Charles Birch et John Cobb sont deux des principaux représentants de l’écothéologie des processus, sans doute la plus raffinée des écothéologies.

Héritière de la Philosophie de l’Organisme1, métaphysique conçue par Alfred North Whitehead (1861-1947), mathématicien et l’un des métaphysiciens les plus influents du siècle passé, dont le chef-d’œuvre est Process and Reality.

L'un des plus ardus aussi. Birch, un disciple, reconnaît que certains aspects de la pensée de Whitehead sont difficiles à comprendre et d’autres, bien que compréhensibles, sont difficiles à expliquer2.

Le lecteur pardonnera la concision parfois un peu obscure du résumé qui suit, cette philosophie méritant certainement un exposé plus conséquent. Pour les écothéologiens qui s’en revendiquent, elle permet de réconcilier l’existence de Dieu avec l’introduction du hasard dans la science contemporaine, avant tout face à Darwin et, dans une moindre mesure, à la mécanique quantique.

Le Dieu de l’écothéologie des processus n’est plus un Dieu omnipotent et omniscient, c’est un Dieu de persuasion. Car, selon Birch il y a deux manières d’ordonner : par la tyrannie ou la persuasion3.

Dieu est un leurre qui attire à la nouveauté toutes les entités de l’univers, du simple quark aux personnes humaines, toutes perçues comme des centres d’expériences.

Tous les niveaux de réalité ont le pouvoir de se révolter contre Lui4. C’est l’origine du libre arbitre. Et cela introduit une nouvelle conception du hasard. Qu’il n’y a aucune certitude qu’à aucun moment aucune entité ne réponde au leurre de la création5.

Et, toujours selon Birch, sans le hasard il ne peut y avoir de liberté. Si l’univers et tout ce qui s’y passe était entièrement déterminé par une quelconque puissance omnipotente, il n’y aurait pas de liberté pour les créatures. Lorsque, dans un organisme, on monte d’un niveau – de l’électron à l’atome jusqu’à la cellule et au-delà – les propriétés de chaque ensemble6 plus large sont données non plus par les unités qui les composent mais par les relations entre ces unités.

Ce n’est pas que le tout soit plus que la somme de ses parties. Les parties elles-mêmes sont redéfinies et changent en conséquence de ces nouvelles relations. En addition, les entités naturelles ont des relations internes dont dépend leur existence.

Dieu n’en détermine pas l’issue. Son pouvoir est celui de la persuasion d’harmoniser l’ensemble. Au lieu d’être le tout puissant manipulateur de la création, Dieu est l‘amour persuasif fournissant chaque entité d’une finalité et coordonnant l’activité de tout7.

Dieu est présent dans le monde. Il n’est pas un acteur coercitif extérieur au monde mais y est impliqué dans l’être des entités créées par l’amour persuasif. La création a son degré de liberté en réponse à l’attirance de Dieu.

Et le monde est présent en Dieu. Dieu répond à la création quand elle évolue et vit sa propre vie. Dieu éprouve les souffrances et les joies des entités créées.

L’image de l’incarnation est étendue à l’ensemble de la création et, avec le symbole de la croix, devient centrale dans la compréhension écologique de la nature.

Le modèle écologique de la nature et l’implication de Dieu dans la nature mène à une vue de la nature qui n’est plus simplement la scène du drame humain mais est le drame lui-même.

Et comme chaque créature est un sujet possédant une valeur intrinsèque cela mène à une éthique de grande responsabilité pour veiller sur le monde.

Cette vue est basée sur le concept de pananthéisme : Dieu est impliqué dans le cosmos mais ne lui est pas identifié, contrairement au panthéisme.

Il diffère aussi du théisme classique postulant Dieu extérieur au cosmos, bien qu’impliqué dans son évolution et au déisme, pour qui Dieu n’est qu’une sorte de grand horloger8 ayant conçu le monde mais n’y intervenant plus ensuite.

C’est aussi une philosophie qui postule que l’esprit ne peut être issu de la matière. Il en résulte que la potentialité spirituelle doit avoir existé dès les origines de l’univers et, parce qu’elle est réalisée chez les personnes humaines, cette potentialité doit exister dans toutes entités de l’univers.

La potentialité n’implique pas sa réalisation. L’écothéologie des processus n’attribue pas à chaque entité créée une conscience, mais une sorte de subjectivité. D’où le terme pansubjectivité revendiqué par Cobb, proche du panpsychisme9 traditionnel.

Ces entités sont les composants des objets naturels tels que forêts et rivières qui sont des amalgames, et non des entités assimilables à des organismes. Différentes des entités mécanistes assimilées traditionnellement à des boules de billard, ces entités existent en vertu de leurs relations internes, d’où l’image de philosophie de l’organisme.

Whitehead inverse le projet analytique des temps modernes, qui essaye d’expliquer les propriétés des organismes en les réduisant en composant matériels, en étendant tout au contraire les propriétés des organismes à la matière inanimée. Ces entités incluent les atomes constituants les rochers, par exemple, mais pas les rochers eux-mêmes, considérés comme des entités agglutinées. Elles sont appelées événements par Whitehead, car disposant d’une extension dans le temps constituant une expérience. Une succession d’événements forme un processus.

Pour Whitehead, hors l’expérience des sujets, il n’y a "rien, rien, rien, le néant nu".

Parce qu’une subjectivité leur est attribuée, chaque entité possède aussi une valeur intrinsèque différente de sa valeur instrumentale. Celle-ci varie d’une entité à l’autre. Les capacités de sensations, d’anticipation et de finalités sont les plus développées chez l’homme, mais existent à l’état rudimentaire chez des organismes aussi frustres que les amibes, capables de projeter leurs pseudopodes dans le but d’attraper des bactéries ou de rejeter leurs déchets10.

