20 mars 2015. Le CIRC publie une courte note ainsi qu’une synthèse d’évaluation1 dans laquelle il propose une nouvelle classification pour cinq substances actives de produits phytopharmaceutiques.

Le CIRC ? Le Centre international de recherche sur le cancer, basé à Lyon est une agence autonome de l’Organisation mondiale de la santé, jouissant d’une grande indépendance, fondée en 1965 sur une initiative française. Il a pour mission de coordonner des études internationales tant sur les causes du cancer, que sur les mécanismes de la cancérogenèse et les stratégies de prévention, en s’attachant plus particulièrement à promouvoir la recherche dans les régions du monde où elle fait défaut.

La déclaration de 2015 va faire l’effet d’une bombe. C’est qu’elle propose de requalifier le glyphosate, le plus populaire et le plus controversé des herbicides, comme “probablement cancérigène pour l’homme", susceptible de provoquer des lymphomes non hodgkiniens.

Une grande victoire pour tous ceux qui militent pour son interdiction. Un pavé dans la mare pour le monde scientifique. Car cette décision est loin d’y faire l’unanimité.

Certes, les querelles et rivalités ne sont pas un phénomène nouveau au sein de ce que beaucoup aiment à appeler la "communauté scientifique". Rappelons que Wilson qualifiait lui-même de guerre tribale sa querelle avec Watson à Harvard. Les tribus rivales sont nombreuses dans cette "communauté". On en distingue trois types à l’œuvre dans cette affaire. La tribu militante, la tribu institutionnelle et la tribu industrielle. Les limites n’en sont à vrai dire pas étanches et certains scientifiques en portent tour à tour les différentes casquettes.

Le CIRC, derrière son statut institutionnel affiche une dimension militante, que l’on voit dans ses missions fondatrices. Missions nées de la volonté d’un groupe d’intellectuels français menés par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, qui ont su convaincre le Général de Gaulle de lancer une initiative visant à combattre le fléau grandissant du cancer à l’échelle mondiale. La grandeur de cette tâche est soulignée sans beaucoup d’humilité dans une brochure de 2019 par sa directrice, Elisabete Weiderpass :


Depuis plus de 50 ans, le Centre apporte une contribution exceptionnelle à la lutte contre le cancer dans le monde en mobilisant les individus et les organisations du monde entier autour de valeurs et d’objectifs communs. De par son indépendance, le CIRC fournit des estimations fiables et objectives qui font autorité en matière d’information sur le cancer et qui sont très appréciées à la fois des chercheurs, des gouvernements, des organismes non gouvernementaux et du grand public, partout dans le monde. Le CIRC produit de nouvelles connaissances qui permettent de diminuer le fardeau mondial du cancer. En tant qu’agence de l’Organisation mondiale de la Santé et membre de la grande famille des Nations Unies, il occupe une position unique pour encourager la coopération et assurer le leadership de la recherche sur le cancer au niveau international. Fort de son mandat mondial, renforcé par la vision et les valeurs altruistes de son Conseil de Direction, le CIRC concentre ses activités essentiellement sur les pays à revenu faible et intermédiaire, là où les besoins sont les plus criants et le cancer une maladie trop souvent négligée. Le Centre est un catalyseur de progrès. Plus de 320 personnes de 50 nationalités différentes travaillent en permanence au siège du CIRC, à Lyon. Mais si l’on considère son immense réseau de collaborations et de partenariats, ce sont des milliers d’individus qui œuvrent avec le Centre à travers le monde. La qualité de ses chercheurs et du personnel d’appui, leur intégrité et leur volonté commune de réduire le fardeau du cancer, font du CIRC un point focal pour concrétiser les résultats de la recherche au bénéfice de la santé de tous.


La conscience de mener une mission humanitaire à l’échelle planétaire s’accompagne de la conviction de posséder les meilleurs scientifiques au monde.

Ce sens de la mission s’accompagne d’une éthique très rigoureuse. Qui va susciter quelques polémiques.

Car cette éthique a poussé les responsables du CIRC à refuser de prendre en compte les études protégées par des droits de propriété intellectuels, arguant qu’elles n’étaient pas accessibles à tous. Ceci réduit le nombre d’études prises en compte dans ces études.

