En 2020, dans le cadre de son Green Deal, l’Union Européenne annonce un plan de la ferme à la table qui a pour ambition de mettre son agriculture en phase avec son credo écologiste. Les économistes du ministère américain de l’agriculture en font une analyse1 sévère en se basant sur une sélection de critères proposés dans la stratégie européenne : réduction, à l’échéance 2030 des surfaces cultivables de 10 %2, réduction de l’usage des pesticides dits «chimiques» de 50 %, des fertilisants de 20 %, des traitements antimicrobiens chez les animaux de 50 %.

L’étude ne tient pas compte de la volonté européenne d’atteindre 25 % de surface cultivée en agriculture biologique, pourtant lourde de conséquence vu la productivité inférieure de cette agriculture, de la réduction des déchets alimentaires et de l’empreinte carbone souhaitée.

Elle tient compte de la volonté européenne d’imposer son modèle, qu’elle considère exemplaire, en dehors de son territoire sous forme de trois scenarii. Dans le premier le modèle reste limité au territoire de l’Union. Dans ce cas de figure, la production agricole européenne chute de 12 %, son produit intérieur brut de 71 milliards de $ et les prix alimentaires augmentent de 17 %. Au niveau mondial, la production ne baisserait que de 1 %, le produit intérieur brut de 94 millions de $ et les prix augmenteraient de 9 %. Dans le scénario où le modèle Européen serait adopté mondialement, la perte de production européenne ne serait «que» de 7 %, sa perte de PIB de 133 milliards de $, ses prix augmenteraient de 53 %. À l’échelle mondiale, une perte de production de 11 %, de PIB de 1144 milliards de $ et une augmentation des prix alimentaires de 89 %.

Face à ce scénario cauchemardesque, il est à craindre que l’Europe saccage son agriculture pour le culte de ses Veaux d’Or – la défense de la biodiversité est omniprésente dans ce communiqué – et la promotion des formes d’agricultures d’inspiration religieuse qui lui sont chères.

Elle ne manque pourtant ni d’arguments, ni de rêves pour se justifier.

Elle pense avoir conçu son plan pour un système alimentaire équitable, sain et respectueux de l’envronnement3.

Un élément clé est la promotion de ce qu’elle appelle des régimes alimentaires sains et durables. Basé sur l’idée que le passage à un régime alimentaire plus végétal avec moins de viandes rouges et transformées et plus de fruits et légumes réduira non seulement les risques de maladies potentiellement mortelles mais aussi l’incidence environnementale du système alimentaire. Impliquant notamment que les campagnes de commercialisation qui promeuvent de la viande à des prix très bas doivent par exemple être évitées.

Et tant pis si les petits budgets doivent réduire leur accès à la viande

La communication ajoute qu’afin de donner aux consommateurs les moyens de faire des choix alimentaires éclairés, sains et durables, la Commission proposera un étiquetage nutritionnel obligatoire harmonisé sur la face avant des emballages.

Un trésor de langue de bois pour un lavage de cerveaux à base de labels bouffe-çà-bouffe-pas-çà, style Nutri-Score, afin que nous fassions «volontairement» le choix le mieux «éclairé».

Nous voici contraint au régime, pour notre bien comme pour celui de l’environnement. Que les deux aillent de pair est loin d’être évident. Manger du poisson est sain mais nous ne pouvons pas vider les océans. Et malgré ses (minimes) défauts, la viande rouge a aussi des qualités nutritives, rappelons-nous de l’avertissement de Christopher Wild. On voit poindre une dérive similaire au PEB, sorti de son contexte initial pour en faire une arme environnementale peu crédible.

La diète forcée voulue par la commission fait dire à certains qu’il faut déjà se demander qui ne mangera pas.

Il faut être juste : si la majorité des consommateurs européens adoptent, de gré ou de force, la diète voulue par l’Europe, la catastrophe humanitaire mondiale sera peut-être évitée.

Sur base de la réalisation de deux postulats : que la consommation de viande diminue ET que cela entraîne une baisse des besoins agricoles globaux. Mais ces postulats seront ils rencontrés ?

Certains anticipent. En Belgique, le Région Wallonne lance un plan de développement des protéines végétales. Qui sait si la révolution agricole européenne ne sera pas une réussite ? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas lancée de manière démocratique. La planète – la création – passe avant l’humanité.

L’environnement bénéficiera-t-il de ce plan ? La commission veut prendre des mesures supplémentaires pour réduire l’utilisation et le risque globaux des pesticides chimiques de 50 % mais prévoit dans les annexes de faciliter la mise sur le marché de produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives d’origine biologique.

Il y aura de moins en moins d’égalité de traitement entre poisons. Le génie humain a depuis longtemps soutiré quantité de poisons de plantes. La facilité a donné un temps l’avantage au synthétique mais nul doute que la course aux poisons « naturels» va reprendre de plus belle s’ils bénéficient d’un passe-droit.

La complaisance pour des substances prétendument «naturelles» et par-là implicitement réputées bonnes est irresponsable.

