Dieu dit : « Que la terre se couvre de verdure, d’herbe qui rend féconde sa semence, d’arbres fruitiers qui, selon leur espèce, portent sur terre des fruits ayant en eux-mêmes leur semence ! » ...

Dieu vit que cela était bon…...


Dieu créa les grands monstres marins, tous les êtres vivants et remuants selon leur espèce, dont grouillèrent les eaux, et tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon…


Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, petites bêtes, et bêtes sauvages selon leur espèce ! »...

Dieu vit que cela était bon...1

*

Je ne discuterai pas non plus ici les différentes définitions que l'on a données du terme espèce. Aucune de ces différentes définitions n'a complètement satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d’eux sait vaguement ce qu'il veut dire quand il parle d'une espèce.2

Bref, nous aurons à traiter l'espèce de la même manière que les naturalistes traitent actuellement les genres, c'est-à-dire comme de simples combinaisons artificielles inventées pour une plus grande commodité. Cette perspective n'est peut-être pas consolante; mais nous serons au moins débarrassés des vaines recherches auxquelles donne lieu l'explication absolue, encore non trouvée et introuvable, du terme espèce.3

*


Ces récits contradictoires de la Bible et de Darwin, sont l’expression de conceptions opposées de l’espèce : essentialiste pour la Bible, nominaliste pour Darwin.


Le fait que la notion d’espèce n’admet pas de définition claire et complète avait été remarqué bien avant Darwin.

Certains attribuent au naturaliste et théologien John Ray la première tentative moderne de définir pratiquement le concept, pour les plantes du moins4, d’autres5 l’attribuent à André Cesalpin6, surnommé le premier systématicien par Linné. Césalpin considérait que les espèces sont les formes éternelles immanentes pour la réalisation matérielle de Dieu sur terre, sous un aspect éternel7. Les variations sont accidentelles et dues aux insuffisances matérielles ou aux déficiences de la vertu génératives du géniteur mais la potentialité en espèce est la même d’individu en individu8.

Cette vision n’avait pas toujours dominé l’Occident chrétien. Au XIVème siècle, le moine franciscain anglais Guillaume d’Ockham avait proclamé que Dieu ne créé pas en gros, ne forme pas deux choses dans le même moule, fussent-elles aussi semblables qu’une rose à une autre rose ; il n’a pas épargné sa force, qui est absolue. Il peut donc renouveler le monde dans l’émergence de formes infinies et il le fait, en vérité, à chaque instant9. Une philosophie qui entraîne que si les différences essentielles disparaissent, cela entraîne aussi celle des différences accidentelles. S’il n’existe pas deux êtres formés dans le même moule, il n’y a plus que des différences dans le monde que nous habitons, quand bien même on peut les désigner par le même mot, leur identité n’est qu’une approximation relative et arbitraire10.

Une logique ouvertement nominaliste, mais en contradiction avec la parole biblique affirmant que Dieu a fait ses créatures selon leur espèce. Avec, en arrière-plan une vision évolutionniste opposée au fixisme dominant à l’époque, même si Darwin est encore loin car pour Ockham, Dieu est le moteur créateur de cette évolution.

Plus proche de Césalpin que d’Ockham, Ray pense que le nombre d’espèces dans la nature est certain et déterminé, car Dieu se reposa après le sixième jour. Le nombre de variétés, lui, est infini, il s’en crée tous les jours, raison pour laquelle il leur refuse le titre d’espèce11. Et chaque espèce a son germe, parfaitement formé depuis la création. Néanmoins pour Ray, comme plus tard pour Linné, un artisan divin actif utilise les forces vitales afin de diriger l’économie de la nature et policer l’harmonie matérielle qui règne entre les proportions numériques et les distributions géographiques des semences et des espèces12. La difficulté de définir la notion d’espèce est évacuée car pour Ray l’essence des choses nous est totalement inconnue…puisque toutes nos connaissances procèdent de nos sensations...si cette essence des choses est immatérielle, il est convenu qu’on ne peut les atteindre par aucune manière sensible13. Mais Ray ne cesse jamais de croire en la réalité absolue des espèces. Et même des genres qui leur sont supérieurs14.

