C'est en 1935 que le concept d'écosystème fait son entrée officielle dans l'histoire sous la plume d’Arthur G. Tansley1(1855-1871), botaniste anglais, terme qui lui aurait-été suggéré par un collègue, Roy Clapham, à sa demande.2 Officiel, car certains historiens trouvent un précurseur en Stephen A. Forbes3, à travers un article de 1887 intitulé The Lake as a Microcosm. Certes, Forbes n'utilise pas le terme écosystème, mais celui de microcosme, appliqué à six lacs, étudiés au cours des mois d'octobre de deux années successives.

Tansley prévient que l'outil conceptuel qu'il propose a un défaut , appelé avertissement de Tansley dans ce blog : En fait les systèmes que nous isolons mentalement ne sont pas seulement inclus dans de plus larges, mais se chevauchent, s’entremêlent et interagissent aussi ensemble. L'isolation est partiellement artificielle, mais c'est le seul moyen possible par lequel nous pouvons procéder.

Il s'agit donc d'un outil purement mental, à utiliser faute de mieux. Une découpe en partie arbitraire de l’environnement pour nous en faciliter l’étude. Dans son étendue spatiale comme dans l’échelle choisie pour l’étude.

Une conception nominaliste de l’écosystème, parfaitement en phase avec la conception nominaliste de l’espèce darwinienne.

Il n’a pas d’essence, c’est en somme une tranche d'un ensemble qui n'est pas un tout. Il découle de l’avertissement mentionné par Tansley que les écosystèmes n'ont pas de frontière précise. Nombre d'espèces franchissent les limites qu'il faut bien choisir à des fins d'étude, faute de quoi il n'y a rien à étudier.

Tansley note que certaines communautés animales vivent sur des étendues pouvant englober plusieurs communautés de plantes. Et notons l'exemple des oiseaux migrateurs qui montre que des écosystèmes peuvent être reliés à travers toute la terre. À fortiori, l'idée d'un écosystème stable, équilibré ou harmonieux n'a aucun sens.

Tout au plus pourrait-on parler d'équilibre dynamique, qui n'en est pas un, oxymoron pour une idée très contestable. Pour Tansley, une tendance universelle à l'évolution vers un équilibre dynamique a depuis longtemps été reconnue. Lucrèce l'aurait déjà avancée, Hume étudiée. Au plus des systèmes sont relativement isolés et autonomes, au plus grandes sont leur intégration et la stabilité de leur équilibre dynamique.

Cette tendance a parfois été comparée au principe d'inertie, la tendance d'un mobile à poursuivre son chemin en ligne droite et à vitesse uniforme, en l'absence de toute force. État pourtant jamais réalisé, car un monde sans force n'existe pas. De même l'équilibre dynamique projeté par Tansley ne peut jamais être parfait : son degré de perfection est mesuré par son degré de stabilité. Un préjugé sur la bienfaisance de la stabilité ?

De fait, la végétation subit constamment différents types de changements et la pratique de concentrer son attention sur ces changements plutôt que d’étudier les communautés de plantes comme si elles étaient statiques mène à une vue beaucoup plus profonde de la nature de la végétation et du rôle qu’elle joue dans le monde. Les écosystèmes sont extrêmement vulnérables, tant du fait de leur composants instables que parce qu’ils sont exposés aux invasions de composants d’autres systèmes.

Tansley croit en une écologie dynamique, mais où il subsiste une tendance vers des équilibres harmonieux, toutefois jamais atteints.

Outre l’absence de frontières précises, une autre conséquence du défaut du concept est sa dépendance à l'échelle à laquelle on le regarde. La tendance dominante a longtemps été d'étudier l'écosystème à une échelle humaine, macroscopique, sans se soucier des micro-organismes, si ce n'est pour dire qu'ils sont d'une importance capitale. Aujourd’hui, on fait parfois des études sur les écosystèmes de micro-organismes en postulant qu’ils sont indépendants du niveau macroscopique. Qui sait au juste ?

L'outil inventé par Tansley a cependant eu un avantage : avoir fait entrer la déesse mathématique dans l'étude de notre environnement. Malheureusement, il s'agit souvent d'un environnement virtuel.

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Pourquoi donc inventer un concept somme toute virtuel, dès l’origine incapable d’appréhender l'environnement dans toute sa complexité? Tansley veut réagir à l'idée avancée par ses collègues Frédéric E. Clements4 et John F.V. Phillips5, selon lesquels les communautés de plantes seraient des organismes complexes6 . Pour Tansley, les positions de ses deux collègues sont une proclamation de foi religieuse holiste. Clements lui apparaît tel un prophète dont Phillips serait l'apôtre. Pour eux la communauté de plantes (ou aujourd'hui la "communauté biotique") est un organisme, et celui qui ne croit pas se démarque de la vrai foi.