En effet, la législation impose aux fabricants de financer les études visant à démontrer que leurs produits ne posent pas de risques inacceptables. Les fabricants considèrent souvent avoir un droit de propriété intellectuelle sur certaines de ces études ou parties d’études. Ce qui limite leur diffusion.

Il serait certainement plus rigoureux de faire réaliser ces études par des institutions publiques, mais ce serait impayable pour les contribuables.

Il en résulte divers effets pervers. Seules les grosses sociétés sont capables de financer de telles études, éliminant les petits acteurs de la recherche et aggravant la suspicion à l’égard de produits car émanant de grosses sociétés par nature intéressées et souvent impopulaires. Se pose aussi la question des conflits d’intérêt de ces sociétés vis à vis de produits dont elles cherchent à faire des bénéfices. En principe il est levé par l’obligation d’avoir recours à des laboratoires aux bonnes pratiques agréées. Ce qui ne convainc pas tout le monde.

La question des liens entre l’industrie et certains scientifiques a déjà causé quelques remous internes au CIRC. En 2003, son ancien directeur, Lorenzo Tomatis, se voit interdire l’accès au bureau qu’il occupe toujours pour ses recherches à l’institut.

Le motif ? Il a accusé l’organisation de complaisance vis-à-vis de scientifiques liés à l’industrie. Il n’était pas le seul. Depuis un an, de nombreux appels et commentaires étaient publiés pour se plaindre de la présence de ces scientifiques dans les réunions et avancer des cas de votes que certains d’entre eux auraient faussés.

Critiques rejetées par le directeur de l’époque, Paul Kleihues, et l’ancien directeur du programme des monographies, Jerry Rice, qui soulignaient que seuls 17 des 410 scientifiques ayant participé aux groupes de travail des huit précédentes années avaient travaillé pour l’industrie. Ils ne présidaient jamais. Ceux qui recevaient des fonds des industries impliquées ne votaient jamais. Kleihues se montrait absolument confiant dans le fait qu’aucune des décisions du CIRC n’avait été influencé par l’industrie, ajoutant que l’idée qu’un petit nombre de consultants pourrait dominer les groupes ne méritait pas la discussion. Et qu’il y avait une bonne raison pour inviter de temps à autre des scientifiques de l’industrie : elle finance souvent les études sur la sécurité de leurs produits. Il balayait également une autre critique récurrente, celle d’un penchant pour le secret, vantant la transparence de l’agence. Malgré cette défense vigoureuse, le CIRC réagit en développant une position plutôt anti-industrielle.

Le successeur de Kleihues, Peter Boyle, annonçait dès sa nomination des efforts pour minimiser les influences externes d’une manière transparente, tout en affirmant l’absence de nécessité de changer de politique.

Un jeu de questions et réponses lié par le CIRC à sa monographie sur le glyphosate mentionne qu’ont été passées en revue toutes les études disponibles publiquement émanant d’experts indépendants, libres d’intérêts matériels2. Et ajoute dans le même texte que, dans l’intérêt de la transparence, les évaluations se basent seulement sur les données qui sont dans le domaine public et disponibles pour des études scientifiques indépendantes. Les évaluations du groupe d’évaluation du glyphosate ont inclus les études émanant de l’industrie qui satisfont à ces critères.

Il peut arriver aussi que le CIRC reçoive des critiques moins politiques, seulement techniques.

En 2009 par exemple, un groupe de scientifiques lui demande de revoir sa position sur l’effet supposé bénéfique de la vitamine D dans la prévention contre le cancer3. Selon eux, l’approche et les conclusions du rapport ne sont pas compatibles avec l’opinion des experts et ne représente donc pas équitablement l’état de la science.

Beaucoup d’encre a également coulé concernant la décision de classer la viande rouge comme probablement cancérogène et les viandes transformées comme cancérogènes pour les personnes humaines.

Ces découvertes supportent les recommandations actuelles en matière de santé publique de limiter la consommation de viande, dit Christopher Wild, directeur du CIRC4. En même temps, la viande rouge a une valeur nutritionnelle. Il s’ensuit que ces résultats sont importants en permettant aux gouvernements et aux agences internationales de régulation de mener des estimations de risques et de bénéfices pour manger de la viande rouge et des viandes transformées et de fournir les meilleures recommandations possibles5.