Les tentatives pour définir l’espèce vont ensuite se succéder à une cadence intensive tant la notion est, de fait, difficile à saisir. Pour Carl von Linné, pasteur de l'église luthérienne suédoise, père de la classification moderne des formes de vie, Dieu a imposé à ses créatures une loi de reproduction et de multiplication dans les limites de leur propre espèce. Il leur a accordé un pouvoir de variations dû aux caprices de la nature ou à la main de l’agriculteur et du jardinier, mais sans jamais passer d’une espèce dans l’autre.15 La barrière des espèces est donc définie par l’incapacité de l’homme ou des contingences environnementales à la franchir car elle est porteuse d’une essence divine. C’est pourquoi les formes de vie créées par l’homme ou les contingences, subordonnées aux espèces, ont été alors nommées variétés de celles-ci.

Lamarck, inventeur du terme biologie – auparavant les biologistes étaient appelés naturalistes – fut l’un des premiers à affirmer clairement la variabilité générale des espèces. Toutefois, quand elles sont regardées localement elles constituent des communautés relativement stables qui se reproduisent dans le même état tant que les circonstances de leur situation ne changent pas suffisamment pour faire varier leurs habitudes, leur caractère et leur forme.16

Lalande, dans son dictionnaire de philosophie, ajoute à la suite de sa définition17 : Il est impossible de donner une définition rigoureuse de l'espèce ; surtout en ce qui concerne les végétaux ; et les difficultés qu'on a rencontrées en essayant de le faire ont précisément abouti à faire tomber en discrédit la conception de la fixité des espèces et de leur séparation radicale.

Ajoutons que le concept d’évolution des espèces tient de l’oxymoron.

C'est l'existence même de l'évolution darwinienne qui empêche de donner une définition claire et exhaustive du concept d'espèce, car elle est basée sur le principe de processus à l’œuvre, principalement la variation, la reproduction et la sélection qui, ensemble, forment la sélection naturelle. Et non pas sur celle de forme, explicite dans le récit de la Genèse. Les espèces ne sont pas issues d’une volonté de les créer, mais de processus aveugles, c’est la raison profonde pour laquelle le concept n’admet ni définition précise ni frontières claires. Une thématique que Darwin a abondement abordée dans sa correspondance avec Asa Gray.

Stephen Jay Gould a souligné18 comment les meilleures preuves de la sélection naturelle se trouvent, non dans les organismes les plus parfaits, mais dans les plus incongrus. Les arrangements bizarres et les solutions cocasses sont la preuve de l’évolution, un Dieu sensé n’aurait jamais pris les chemins qu’un processus naturel a bien été obligé de prendre. Dans son étude des orchidées, Darwin s’est ingénié à montrer que les systèmes complexes dont ces fleurs sont dotées avaient étés dérivés de plantes communes. Elles n’ont pas été inventées par un ingénieur omnipotent ; elles ont été bricolées à partir d’un nombre limité d’éléments existant. Et de même pour les organes inutiles, vestiges d’un passé révolu dont ils prouvent l’existence et qui passionnaient Darwin.19Les imperfections sont aussi la preuve qu’un processus a eu lieu, puisque les configurations optimales font disparaître toutes traces de l’histoire20.

Darwin consacre tout un chapitre21de l’Origine des espèces à étudier les phénomènes d’hybridation pour prouver qu’il n’y a pas de distinction essentielle entre espèces et variétés. Il en déduit que les croisements entre espèces n’ont pas étés frappés de stérilité uniquement pour que les formes organiques ne puissent pas se confondre dans la nature. Pour lui, ni la stérilité ni la fécondité ne fournissent aucune distinction certaine entre les espèces et les variétés. On considérait alors que la stérilité des hybrides était un meilleur critère pour définir la barrière des espèces que la stérilité elle-même. Mais ce serait un étrange arrangement d’autoriser des hybrides et ne pas leur laisser la fécondité. De plus, certaines hybridations ne sont possibles que si le mâle appartient à une espèce, la femelle à l’autre, et non l’inverse. Certains hybrides très difficiles à obtenir sont parfaitement fertiles alors que d’autres, faciles à obtenir sont rigoureusement stériles. On observe d’autres étrangetés dans le monde des greffes. Parfois une espèce greffée sur une autre tige est plus fertile que sur la sienne. Parfois une fleur fécondée par le pollen d’une autre espèce est plus fertile qu’avec celui de sa propre espèce.