Et de lancer au passage une pique contre la philosophie de l'organisme de Whitehead : Ainsi nous avons la Philosophie de l'Organisme du Professeur Whitehead et toute une école de philosophe organicistes : nombre d'entre eux n'ont pas hésité à appeler l'univers entier un organisme.

Il concède que Clements et Philips ne prétendent pas qu’une communauté de plantes est un organisme individuel, mais un organisme complexe. Un mauvais choix car ce terme est associé dans l’esprit des biologistes avec les animaux et plantes « supérieures ».

De plus, cela mène à la conclusion erronée que l’évolution de cet organisme complexe ne peut jamais être rétrograde. Or, ceci est clairement contraire aux faits. Il n’est donc pas légitime de considérer la végétation comme un organisme devant obéir aux lois de développement des organismes. Si une unité végétale se développe, ce n’est pas par ce qu’elle est un organisme mais parce qu’elle est formé d’organismes en développement.

Pour Tansley, Phillips pourrait bien appeler les totalités formées par les agrégats intégrés d’animaux et plantes « organismes » pourvu qu’il intègre aussi les facteurs physiques de l’habitat dans sa conception. Mais alors il devrait aussi appeler l’univers un organisme, ainsi que le système solaire, la molécule de sucre et l’ion d’un atome libre. Ils sont tous des totalités organisées. Mais la nature de ce que les biologistes appellent des organismes vivants est sans rapport avec ce concept. Inutile de fatiguer le lecteur avec la liste des points par lesquels une communauté biotique diffère d’un animal ou une plante tant ils sont nombreux.

Bien que reconnaissant l’utilité philosophique de certains concepts avancés par Smuts, Tansley, ne croit pas à leur utilité scientifique et raille l’idée que le tout serait plus que la simple somme des parties.

Quelqu’un pourrait-il former un concept clair de ce que simple somme pourrait signifier dans le contexte des relations et interactions réelles au sein d’un système intégré ? Ce que nous observons est la juxtaposition et l’interaction avec l’émergence résultante de ce que nous devons appeler une nouvelle entité.

Et Tansley rejette l’idée avancée par Phillips que l’on ne pourrait – théoriquement en tout cas – déduire les propriétés du tout de celles de ses parties. Si l’on pouvait connaître toutes les propriétés des atomes d’hydrogènes et d’oxygène il est pour lui aventureux d’affirmer que l’on ne pourrait en déduire les propriétés de l’ensemble. Ce faisant, il prend parti pour le concept d’émergence faible contre celui d’émergence forte. Un débat qui fait encore rage aujourd’hui et qui n’admet sans doute pas de solution unilatérale, les deux possibilités pouvant sans doute se réaliser dans des phénomènes différents.

Pour Tansley, le complexe d’organismes d’une unité écologique n’est pas un organisme complexe et ne peut être considéré indépendamment des facteurs inorganiques qui l’entourent. Ensemble ils forment une catégorie particulière de système physique : l’écosystème.

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Tansley, sous l'influence des Fabian Socialists7, pensait que la science devait avoir un but social. Souvent favorable aux thèses de la gauche anglaise, dans une version modérée, il avait été accusé de vouloir créer une "botanique bolchévique" et s'était vu refuser un poste de professeur à Oxford en raison de ses engagements politiques. Il se consacra un temps à la psychologie, qualifiant Freud de plus grand penseur depuis Jésus Christ face à des confrères botanistes que l'on devine éberlués. L'esprit humain, pensait Tansley, suit les lois de la biologie et celles-ci sont le mieux exprimées par Freud8. Une telle vision du monde, marquée de mécanisme et de réductionnisme, cherchant une vision scientifique de la psychologie, est fondamentalement opposée à la spiritualité téléologique portée par l’holisme.

Tansley n'était pas le seul à combattre la vision holiste de la biosphère. Gleason9, en 1926, proposa un modèle donnant une plus grande place à l'individualité des espèces et aux aspects aléatoires de l'ensemble. Mais la critique de Gleason, contrairement à celle de Tansley, connut peu de succès. L'écosystème, malgré les vices de conception de l'outil, va s'imposer dans les décennies suivantes. Pour le meilleur et pour le pire.

L'acte de Tansley créant l'écosystème est donc un acte de résistance politique et idéologique en défense des valeurs matérialistes, face aux signes avant-coureurs de l'idéalisme religieux post-moderne qui va déferler trente ans plus tard, fortement influencé par les conceptions holistes et organicistes.