Wild touche ici un point central pour qui veut comprendre les polémiques entourant son institution : la différence entre danger et risque. Pour l’illustrer par un exemple simple, tout le monde sait qu’il est dangereux de jouer avec des allumettes. Et que le risque est bien différent selon que l’on joue dans son bain ou dans un dépôt de carburant.

Le risque est l’exposition au danger et c’est le couple risque/bénéfice qui compte plus que le danger. Encore faut-il estimer ce danger pour pouvoir estimer les risques. Wild a expliqué6 que sa mission est de planter des "drapeaux rouges" pour les décideurs politiques, dont le rôle est de définir des niveaux d’expositions de leurs populations, dépendant d’un ensemble de facteurs socio-économiques et politiques.

Cela va au-delà de la science, pour Wild. Une position similaire à celle de Bert Bolin dans le dossier climatique, quoique Bolin aille plus loin encore en reportant l’analyse conceptuelle du danger elle-même sur les décideurs.

Certains lobbies idéologiques vont pourtant tirer prétexte des études du CIRC pour culpabiliser la consommation de viande rouge, sans aucune analyse risques/bénéfices. Suscitant une volée de critiques contre le CIRC lui-même. Quand les décideurs politiques, ne remplissant par leur devoir, cèdent à la tentation de légiférer sur le danger plutôt que sur les risques et les bénéfices, le travail du CIRC en devient contre-productif, un alibi pour idéologues et démagogues.


Une querelle entre le CIRC et l’EFSA, l’agence européenne de sécurité alimentaire, sur le glyphosate va illustrer tous ces dysfonctionnements et prendre une toute autre envergure que celle de la viande rouge, envenimée par la volonté bien arrêtée des groupes de pressions décidés à faire interdire cet herbicide. Sans aucune analyse de risque, ni prise en considération des risques posés par les solutions alternatives.

Le tintamarre médiatique, d’une ampleur inusitée, va entraîner les deux institutions dans la tourmente. L’EFSA intègre la notion de risque dans ses conclusions et son avis devrait l’emporter sur le CIRC … pourvu qu’elle intègre son analyse du danger. Ce qui ne sera pas le cas.

Il s’ensuit une petite guerre tribale entre organismes. Le CIRC, parce qu’il a le soutien de l’ONU, qu’il a le sentiment d’avoir les meilleurs scientifiques du monde et les plus indépendants, ne tolère pas que son analyse du danger soit contestée mais s’interdit de s’immiscer dans l’analyse de risque. Ces points ressortent clairement d’une interview accordée par Kurt Straif, directeur du programme des monographies au CIRC :


Kurt Straif:

Notre évaluation était une revue de toute la littérature scientifique publiée sur le glyphosate et cela a été fait par les meilleurs experts mondiaux sur le sujet qui, en outre, n'ont pas de conflits d'intérêts qui pourraient biaiser leur évaluation, et ils ont conclu que, oui, le glyphosate est probablement cancérogène pour l'homme sur la base de trois chaînes de preuves, à savoir des preuves claires de cancer chez les animaux de laboratoire, des preuves limitées de cancer pour les humains provenant d'expositions réelles, d'agriculteurs exposés, et également des preuves solides qu'il peut endommager les gènes tirées de toute sorte d'autres études toxicologiques.

Euronews :

Pourquoi le glyphosate n'est-il pas interdit compte tenu de ces découvertes qui sont accablantes ?

Kurt Straif:

Il s'agit vraiment d'une revue indépendante de toute la littérature publiée qui mène ensuite à une classification de ce que nous savons de la substance et en particulier de ses effets cancérigènes, mais ensuite c'est à d'autres agences, à l'OMS au niveau international ou à d'autres agences nationales de tourner cela dans une évaluation des risques et décider des différentes expositions acceptables...

Euronews :

En mai dernier, un panel conjoint de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture et de l’OMS a donné au glyphosate un bilan de santé irréprochable, pourquoi ce changement d'avis ?