Il n’y a aucune logique derrière ces phénomènes. La stérilité est simplement la conséquence de différences inconnues qui affectent le système reproducteur. Ce n’est pas une propriété dont les espèces ont étés spécialement douées. Et Darwin de dénoncer le raisonnement circulaire consistant à promouvoir les variétés au rang d’espèce dès qu’elles n’ont pas d’hybrides féconds.

Ernst Mayr22, fusionnant génétique, systématique et évolution, introduisit en 1942 une définition biologique de l’espèce : Les espèces sont des groupes de populations naturelles réellement ou potentiellement interfécondes qui sont reproductivement isolés d’autres groupes similaires23.

Très populaire, cette définition connu quantités de variations, tant elle fonctionne mal.

Ce que reconnaît Wilson en donnant la sienne dans BioDiversity :

Quelques mots sont nécessaires sur la signification du terme espèce comme catégorie de classification. En biologie moderne, les espèces sont conceptuellement regardées comme population ou série de populations au sein desquelles un flux libre de gènes se produit dans des conditions naturelles. Ceci signifie que tous les individus normaux, physiologiquement compétent à un certain moment sont capables de se reproduire avec tous les membres du sexe opposé appartenant à la même espèce ou sont au minimum capables d'y être génétiquement liés à travers d'autres chaînes d'individus reproducteurs. Par définition, ils ne se reproduisent pas librement avec les membres des autres espèces. Ce concept biologique de l'espèce est le meilleur jamais conçu, mais il n'est rien moins qu'idéal. Il fonctionne bien pour la plupart des animaux et certaines sortes de plantes, mais pour certaines plantes et quelques populations d'animaux au sein desquelles apparaissent divers niveaux d'hybridation, ou si le mode de reproduction ordinaire a été remplacé par l'auto-fertilisation ou la parthénogenèse24, il doit être remplacé par des divisions arbitraires.

Définition dépendante de termes tels que population, gène, flux libre, naturel, normaux, physiologiquement compétent, sexe opposé, se reproduire librement, eux-mêmes confus. Et qui implique de réfléchir sérieusement aux causes et conséquences des exceptions mentionnées pour lesquelles le concept ne "fonctionne" pas. Et à l’arbitraire introduit pour y suppléer.

Même le concept de reproduction n’est pas aussi clair qu’il y paraît. Car si la principale caractéristique des organismes est d’être issus de processus de reproduction, le terme est mal choisi car, dans le cas de la reproduction sexuée en tout cas, le nouveau né n’est généralement pas la copie conforme d’un de ses parents. Et le fait que d’innombrables êtres vivants ne se reproduisent pas contribue certainement à rendre l’évolution possible

On ne se libère pas de l'influence biblique et de sa barrière des espèces, unique et essentielle, en imposant que les individus concernés ne se reproduisent pas avec les membres des autres espèces par définition. La notion créationniste d'espèce reçoit quelques vêtements vaguement darwiniens, qui leur vont fort mal. On rate l'occasion de se libérer une fois pour toutes des vaines recherches déplorées par Darwin car, in fine, il faut prendre un certain nombre de décisions arbitraires, faisant écho au vote des juges qu'il avait proposé. Pierre-Henry Gouyon, ingénieur agronome et biologiste français, dénonce le fait que la vision linnéenne persiste dans les milieux de la conservation de la nature, qui gardent une vision statique des espèces, voire des populations qui doivent rester à leur place, celle où les a mis le Créateur ou la nature25