Sans surprise Birch, disciple de Whitehead, resta sceptique face au concept car l'écosystème n'a pas de limites claires. Bien des habitants d'un lac, par exemple, tels que les insectes passent leur vie comme larves dans l'eau et comme adultes loin au-delà de ses rives.

Et d’ajouter que le mot 'écosystème' a été volé par les écologistes pour étiqueter tout ce qu'ils veulent préserver, tel qu'un récif de corail par exemple, où le mot habitat serait plus approprié.10

E.O. Wilson souligne qu'il est souvent affirmé qu'une discipline est un succès quand on a rapidement oublié ses fondateurs – ou, plus précisément, à la rapidité de leur remplacement dans les manuels11. Remarquons que c’est avec le risque que certains scientifiques se comportent alors comme des entrepreneurs qui construisent un huitième étage sans se soucier des fondations.

Ce fut le cas des fondations bâties par Tansley, oubliées de la plupart de ceux qui brandissent l'écosystème au service de leur vision du monde.

Parmi les plus influents développeurs de l’écosystème furent les frères Odum,12 fils d’un sociologue épris d’holisme, précisément la philosophie que voulais dénoncer Tansley en créant le concept, qui les éduqua à rechercher une relation harmonieuse avec la nature.

Howard Odum percevait les écosystèmes comme de grandes entités cycliques dotés d’assez de stabilité pour lui permettre de leur attribuer une téléologie, le monde lui-même étant un tel système.

Et faute d'avoir tenu compte de l'avertissement de Tansley, nombre de scientifiques, de décideurs et d'idéologues ont construit des mondes imaginaires. L'on parle aujourd’hui souvent de santé des écosystèmes, terme qui fait resurgir l'organisme dans le concept qui voulait combattre la vision organiciste de l'environnement. Certains écologues vont jusqu’à parler d’homéostasie des écosystèmes, concept spécifique aux organismes.

Il est bon de se rappeler que le mot système a spécifiquement été choisi pour s’opposer à toute vision organiciste ou holiste de l’environnement.

Non, un écosystème ne peut pas avoir de santé, bonne ou mauvaise.

Notons que pour Gould les écosystèmes ne sont pas en équilibre si précaire que la chute d’une seule espèce entraîne un effondrement général comme pour un château de cartes. L’extinction est en effet le sort commun de toutes les espèces et celles-ci ne peuvent pas toutes entraîner leur écosystème avec elles. Les espèces ont souvent autant d’indépendance entre elles que «les navires de la nuit» de Longfellow13 14.

Les militants pour la conservation de la Nature parlent pourtant volontiers d’équilibres fragiles des écosystèmes. Il ne peut exister d’équilibre dans un écosystème quand on se rappelle de l’avertissement de Tansley. Mais clamer leur existence et leur fragilité permet de nous présenter comme coupable de la moindre variation en eux.



1Le terme lui aurait-été suggéré par un collègue, Roy Clapham, à sa demande (selon wikipedia).

2Selon wikipedia)

3À l'époque de la rédaction de cet article, Forbes était Etomologiste de l’État de l'Illinois et professeur d'entomologie et de zoologie à l'université de l'état d'Illinois

4Forbes, également, a écrit : "Un groupe ou association d'animaux ou plantes est comme un organisme unique". Bien des scientifiques ou philosophes ont adhéré à cette idée à commencer, paraît-il, par Aristote

5J FV Philllips (1899-1987), Biologiste sud-africain, disciple et ami de Jan Smuts.

6Clements se proposait d'étudier expérimentalement ces ensembles avec la même rigueur que les physiologistes appliquent aux organismes individuels en laboratoire. Influencé par les théories d’Herbert Spencer, notamment, qui assimilait les sociétés humaines aux organismes animaux. Toutefois, Spencer pensait que l'organisme était fait pour le bien de l'animal, et la société pour celui de ses membres

7Société, fondée en 1884, visant à promouvoir une vision socialiste de la société par une série graduelle de réformes plutôt que par la révolution.

8Pour ce paragraphe, cf The Context of Ecosystem Theory, Peder Anker

9Henry Allan Gleason (1882–1975)

10Science & Soul, p44, Unsw Press 2008

11Biophilia, p73, Harvard University Press, 1984

12EugenE Pleasants (1913-2002), Howard Thomas (1924-2002). Le paragraphe suivant est inspiré de wikipédia.

13Stephen J. Gould, Le pouce du Panda, p322, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982

14Métaphore impliquant des bateaux qui s’aperçoivent un instant et puis se perdent de vue dans la nuit. Ships that pass in the night, couplet tiré The Theologian’s Tale, poème de Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882)