Kurt Straif:

Notre classification des dangers de cancer du glyphosate est toujours valable. Nous sommes l'autorité pour classer les substances cancéreuses dans le monde entier pour l'OMS, et c'est alors cet autre panel qui a examiné le problème sous un angle d'exposition très étroit, à partir de l’alimentation quotidienne7, puis a abouti à une conclusion quant à la quantité de ce qui peut être absorbé sans danger ou non.

Euronews :

Mais en tant que consommateur, en tant qu'agriculteur, en tant que buveur occasionnel de bière, en tant que personne qui aime s'asseoir dans des parcs qui ont été traités avec du glyphosate, que -et qui- devrais-je croire ?

Kurt Straif:

Je pense qu'il est important de comprendre la littérature, que notre évaluation selon laquelle le glyphosate peut provoquer le cancer chez l'homme est toujours valable, et ensuite vous devez regarder les autres évaluations pour les scénarios spécifiques, et ce n'est pas mon autorité pour commenter ces évaluations.

La quasi-totalité des agences en charge des études de risques vont ensuite rejeter l’idée que le glyphosate, dans son usage courant, pose un risque pour la santé.

Le conflit entre le CIRC et l’EFSA va donner lieu à quelques échanges de lettres acrimonieuses.

Le 12 novembre 2015, l’EFSA publie une réévaluation du glyphosate, basé sur un rapport de l’état membre rapporteur, en l’occurrence l’Allemagne. La conclusion est que contrairement à l’évaluation du CIRC, les experts de l’EU, à une exception près, ont conclu que le glyphosate n’est probablement pas susceptible de poser un danger de cancer aux humains.

Cette position dérange-t-elle ceux qui espèrent voir Monsanto condamné aux États-Unis ?

Dès le 27 novembre, Vytenis Andriukaitis, le commissaire européen en charge de la santé et de la sécurité alimentaire reçoit une lettre critiquant cette décision, émanant de Christopher Portier et cosigné par 96 scientifiques. Portier est un scientifique qui a travaillé plus de trente ans à identifier l’impact de notre environnement sur notre santé et chercher des moyens de mieux protéger les gens des dangers environnementaux, selon la biographie que lui consacre le CIRC en 2013. Il a participé au séminaire du CIRC sur le glyphosate, comme invité sans droit de vote.

Retraité, il poursuit diverses activités, milite au sein de l’institut Ramazzini, qui se veut un pont entre le monde des découvertes scientifiques et celui des centres sociaux et politiques devant agir sur ces découvertes pour préserver la vie et prévenir les maladies, et mentionne dans sa lettre une affiliation au Environmental Defense Fund, ONG écologiste américaine. Cette affiliation a déjà fait polémique. Cette organisation défend en effet le déploiement de compteurs communicants, censés contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, mais qui, aux Etats-Unis8, utilisent des ondes similaires aux téléphones portables.

Or Portier a appelé à invoquer le principe de précaution contre ces technologies soupçonnées d’être cancérigènes. Des opposants à ces compteurs y voient un conflit d’intérêt.

De plus, sous la conduite de son directeur Fred Krupp, cette organisation a fait un tournant radical d’une attitude résolument hostile aux industriels pour adopter une ligne de conduite tentant de les amener à collaborer à la protection de l’environnement, ce qui lui vaut l’accusation de greenwashing (verdissage).

Dans le cas du glyphosate, la polémique vint du fait que Portier a, peu de temps après le communiqué du CIRC classant le glyphosate comme probablement cancérigène, signé un contrat avec un cabinet d’avocat américain attaquant Monsanto au nom des victimes présumées du glyphosate, en cours au moment où il attaque l’EFSA.

La société ayant inventé l’herbicide est en effet accusée d’avoir manqué d’informer les consommateurs et les régulateurs quant au fait que le glyphosate pouvait entraîner des lymphomes non hodgkiniens.

L’interview9 donnée par Portier dans le cadre de la procédure légale d’accréditation comme expert au premier procès intenté à Monsanto montre que, bien que n’y ayant pas disposé du droit de vote à la décision du CIRC, il a à cœur de la défendre au point d’affirmer qu’il n’a pas l’intention de laisser dire que nous avons mal fait notre estimation.

L’ambiguïté de ce nous émanant d’un simple observateur est révélatrice.

