Gaïa est le nom donné par James Lovelock a sa théorie assimilant la Terre à un superorganisme.

Il la défend notamment dans le chapitre final de Biodiversity. Théorie qui tire une partie de son origine du choc ressenti lors de l’apparition de la célèbre photographie de la Terre vue de l’espace et son nom à une suggestion du romancier William Golding1.

La philosophie Gaïa n’est pas un humanisme, prévient Lovelock. Il voit le monde comme un organisme vivant dont nous faisons partie. Ni propriétaires, ni locataires, ni même passagers.

Exploiter un monde à l’échelle actuelle est une folie. Sommes-nous prêts à miner notre foie de ses nutriments pour des bénéfices à court terme?

Gaïa se comporte comme un organisme individuel qui se développe en altruisme global. Cela implique des actions au niveau individuel. Une chose que vous pouvez-faire est de manger moins de bœuf. Un exemple parmi beaucoup d’autres.

Cette théorie postule que la biosphère se comporte comme un système plus proche de la physiologie que ceux de la physique. Elle est plus proche d'une collection de choses superordonnées que de l'aveuglement darwinien. Elle est dotée d'activité métabolique qui lui donne l'aspect d'une symbiose vue de l'espace.

Dans sa version forte, l'hypothèse Gaïa implique que la température moyenne, les compositions des gaz réactifs dans l’atmosphère, la salinité et l’alcalinité des océans est régulée, au niveau planétaire, par la faune, la flore et les micro-organismes2.

Si, dans Biodiversity, Lovelock évoque l’existence de régulations homéostatiques3 dans son superorganisme, Lynn Margulis, sa première collaboratrice, préfère la notion d’homéorhétie, régulations autour d'un point pouvant varier.

Al Gore note que si Lovelock ne voulait pas au départ exiger une interprétation spirituelle de sa théorie, elle entraîna vite une réponse spirituelle chez ceux qui l’entendirent4. La place de l’article de Lovelock dans la section culturelle et spirituelle de Biodiversity n’est pas un hasard.

Et le choix sans doute malheureux d'une déesse grecque pour nommer une hypothèse scientifique a donné lieu à quantité de délires mystiques et en réaction une forte méfiance à son égard. Il faut noter qu'elle ouvre la porte à la possibilité de phénomènes physico-chimiques influençant l'évolution darwinienne de l'intérieure, et non plus seulement comme paramètres externes.

Pour Lovelock, il ne suffit plus de dire que les organismes qui laissent le plus de progéniture perdurent, il faut ajouter qu’ils ne le peuvent que s’ils n’influencent pas négativement l’environnement. Et l’écologie théorique est enrichie du fait que l’instabilité classique des modèles de la biologie des populations est résolue.

Les modèles de Gaïa montrent, selon lui, que lorsque la diversité augmente, la stabilité et la résilience en font de même.

Ce qui lui permet de rationaliser son dégoût de l’agrobusiness et sa colère face à la destruction imprudente des espèces en offrant une réponse à ceux qui disent que ce n’est que du sentimentalisme.

Il n’est plus nécessaire de justifier le maintien des forêts tropicales sur l’argument très faible qu’elles pourraient contenir des plantes capables de guérir les maladies humaines.

La théorie Gaïa offre mieux : par leur capacité d’évaporation, elles refroidissent la planète en maintenant une couverture nuageuse réfléchissant la lumière solaire.

Notons que, quoiqu’on pense de la théorie de Lovelock, l’allusion à un organisme est malheureuse car la Terre, contrairement à organisme, n’est pas issue d’un processus de reproduction et ne fait pas de petits. Une erreur que l’on trouve dans la plupart des visions organicistes.


Stephen Schneider, qui ne croyait pas à l’hypothèse Gaïa en raison de rétroactions négatives observées dans le passé de la terre, aggravant l’ampleur de certaines périodes glaciaires, se battit pourtant pour organiser une conférence scientifique sur le sujet car il partageait l’idée d’une coévolution du climat et de la vie.

Ce ne fut pas facile, certains scientifiques refusant par principe une conférence sur un sujet qu’ils trouvaient non-scientifique – au risque de laisser le monopole de la discussion à la contre-culture antiscientifique.