On doit se demander d'où nous vient cet acharnement à réduire notre environnement à des formes de vie. Certainement, la sélection naturelle nous a donné cette faculté pour des raisons évidentes de rapports prédateurs-proies. Il est utile de savoir faire la différence entre un zèbre et un lion, pour eux comme pour nous. L’aspect utilitaire de ce formalisme est évident. Il est lié à l’aspect discontinu de notre environnement vivant. Certaines de ces discontinuités sont reconnues par des classifications plus ou moins semblables dans la plupart des cultures d’une manière proche des scientifiques occidentaux dans leurs modes de classification. Stephen Jay Gould en tire justification pour prendre parti pour Mayr contre ceux qui prétendent que les espèces sont des créations culturelles. Il note au passage que Lamarck et Darwin eux-mêmes ont bien dû utiliser le concept pour bâtir leurs travaux. Pour lui, nous vivons dans un monde de structures et de distinctions légitimes. Mais les modes de classifications supérieurs, sans être arbitraires car ils doivent refléter une part de la généalogie évolutive, sont affaire de coutume sans solutions «exactes».

Les espèces sont donc pour lui les seules unités taxonomiques objectives de la nature et les unités morphologiques de celle-ci26. Toutefois, dans un autre contexte, Gould note que nous vivons encore avec l’héritage de Platon et de ses essences, aux frontières immuables bien délimitées...le monde réel est fait de variations, de transitions et de continus27.

Notons également que l’article invoqué par Gould mentionne d’autres catégorisations reconnues de manière quasi universelle : celle au niveau des animaux et végétaux, quoi que pas toujours explicitement nommée, ou celle des arbres et des herbes, qui n’est plus prise en compte dans la science contemporaine. Citons aussi une expérience faites à Madagascar pour tenter de promouvoir la protection de la biodiversité à travers l’usage des langues locales. Ce qui n’est pas une mince affaire, l’administration locale ayant tendance à préférer l’usage du français. Le manque de cohérence dans les terminologies locale quant à la flore et le faune étant souvent cité comme obstacle, il a été décidé d’améliorer la praticabilité des noms locaux pour désigner les espèces, en les affectant de manière rigoureuse à la taxonomie officielle et en créant des néologismes pour désigner les espèces n’ayant pas de noms locaux. Ce qui suggère quand même de sérieuses divergences entre traditions locales et science occidentale.

Par ailleurs, une étude28 de Paul Ehrlich et Peter H.Raven – l’un des auteurs de l’étude précitée – considère que, dans le cas des organismes sexués, ce sont les populations interfécondes localement qui sont les unités importantes de l’évolution, et non les espèces – sauf comme produits de l’évolution – car ces populations vont diverger quand elles sont soumises à des pressions environnementales changeantes. Une remise en cause des conceptions de Mayr qui voyait dans les flux de gènes la principale cause de spéciation et le caractère non-arbitraire des espèces biologiques une conséquence de la cohésion interne de leur pool génétique.

La notion d’espèce est celle qui essaye de coller au plus près aux barrières à la reproduction entres les organismes vivants. La reconnaissance de ces barrières à la reproduction, associée à une vision fixiste du monde nous a conduit à imaginer ces barrières comme distinctes et inaltérables. Comprendre selon des moules bien séparés par une barrière des espèces parfaitement nette. C’est essentiellement la même barrière qui empêche le lièvre de se reproduire avec un chevreuil et un chou-fleur, comme issue d’un projet divin unique.

Derrière cette idée, découle la croyance qu’il existe une essence commune à tous les membres d’une espèce qui domine et conditionne leur individualité, et le credo voulant que ces essences soient le fruit de la volonté d’une puissance supérieure. Le darwinisme a fait voler en éclat cette conception. Le défi, pour Darwin, était inverse, expliquer pourquoi le monde vivant n'est pas entièrement continu. Ses efforts en ce sens, pas entièrement convaincants, lui ont fait introduire l'unique diagramme de toute L'Origine des espèces.29

Obstinément, le monde scientifique a continué ses vaines recherches pour placer une frontière claire entre les espèces. Une tulipe ne se reproduit pas avec un élan... un mouton ne se reproduit pas avec une vache ... un âne ne se reproduit pas avec un cheval...ah, si, mais le résultat est stérile. Ce sont donc deux espèces différentes. Corneilles noires et corneilles mantelées occupent des territoires différents en Europe, ne se rencontrant que dans une bande frontière. Elles y forment des hybrides fertiles. Même espèce ? Pour certains, oui, ainsi de l’IUCN. Pas pour le Congrès Ornithologique International (IOC), qui les reconnaît comme espèces différentes depuis 2002.