La lettre du 27 novembre attaque la décision de l’EFSA principalement à travers la contribution allemande. Elle ne serait pas crédible car non basée sur les preuves et pas obtenue de façon ouverte et transparente. Par contraste, celle du CIRC serait le fruit de procédures transparentes et ouvertes, menées par des scientifiques qui ont complété des déclarations de conflit d’intérêts et n’étaient pas affiliés ou financièrement supportés par les industries chimiques. Elle dépend entièrement de rapports publiés dans la presse médicale ouverte. Et elle émane de la longue et prestigieuse tradition du CIRC, qui fait référence.

On comprend que, vu son angle d’attaque, Portier sera lui-même attaqué sur ses présumés conflits d’intérêts, les manquements éventuels dans ses déclarations, son engagement dans un cabinet d’avocat et les failles dans la transparence revendiqués par le CIRC.

Tous problèmes secondaires mais grossis par l’orgueil mis par le CIRC à défendre ces valeurs et à en faire une arme dans la guéguerre en cours.

En conséquence, écrit Portier à Andriukaitis, nous vous pressons ainsi que la Commission Européenne de rejeter les conclusions viciées de l’EFSA sur le glyphosate dans vos politiques environnementales et de santé et d’appeler à une revue transparente, ouverte et crédible de la littérature scientifique.

Suivent une série de critiques techniques sur le travail de l’agence allemande.

Le premier décembre, face au parlement européen, Bernhard Url, directeur de l’EFSA, eut une réaction courroucée face à cette lettre :

La lettre de 96 personnes a été mentionnée très souvent. Pour moi, c'est un très bon exemple de la différence entre les modes de travail des deux organisations. Nous travaillons sur le glyphosate avec cent scientifiques des États membres. Ils voient les preuves ; ils contribuent ; ils contestent ; ils participent à des téléconférences – c'est le processus de revue par les pairs – et c'est avec cet ensemble de cent scientifiques que nous avons pu produire un résultat. 

Nous n'avons pas demandé à ces scientifiques de signer une lettre, qu'ils aiment ou non le résultat. Une membre du Parlement l'a exprimé de manière fort juste. Elle a dit : " 96 scientifiques se sentent mal à l'aise face à l'opinion de l'EFSA."

Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Des gens qui n'ont pas contribué aux travaux, qui n'ont vraisemblablement pas vu les preuves, qui n'ont pas eu le temps d'entrer dans le détail, qui ne sont pas impliqués dans le processus, ont signé une lettre de soutien. 

Je suis désolé de le dire, mais pour moi, avec cette lettre, vous quittez le domaine de la science, vous entrez dans le domaine du lobbying et des campagnes d’action, et ce n’est pas la façon dont l’EFSA travaille. Pour moi, ceci est le signe que nous entrons dans l’âge Facebook de la science. Vous avez une évaluation scientifique, vous la mettez sur Facebook et vous comptez combien de personnes 'aiment'. Pour nous, ce n’est pas un progrès. Nous, nous produisons une opinion scientifique, nous la défendons, mais nous n’avons pas à prendre en compte si c’est aimé ou pas. »

Url, que Portier avait eu la courtoisie de mettre en copie de sa lettre, lui répondit directement le 13 janvier 2016.

Il insiste sur le poids de son obligation d’exprimer l’analyse selon le cadre légal en vigueur dans l’Union Européenne. Quant à la question de savoir si son analyse de risque pourrait se baser sur l’analyse du danger du CIRC, il la rejette car, s’il reconnaît que cette analyse est un premier passage en revue important des potentialités cancérigènes des agents, elle ne peut être comparée au travail plus complet des agences qui, telle l’EFSA, doivent rendre des comptes aux autorités régulatrices.

Il souligne que le glyphosate n’est pas le premier sujet de divergence entre les analyses des deux agences. Cela montre que si les analyses du CIRC sont bien prises en compte, elles ne sont pas toujours confirmées.

De plus, l’EFSA utilise un système de classification défini par l’ONU, différent de celui du CIRC. Et Url termine en rejetant vigoureusement l’accusation de manque de transparence, soulignant qu’environ six mille pages(!) de documents relatifs au dossier ont été mises en ligne par l’agence.