Sans parler de l’aveuglement face aux contraintes sur l’environnement de la production de ces poisons «naturels».

La neutralité religieuse de l’état est brisée tant par le soutien publique à l’agriculture biologique que par le droit que s’arroge l’Europe de la réglementer. La commission souhaite que son plan d’action aide les États membres à stimuler à la fois l’offre et la demande de produits biologiques.

Elle vise l’objectif d’affecter au moins 25 % des terres agricoles de l’Union à l’agriculture biologique d’ici à 2030 et à augmenter nettement la part de l’aquaculture biologique. Renforcer l’agriculture biologique tout en mangeant moins de viande est contradictoire puisque les pionniers du bio ont souligné l’importance du bétail et de leurs fumures dans une ferme.

Et alors même que nous avons plus que jamais besoin d’une agriculture capable de transcender les idéologies et les religions, capable de prendre le meilleur de chacune d’entre elle. L’Europe lance une mission pour veiller à la «santé» des sols. Elle veut soutenir des solutions «naturelles» dans le secteur agroalimentaire.

Le credo naturiste est devenu religion d’état en Europe.

Qui retrouve ses vieux démons impérialistes en proclamant que : l’alimentation européenne devrait aussi devenir la norme mondiale en matière de durabilité. Et veut piloter une transition mondiale vers une durabilité compétitive de la ferme à la table.

Arrogance sans limites. Il ne suffit pas que l’Europe s’enfonce dans les ténèbres naturistes, il faut qu’elle y entraîne l’humanité toute entière.

Il est vrai que l’Europe, n’incluant pas dans son empreinte carbone celle des produits manufacturés qu’elle fait fabriquer à l’étranger, et reléguant les efforts de ce qui lui reste d’industrie aux mécanismes d’une « bourse carbone », doit concentrer ses efforts sur trois secteurs difficiles à délocaliser : le chauffage des bâtiments, les transports et l’agriculture. Attaquer de front les deux premiers entraînerait des émeutes. Les autorités tentent alors de limiter la casse en imposant des normes urbanistiques strictes, sur base du mythe de la consommation des bâtiments plutôt que sur celle des occupants, au risque de créer une obsolescence structurelle ; en faisant la promotion de mode de déplacement alternatif et programmant des échéances de sortie des véhicules à essence sans qu’on sache comment y arriver ; et enfin en attaquant l’agriculture, trop éloignée des consommateurs pour qu’ils se révoltent, employant trop peu de travailleurs pour qu’on les écoute.

In cauda venenum, dit le dicton. Nous allons faire l’inverse : tenter de trouver de l’espoir dans ce texte franchement décourageant. La stratégie se veut un élément essentiel pour atteindre les objectifs de développement durable des Nations Unies. C’est bien, mais l’antagonisme avec la notion de durabilité n’est jamais exposé.

La commission nous dit que relever le défi de la durabilité nécessite de prendre des mesures pour mieux protéger les végétaux contre les maladies et les organismes nuisibles émergents et d’innover...Les agriculteurs doivent avoir accès à une gamme de semences de qualité de variétés végétales adaptées aux pressions du changement climatique.

Aurons-nous le droit de créer sans tabous de nouvelles formes de vie et biotechnologies ? L’espoir fait vivre car la commission nous dit qu’elle effectue une étude sur la capacité des nouvelles techniques génomiques à améliorer la durabilité tout au long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Le mur de la honte élevé face aux prétendus OGM va-t-il s’effondrer ?

Verrons-nous le 1989 des biotechnologies ?

Les nouvelles techniques innovantes, dont la biotechnologie et le développement de produits biosourcés, peuvent contribuer à accroître la durabilité, à condition qu’elles soient sûres pour les consommateurs et l’environnement et procurent des avantages à la société dans son ensemble, ajoute la commission.

Ça sonne bien, mais la commission semble oublier que le risque zéro n’existe pas. L’allusion à la sûreté pour l’environnement permettra aux lobbies naturistes de bloquer toute innovation contraire à leur credo. Car c’est une conception de l’environnement tiré de ce credo qui règne en maître aujourd’hui. Une relecture humaniste de l’ensemble de la vision environnementale de l’Union s’impose afin que nous puissions contribuer efficacement à nourrir les douze milliards de personnes qui s’annoncent prochainement sur terre.

Nous n’avons pas besoin d’un Green Deal. Nous avons besoin d’un Human Deal.



1Economic and Food Security Impacts of Agricultural Input Reduction Under the European Union Green Deal’s Farm to Fork and Biodiversity (USDA -November 2020). Jayson Beckman, Maros Ivanic, Jeremy L.Jelliffe, Felix G.Baquadeno, and Sarah G.Scott.

2On trouve aussi « sanctuarisation » de 10% des surfaces avec réduction de 4% à 7% des surfaces agricoles.

3Communication de la commission au parlement européen, au conseil, au comité économique et social européen et au comité des régions. COM 2020 (381)