Le glossaire de l’IUCN nous apprend qu’une espèce est un groupe d'individus se reproduisant entre eux avec des caractéristiques communes qui produit une progéniture fertile (capable de se reproduire) qui n’est pas capable de se reproduire avec d'autres de ces groupes, c'est-à-dire une population isolée de façon reproductrice des autres ; les espèces apparentées sont regroupées en genres30.

On doit déplorer l’absence de mention du caractère incomplet de cette définition qui ne «marche» pas pour toutes les formes de vie mais on comprend qu’elle inclut les deux types de corneilles sous une seule espèce. L’IOC ne nous donne malheureusement pas sa définition complète mais seulement qu’il s’agit d’un concept d’espèce biologique avec une emphase accrue sur les lignages évolutionnaires monophylétiques. Les deux définitions semblent héritées de Mayr. Quoi qu’il en soit, la constatation que l'aire de répartition des hybrides ne s'étend pas induit à l’IOC l'idée que les hybrides doivent avoir un désavantage reproductif quelconque. Une explication pourrait-être que les corneilles noires pourraient avoir une attirance sexuelle moindre pour leurs alter egos mantelés. La libido ne correspond en effet pas nécessairement aux possibilités reproductives. Ainsi les visages radieux du canard et de la poule que je vis un jour s’affairer dans un petit parc urbain ne furent pas, je le crains, les prémices d’une descendance prospère. On touche ici aux limites du concept de population reproductive. Les deux groupes de corneilles forment des populations reproductives quasi séparées. La séparation des populations pourrait être issue de la poussée des glaciers à l’époque glaciaire mais leur fonte n’a pas reconstitué une mixité totale. Les voici espèces séparées - ou pas. Mais peut-être assistons-nous seulement à la phase de spéciation ? Qui sera donc habilité officiellement à proclamer le divorce officiel des deux formes de vie et leur promotion au rang d’espèce ? Et comment ?

De telles divergences peuvent avoir des conséquences politiques et juridiques. Ainsi, en Australie, une petite polémique a opposé des biologistes sur la question de savoir si les dingos doivent être considérés comme variété de chiens ou espèce à part entière. Auquel cas ils auraient droit à une protection légalement plus poussée. Ce qui fait peur à certains agriculteurs dont ils gênent le travail.

Ces bricolages conceptuels ne sont encore rien face au monde des plantes où, selon le mot de Stephen Jay Gould, des hybridations entre lignées éloignées se produisent souvent, ce qui donne un «arbre évolutif» ressemblant plus à une grille qu’au traditionnel buisson31. Ce qui semble fragiliser sa propre position mentionnée plus haut.

Plus édifiant encore, face à celui des micro-organismes. Là, les échanges "horizontaux" de gènes sont fréquents, faisant voler en éclat la barrière des espèces et la notion d'espèce elle-même. On parle parfois de continuum bactérien de microbes échangeurs de gènes32. Ce qui n’empêche pas la tenue d’un vigoureux débat quant au développement d’un concept d’espèce particulier aux procaryotes33. Une étude publiée en 2001 fit le point sur la situation en vigueur à l’époque, dans un domaine où tout peut changer très rapidement. Le problème n’est pas que la méthode de classification ne fonctionne pas, c’est la difficulté de l’intégrer dans le concept global d’espèce. Ils notent que la définition de Mayr est tout à la fois la mieux connue et la plus controversée. Régulièrement ajustée depuis un demi-siècle, elle convient bien pour les lignes animales pour lesquelles elle a été conçue - sauf s’ils se reproduisent par parthénogenèse. En dehors du monde animal, la plupart des espèces sont décrites par des discontinuités morphologiques parce que la définition de Mayr est trop difficile à appliquer. Aussi nombre de ses faiblesses sont apparues à de nombreux taxonomistes et … philosophes. La querelle des universaux se rappelle au bon souvenir de tous. Les auteurs relèvent la présence de 22 nouveaux concepts pour la remplacer. Certains préféreraient un concept pragmatique, par exemple basé sur des caractéristiques statistiquement covariantes qui ne soient pas nécessairement valides pour l’ensemble des membres du taxon. D’autres cherchent des concepts hautement théoriques, tel qu’une entité d’organismes maintenant son identité par rapport à d’autres entités similaires à travers le temps et l’espace, dotée de sa propre histoire évolutive indépendante.

