrichien en 1939

4For the Common Good, Daly & Cobb, Beacon Press, 1989-1994 p384

5Citation qu'ils tirent de : Devall & Session, Deep Ecology : Living As If Nature Mattered 1985 p67

6Daly & Cobb, For the Common Good, p385, Beacon Press, Boston 1994, tiré de Leopold, A Sand County Almanac , p224 ,Oxford University press, 1949-1968

7Encyclopeda of Religion and Nature, p395-396 et 1537_1538 , Bron Taylor, Continuum 2008

8John B. Cobb, Sustainability, p108-110, Wipf &Stock, Eugene, Oregon, USA, 2007 (original Orbis Books 1992)