Après deux ans d’efforts, il parvint à avoir sa conférence ouverte, selon ses dires, par de brillants plaidoyers de James Lovelock et Lynn Margulis.

Puis vint Paul Ehrlich – un homme qui ne faisait pas de prisonniers selon Schneider. Après avoir reproché à Schneider de l’avoir obligé à défendre une position orthodoxe lui, le rebelle amoureux des positions hétérodoxes, il regarda Lovelock et Margulis droit dans les yeux et leur tança : il y a environ cent mille preuves de la sélection naturelle et aucune pour Gaïa.

La réunion fut néanmoins un grand succès.

Pour Schneider, Gaïa fut si aimé ou détesté par différentes tribus que ce fut réellement bon pour les sciences de la Terre. Même si la passion obscurcit parfois l’objectivité, les gens qui se lancent dans une analyse poussée du problème contribuent au progrès des connaissances sur la Terre5.


Dans la «Bible» de la biodiversité, William N. Ellis et Margaret M. Ellis insistent sur l’appartenance à une toile-d’-êtres, à la Terre – à Gaïa. L’appartenance est pour eux la proto-valeur dont toutes les valeurs dérivent.

Nous appartenons à la physiosphère, à la biosphère, à l’idéosphère, à Gaïa. Nous sommes les propriétés de la Terre, nous n’en sommes pas les propriétaires. Nous sommes interdépendants de tout ce qui existe. Nous appartenons à notre culture.

L’appartenance est un fait scientifique. Et plus, ce n’est pas seulement être membre de, c’est être sujet de, c’est être partenaire de, c’est être responsable de.

De l’univers, de la toile-d’êtres, de la Terre, de Gaïa.

Appartenir à Gaïa, c’est reconnaître que nous sommes pris dans les fils d’une toile-d’êtres, que notre bien-être dépend du bien-être de Gaïa - le bien-être de tout un chacun. Si nous détruisons Gaïa, nous nous détruisons nous-même. Appartenance signifie coopération, signifie communauté – nous appartenons à une communauté. Appartenir signifie responsabilité.

Nous sommes responsables de Gaïa. Nous sommes responsables les uns des autres. Appartenir signifie Amour. Nous ne pouvons séparer l’amour6 du fait que nous appartenons à Gaïa.

Les cultures basées sur des valeurs autres que l’appartenance sont vouées à l’auto-destruction. Une culture basée sur la domination de la terre est vouée à disparaître.

Une culture basée sur l’intérêt personnel est vouée à se désintégrer. Une culture basée sur la survie du plus apte ne survivra pas. Une culture basée sur la compétition se détruira elle-même. Pour être stable et durable une culture doit être basée sur la coopération, la communauté, la responsabilité, l’amour, l’honnêteté. Nous ne pouvons-nous séparer nous-même de l’appartenance à Gaïa7.

Dans la Cathédrale Saint-Jean-le-Divin de Manhattan8, haut-lieu de l'écothéologie américaine,des expériences liturgiques novatrices furent tentées dans le cadre d’une "écologie sacrée", tel que le festival de la bénédiction des animaux de Saint-François accompagnée de la Messe de Gaïa, occasion pour le clergé de bénir les Créatures, des chiens de compagnie jusqu'aux algues bleues. Des orateurs étaient invités à parler environnement, tel Amory Lovin, James Lovelock ou Al Gore.

1William Golding (1911-1993), romancier britannique. Prix Nobel de littérature 1983.

2Lynn Margulis et Dorian Sagan, (son fils issu de son mariage avec Carl Sagan), God, Gaïa, and biophilia,.(1993). In : Kellert, S. and Wilson, E. (eds) The Biophilia Hypothesis. P350-356, Island Press, Washington, D.C.

3Biodiversity, P487

4Al Gore, Earth in the Balance, p264, Earthscan, 2007.

5Science as a Contact Sport, p67

6Agape : amour large, amour chrétien, dans un état émerveillé.

7Cultural and Spiritual Values of Biodiversity, p449, UNEP, Nairobi, 1999

8Encyclopedia of Religion and Nature, Bron Taylor, Continuum 2008.