Nous reconnaissons ici une variante de la querelle des universaux ; la première proposition s’apparentant au nominalisme et la seconde au réalisme.

La situation des espèces procaryotes est particulière car aucune définition universelle n’existe. Bien que ne se reproduisant pas de manière sexuée, les procaryotes s’échangent des gènes de manière horizontale et des tentatives ont étés faites pour leur appliquer une variante de la définition de Mayr. Elles manquent cependant de liens théoriques avec celle-ci. La définition dominante est basée sur l’idée d’un groupe de souches qui montrent un haut degré de similarités générales et diffèrent considérablement de groupes de souches relatées sur de nombreuses caractéristiques indépendantes. Une définition qui ne s’applique qu’aux souches de cultures et exclue les procaryotes qui ne sont pas issus de cultures et constituent pourtant la plus grande proportion de procaryotes vivants.

Elle s’est construite par améliorations pragmatiques sur ce qui était perçu comme une unité. Sur base de techniques permettant de révéler des propriétés phénotypiques et génotypiques impossibles à observer à l’œil nu. Malgré les critiques théoriques, elle a l’avantage de fournir une classification stable, opérationnelle et prédictive.Les comparaisons entre les différentes unités considérées comme espèces ne peuvent se faire que s’il existe un concept d’espèce universel. Or il semble que les concepts d’espèces doivent nécessairement rester différents pour les vertébrés et les procaryotes - au minimum.


Un pas intéressant a été franchi par une étude de 2020 qui propose le développement d’un concept d’espèces continues propre aux micro-organismes, à l’opposé exact des origines du concept d’espèce. Elle suggère que les espèces procaryotes ne devraient plus être perçues comme des entités discrètes et envisagent l’extension de leur concept aux micro-organismes eucaryotes34. Les auteurs notent que le critère de co-reproduction s’applique difficilement à des organismes qui se reproduisent de manière asexuée. De plus les caractéristiques morphologiques, fonctionnelles ou comportementales sont insuffisantes pour distinguer sans ambiguïté les types de procaryotes. La vision d’un monde de procaryotes formés par des espèces discrètes pourrait être le résultat de biais résultants du nombre limité d’exemplaires de la diversité réelle et de l’élimination fréquente des cas atypiques. Une espèce serait mieux délimitée par une distance dans une distribution statistique par rapport à un organisme de référence.

Le nominalisme semble l’emporter à ce niveau le plus fondamental, comme on pouvait s’y attendre dans un monde darwinien, au point qu’on se demande si la notion d’espèce y est encore utile. La querelle des universaux serait-elle enfin terminée ?

Exceptionnellement, des transferts de gènes horizontaux sont possibles vers des organismes pluricellulaires, y compris l'homme. La rareté du phénomène n'empêche pas d'en percevoir clairement les effets dans le génome de ces organismes35. Les pois contiennent le gène typiquement animal de l’hémoglobine36 qui leur serait venu via un virus. Et beaucoup pensent que les mitochondries présentes dans nos cellules et les chloroplastes des plantes sont d’anciennes bactéries qui s’y sont incorporée il y a bien longtemps. Une thèse initialement proposées par Lynn Margulis37. Et étendue aux chloroplastes des plantes ensuite.