Parce que l’expérience d’un chien est plus grande que celle d’une puce, sa valeur intrinsèque est plus grande. Parce que l’expérience humaine est la plus grande sur terre, elle a aussi la valeur intrinsèque la plus grande, inférieure seulement à Dieu, l’esprit supérieur. Il en découle un modèle hiérarchique, l’esprit coulant du haut – Dieu – jusqu’en bas – les particules élémentaires, elles aussi douées de subjectivité – mais non de conscience.

L’univers n’est plus matière, il est esprit en substance. Il s’explique par le modèle de l’organisme plutôt que par celui de la machine. Ici aussi c’est l’inverse du processus analytique de la science classique, qui perçoit l’univers comme un ensemble de machines dont le fonctionnement s’explique à partir de leurs constituants élémentaires.

Ce qu’on appelle parfois la vision mécaniste des temps modernes. Cette vision est très largement rejetée par la plupart des écothéologiens qui se revendiquent d’une science post-moderne11.

Birch s’oppose également au postmodernisme déconstructiviste de philosophes tels que Martin Heidegger, Jacques Derrida ou Gilles Deleuze qu’il accuse d’avoir déconstruit la métaphysique au point d’extinction. Il défend ce qu’il appelle un post-modernisme constructif, qui cherche l’unité de la science, de l’éthique, de l’esthétique et de la religion.

Et cela débouche sur une démarche politique forte. Basée sur l’état économiquement stable, la décroissance des pays riches mais aussi sur le rejet de l’anthropocentrisme et l’avènement d’une éthique biocentriste.

Partageant avec beaucoup de philosophies et écothéologies post-modernes le rejet de l’anthropocentrisme et l’attachement au respect des animaux capables de sensations, l’écothéologie des processus se distingue en refusant de fixer une frontière claire entre ces animaux ou la vie elle-même et le reste de l'univers ainsi qu'en gardant une position privilégiée pour l’humanité. Toutes les entités possèdent une capacité à sentir, seulement moindre en descendant l’échelle menant aux simples atomes.

Non seulement nous avons la plus grande capacité d’expérience par notre créativité, notre liberté, notre réflexion, mais nous sommes les seuls à avoir une responsabilité morale envers les autres organismes.

Pour Cobb, malgré de nombreux efforts, jamais personne n’a réussi à exposer la cosmologie de Whitehead d’une manière qui rende la présence persistante de possibilités inhérente à sa métaphysique effective et dirigiste. Whitehead appelait cette présence persistante de possibilité le principe de limitation ou le principe de concrétion.


S’il s’était arrêté là, il n’y aurait pas eu beaucoup d’objections. Mais il ajouta que ce principe a été appelé Dieu ou d’autres noms pas certains peuples religieux. Et que ce qui doit être dit de Dieu doit être appris de l’expérience religieuse. Selon lui hautement conditionné par des facteurs culturels et historiques.

Pour Cobb la conception de Dieu de Whitehead est donc aussi hautement conditionnée. Ce qu’il dit de Dieu est plus analogue à sa foi qu’aux subtilités de sa métaphysique12.

Il n’y a aucune raison de suivre Whitehead sauf si son expérience et sensibilité religieuse correspondent aux siennes. Mais il n’y a pas non plus de raison de rejeter ses spéculations sous prétexte qu’elles vont plus loin que ce que tout les modernes sont prêts à reconnaître. Il faut être sceptique face à l’idée de faire du scepticisme une vertu première. Pour Cobb, la vision que Whitehead à de Dieu est la plus convaincante globalement, non dans les détails. Il se veut un théiste whiteheadien.

La philosophie de Whitehead, à laquelle l’introduisit Charles Hartshorne13 lui parut présenter l’humanité et Dieu de manière cohérente avec une science responsable. Elle était pour lui plus proche de la Bible que la théologie anthropocentriste dominant la tradition occidentale14.

1Parfois appelé procès en français.

2C. Birch, Science & Soul, UNSW Press Book, p122

3Chance, Purpose, and the Order of Nature, pp. 182- 200 de Liberating Life : Contemporary Approaches in Ecological Theology, published 1990 by Orbis Books, Maryknoll, New York 10545 Charles Birch, William Eaken and Jay B. McDaniel (eds.)

4Encyclopedia of Religion and Nature, p313 Bron Taylor, Continuum 2008

5Chance, Purpose, and the Order of Nature, pp. 182- 200 de Liberating Life : Contemporary Approaches in Ecological Theology, published 1990 by Orbis Books, Maryknoll, New York 10545 Charles Birch, William Eaken and Jay B. McDaniel (eds.)

6Whole

7Chance, Purpose, and the Order of Nature

8Suivant la célèbre métaphore du théologien William Paley (1743-1805)

9Doctrine selon laquelle toute matière est non seulement vivante mais possède une nature psychique analogue à celle de l’esprit humain.

10S C. Birch, Science & Soul, UNSW Press Book, p128

11Ce terme, qui sucite les passions des pro- et des anti- postmodernisme, n’admet pas de définition claire. Son origine se trouve probablement dans les milieux artistiques avant de s’étendre dans les domaines politiques et philosophiques.

12John Cobb in Sheila Greeve Davaney, Theology at the End of Modernity, p197, Trinity Press International, 1991

13Théologien et philosophe dont l’enseignement a, selon Isabelle Stengers, permis de transmettre sa pensée. Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p16, Éditions du Seuil, 2002

14John Cobb in Encyclopedia of Religion and Nature, p394 Bron Taylor, Continuum 2008