Le concept d’espèce, faussement évident, n’accepte en pratique aucune définition toute à la fois claire, complète et précise.

De fait, les définitions abondent.


Dans notre culture, il tire son origine de la Bible qui affirme que Dieu a fait ses créatures « selon les espèces ».

L’idée est que dans le fouillis vivant qui nous entoure, certaines formes ont une plus grande importance car disposant d’une essence divine : les espèces. Elles sont séparées par la barrière des espèces, définie par l’incapacité de l’humanité ou des contingences environnementales à la franchir, car elle est porteuse d’une essence divine. C’est essentiellement la même barrière qui empêche le lièvre de se reproduire avec un chevreuil et un chou-fleur, comme issue d’un projet divin unique.

Et les formes de vie créées par l’homme ou les contingences environnementales, subordonnées aux espèces, ont été nommées variétés de celles-ci.


C’est l'existence même de l’évolution qui empêche de donner une définition claire et exhaustive du concept d’espèce, car elle est basée sur le principe de processus à l’œuvre en continu, principalement la variation, la reproduction et la sélection qui, ensemble, forment la sélection naturelle.

Et non pas sur celle de formes et d’essences, implicites dans le récit de la Genèse.


En fait le concept d’évolution des espèces tient de l’oxymoron.


Le fait que la notion d’espèce n’admet pas de définition claire et complète avait été remarqué bien avant Darwin :


===== > L’espèce de la Bible à Darwin


Mais Darwin a joué un rôle pivot dans l’évolution du concept , prouvant que les espèces ne sont pas issues d’une volonté de les créer, mais de processus aveugles, c’est la raison profonde pour laquelle le concept n’admet ni définition précise ni frontières claires. Il n’existe pas une barrière des espèces unique et essentille, mais des myriades de barrières à la reproduction, résultats des bricolages de l’évolution qui ne se soucie pas des créer des formes essentielles.


À la conception essentialiste de la Bible, a succédé une conception nominaliste de l’espèce.

===== > L’espèce dans l’origine des espèces


Lalande, dans son dictionnaire de philosophie, ajoute à la suite de sa définition1 : « Il est impossible de donner une définition rigoureuse de l'espèce ; surtout en ce qui concerne les végétaux ; et les difficultés qu'on a rencontrées en essayant de le faire ont précisément abouti à faire tomber en discrédit la conception de la fixité des espèces et de leur séparation radicale. »


Et c’est encore plus confus dans le monde des micro-organismes.


Là, les échanges "horizontaux" de gènes sont fréquents, faisant voler en éclat la barrière des espèces et la notion d'espèce elle-même. On parle parfois de continuum bactérien de microbes échangeurs de gènes2.


Exceptionnellement, des transferts de gènes horizontaux sont possibles vers des organismes pluricellulaires, y compris l'homme. La rareté du phénomène n'empêche pas d'en percevoir clairement les effets dans le génome de ces organismes3. Les pois contiennent le gène typiquement animal de l’hémoglobine4 qui leur serait venu via un virus. Et beaucoup pensent que les mitochondries présentes dans nos cellules et les chloroplastes des plantes sont d’anciennes bactéries qui s’y sont incorporée il y a bien longtemps. Une thèse initialement proposée par Lynn Margulis5. Et étendue aux chloroplastes des plantes ensuite.


Longtemps, les tentatives pour définir les espèces et autres taxons se sont presque exclusivement basées sur des études morphologiques.

Ernst Mayr6, fusionnant génétique, systématique et évolution, introduisit en 1942 une définition biologique de l’espèce : Les espèces sont des groupes de populations naturelles réellement ou potentiellement interfécondes qui sont reproductivement isolés d’autres groupes similaires7.

Très populaire, cette définition connut quantités de variations, tant elle fonctionne mal.


Ce que reconnaît Wilson en donnant sa définition de l’espèce, variante de celle de Mayr, dans BioDiversity :

Ce concept biologique de l'espèce est le meilleur jamais conçu, mais il n'est rien moins qu'idéal. Il fonctionne bien pour la plupart des animaux et certaines sortes de plantes, mais pour certaines plantes et quelques populations d'animaux au sein desquelles apparaissent divers niveaux d'hybridation, ou si le mode de reproduction ordinaire a été remplacé par l'auto‑fertilisation ou la parthénogenèse8, il doit être remplacé par des divisions arbitraires.


Ultérieurement, des études génétiques sur l’ADN ont permis de raffiner la classification des espèces… et de faire tourner le moulin des polémiques entre les trois familles de méthodes basées sur la morphologie, les populations reproductives et la génétique.

La définition du concept donnée par l’IPBES dans son glossaire reflète un compromis politique entre ces trois familles tout en reconnaissant l’absence d’accord global.


L’inconsistence du concept d’espèce est depuis longtemps prouvée.

Pourtant, quantité de gens, y compris scientifiques, s’obstinent encore à lui donner une importance qu’elle ne mérite pas.


Et les mouvements conservationnistes ont réussi à nous en imposer le respect, dans nos vies quotidiennes comme dans nos principes politique.











1"Une espèce est un groupe d'individu présentant un type commun, héréditaire, bien défini et généralement tel, dans l'état actuel des choses, qu'on ne peut le mélanger par croisement, d'une façon durable, avec le type d'une autre espèce." In : André Lalande- Vocabulaire technique et critique de la philosophie (première édition 1926 ; quatrième édition 1997), p299

2Lynn Margulis (1938-2011), biologiste américaine et Dorion Sagan, le fils qu’elle a eu avec Carl Sagan

3Voir notamment : Expression of multiple horizontally acquired genes is a hallmark of both vertebrate and invertebrate genomes – Alastair Crisp, Chiara Boschetti, Malcolm Perry, Alan Turncliff & Gos Micklem.

4Selon Richard Dawkins in The Blind Watchmaker, p 249, Penguin Books 2016.

5Lynn Margulis et Dorian Sagan, God, Gaïa, and biophilia,.(1993). In : Kellert, S. et Wilson, E. (eds) The Biophilia Hypothesis. Island Press, Washington, D.C.

6Ernst Mayr (1904-2005), l’un des pères de la synthèse entre la génétique mendélienne et l’évolution darwinienne ainsi que du concept d’espèce biologique.

7Mayr, E. (1942) Systematics and the Origin of Species, Columbia University Press, New York.

8Mode de reproduction monoparentale issu de la division d’un gamète femelle non fécondé.