C’est plus que jamais l’existence de si nombreuses barrières à la reproduction, particulièrement au niveau macroscopique qu’il faut expliquer, non les phénomènes où ces barrières ne sont pas clairement perceptibles. On peut se demander si, dans un monde darwinien, il est légitime d’attribuer un niveau de base tel que l’espèce à la taxonomie. Non pas parce que ces niveaux seraient purement arbitraires mais en raison de l’incapacité des mécanismes aveugles de l’évolution de jamais compléter un ensemble de formes. Un niveau fondamental de classification n’est pas nécessaire dans une vision darwinienne et peut-être vide de sens. Pourquoi donc il aurait-il un niveau de reproduction essentiel dans un monde sans essence ? Pourquoi la notion d'espèce devrait-elle être univoque et cohérente ? Les espèces nous semblent exister parce que le hasard et la sélection ont créé des barrières et des murs dans les processus de reproduction. Mais le hasard et la sélection ne sont pas des créateurs de perfection ; ils n'ont pas de but ou de finalité. Il n'y a aucune raison que le monde des espèces forme un tout parfait et cohérent, qu'elles aient un monopole sur les processus de reproduction. En d'autres termes il n'y aucune raison que les processus de reproductions soient réductibles à la notion d'espèce.

Ni complètement arbitraire, ni complètement achevée, la notion d’espèce semble hésiter à choisir sa place entre le monde réel et le monde idyllique dont beaucoup d’entre nous rêvent. C'est l'homme qui a envie de voir l'ordre et la perfection autour de lui. Si le monde qui nous entoure à une finalité, elle n'est pas à chercher dans la notion d'espèce. Et la disparition d'une espèce n'est pas un péché. Les espèces ne sont pas la vie et ne vivent pas. Symétriquement la barrière des espèces est un mythe créationniste. Si vous tentez de faire se reproduire deux organismes pris au hasard, vous n’avez qu’une chance infime d’y parvenir car il existe une myriade de barrières à la reproduction. Mais rien, dans le monde vivant ne correspond à ce que l’homme appelle depuis des milliers d’années la barrière des espèces, séparant des essences, rien qui ne corresponde à la notion biblique d'espèce et son corollaire, l’incapacité de l’humanité ou de l'environnement à les franchir. Certaines de ces barrières sont déjà franchies depuis longtemps. Il est courant de greffer une espèce végétale sur une autre. Le vignoble français a été sauvé de la crise du phylloxera en greffant vitis vinefera sur des porte-greffes d’origine américaine.

Mieux, le biologiste russe Georgii Karpechenko38 réussit à créer des hybrides fertiles des radis et des choux, créant par là une nouvelle espèce, et même un nouveau genre car radis et choux n'appartiennent pas au même genre. Malheureusement, vous ne les verrez pas dans vos assiettes car ils combinent les racines des choux et les feuilles des radis.

Qu’en était-il de ces barrières aux premiers temps de la vie ? Selon Pierre-Henry Gouyon39 l’idée d’un isolement complet des structures vivantes au premier temps de la vie est hautement improbable. Les échanges horizontaux devaient être bien plus fréquents qu’aujourd’hui. Les premières structures devaient être extraordinairement floues et échanger à tout va40. Ce n’est qu’ultérieurement que des barrières moins poreuses se sont développées, nous donnant l’illusion d’un monde créé sur des bases formelles strictes.

Nous sommes pourtant toujours enclins à chercher cette explication introuvable du terme espèce sous le préjugé qu’il existe un – et un seul – niveau de formes de vie essentiel et intrinsèquement inaliénable. Et tous les jours nous leur voyions une importance instrumentale dans notre environnement. En ce sens seulement elles sont réelles. Aussi est-il difficile d'accepter qu'elles ne forment pas un système logique et cohérent. La tendance à l'adulation de ces formes est plus grande que jamais. Et aujourd'hui cette tendance est devenue nocive. La notion d'espèce est issue d'une mauvaise compréhension du monde qui nous entoure, cela implique que respecter la notion ne doit pas être un but en soi. Et qu’elles n’ont aucune valeur intrinsèque.



1Traduction Œcuménique de la Bible (2010)

2L'Origine des espèces, p91, GF-Flammarion 1992

3L'Origine des espèces, p544, GF-Flammarion 1992

4"... no surer criterion for determining species has occurred to me than the distinguishing features that perpetuate themselves in propagation from seed. Thus, no matter what variations occur in the individuals or the species, if they spring from the seed of one and the same plant, they are accidental variations and not such as to distinguish a species... Animals likewise that differ specifically preserve their distinct species permanently ; one species never springs from the seed of another nor vice versa" in wikipédia : Mayr Growth of biological thought p256 ; original was Ray, History of Plants. 1686, trans E. Silk

5Par exemple Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p77, Éditions Complexe. 1986

6André Césalpin (1519-1603), Philosophe et médecin italien.

7Scott Atran, Fondements de l’histoire naturelle, p73, Éditions Complexe, 1986

8Scott Atran, Fondements de l’histoire naturelle, p75, Éditions Complexe, 1986

9P. Alféri, Guillaume d’Ockham le singulier, p129, Éditions de Minuit 1989, repris de Jean-Jacques Kupiec, et Pierre Sonigo, Ni Dieu ni gène, p27, Édition du Seuil, 2000

10Jean-Jacques Kupiec, et Pierre Sonigo, Ni Dieu ni gène, p28, Édition du Seuil, 2000

11Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p90-91, Éditions Complexe. 1986

12Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p173, Éditions Complexe. 1986

13Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p92, Éditions Complexe. 1986

14Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p93-94, Éditions Complexe. 1986

15d’après Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p15, INRA éditions, 2001

16Scott Atran in Fondements de l’histoire naturelle, p94, Éditions Complexe. 1986

17"Une espèce est un groupe d'individu présentant un type commun, héréditaire, bien défini et généralement tel, dans l'état actuel des choses, qu'on ne peut le mélanger par croisement, d'une façon durable, avec le type d'une autre espèce." In : André Lalande- Vocabulaire technique et critique de la philosophie (première édition 1926 ; quatrième édition 1997), p299

18S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p18-19, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

19S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p28, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

20Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

21Chapitre VIII dans l’édition originale, IX dans des éditions ultérieures.

22Ernst Mayr (1904-2005), l’un des pères de la synthèse entre la génétique mendélienne et l’évolution darwinienne ainsi que du concept d’espèce biologique.

23Mayr, E. (1942) Systematics and the Origin of Species, Columbia University Press, New York.

24Mode de reproduction monoparentale issu de la division d’un gamète femelle non fécondé.

25P.-H.Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p16, INRA éditions, 2001

26S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p236-247, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

27Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p579 Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

28Paul Ehrlich, Peter H. Raven, Differentiation of Populations, Science, 1969

29P166-167, GF-Flammarion 1992

30Traduction officieuse de l’original anglais.

31Stephen Jay Gould, La vie est belle, p38, Édition du Suil, 1991 (édition originale 1989)

32Lynn Margulis (1938-2011), biologiste américaine et Dorion Sagan, le fils qu’elle a eu avec Carl Sagan

33Micro-organismes unicellulaires ne possédant pas de noyau.

34Organismes unicellulaires disposant d’un noyau

35Voir notamment : Expression of multiple horizontally acquired genes is a hallmark of both vertebrate and invertebrate genomes – Alastair Crisp, Chiara Boschetti, Malcolm Perry, Alan Turncliff & Gos Micklem.

36Selon Richard Dawkins in The Blind Watchmaker, p 249

37Lynn Margulis et Dorian Sagan, God, Gaïa, and biophilia,.(1993). In : Kellert, S. et Wilson, E. (eds) The Biophilia Hypothesis. Island Press, Washington, D.C.

381899-1941. Fusillé sous la fausse accusation d'activité ant-soviètique car n'adhérent pas aux théories de Lyssenko.

39Stephen R. Keller et Edward O. Wilson, The Biophilia Hypothesis, p352, Island Press, 1993

40Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p169, INRA éditions, 2001