Le CIRC ne pouvait laisser passer l’insulte voilée du passage en revue. Après mise au point téléphonique son directeur, Christopher Wild, remercie par lettre du 5 février Url de s’être engagé à corriger les mauvaises représentations des monographies du CIRC sur le site et dans les documents de son organisation, en insistant sur le fait que ces travaux n’ont rien d’un passage en revue mais sont des évaluations complètes.

Malgré cela, les deux organisations n’arriveront pas à une réconciliation complète. Portier, le 28 mai 2017, envoie encore une lettre à Jean-Claude Junker pour critiquer le travail de l’EFSA. Sans résultat.

Ce qui ne l’empêchera pas de briller comme expert au service du plaignant lors du procès contre Monsanto. Subissant stoïquement l’interrogatoire des avocats de la défense cherchant des failles dans la décision du CIRC, il ne sera pas pour peu dans la condamnation de l’entreprise la plus détestée des militants écologistes du monde entier.


L’ombre de l’industrie plane comme un vautour menaçant sur tous ces débats. Particulièrement celle de Monsanto, certainement la plus haïe de toutes les entreprises capitalistes. Le moindre soupçon de relation avec cette société entraîne l’ostracisme du scientifique ainsi montré du doigt. Il faut dire que la liste des manœuvres de cette société est longue.

Elle n’est pas la seule société à avoir manœuvré pour privilégier ses intérêts face à la recherche objective de la vérité.

Le CIRC a dû subir des attaques qui ont rendu beaucoup de ses membres très hostiles au monde des sociétés dans son ensemble. Cela explique leur fierté à se présenter comme des modèles de transparence, d’indépendance et d’éthique.

Personne n’étant parfait, les erreurs commises par les membres du CIRC dans ces domaines font l’objet d’attaques parfois féroces.

L’EFSA, elle, va devoir faire face à des accusations de collusions avec le diable en personne : Monsanto.

Des milliers de pages de documents confidentiels ont fuité sous le nom de Monsanto Papers. Certains accusent l’agence allemande rapporteuse de l’EFSA d’avoir copié mot pour mot le rapport sur le glyphosate de Monsanto. Le rapport final de l’EFSA en aurait été corrompu, voire falsifié.

Pour Url, c’est l’un des reproches les plus absurdes que j’aie jamais entendus ! Les demandeurs doivent fournir, en plus d’études industrielles, une étude sur la littérature scientifique des dix dernières années. L’Allemagne a vérifié cette étude et a veillé à ce que l’original soit correctement reflété. Selon l’Institut fédéral allemand pour l’évaluation des risques, Monsanto et 23 autres entreprises l’ont résumé de façon fidèle. Ce résumé a été par la suite repris dans le rapport de l’Institut fédéral allemand pour l’évaluation des risques (BfR) afin de l’inclure dans l’évaluation de risques ultérieure. Bien entendu, cela n’a pas été retapé. Ce n’est donc rien d’autre qu’un magnifique coup médiatique, réalisé par les opposants au glyphosate. Malheureusement, il nous est très difficile d’arriver à démentir cette absurdité10.

L’EFSA a en effet pris très au sérieux l’accusation de Ghostwriting, le fait que des textes présentés sous son autorité aient en fait été écrits en sous-mains par des scientifiques de l’industrie. Après analyse, elle affirme qu’indépendamment du fait que les études incriminées aient pu être écrites par Monsanto, leur provenance était évidente au vu des déclarations d’intérêts et remerciement. De plus, les scientifiques européens avaient accès aux données brutes pour se faire une opinion11.

Exaspéré par les pressions politiques, Url a publié un article intitulé N’attaquez pas les agences scientifiques pour un gain politique12.

Le boulot de l’EFSA est d’établir ce qui peut rendre la nourriture dangereuse. C’est déjà assez difficile comme çà. Ça devient encore plus difficile quand l’agence est au centre d’un débat public qui va bien au-delà de la science...Quand des questions sur les valeurs sociétales sont imposées aux agences scientifiques, les travaux scientifiques en souffrent.

Après avoir résumé les causes de divergence entre l’EFSA et le CIRC, URL souligne que la divergence entre la conclusion de l’EFSA et celle du CIRC a été débattue par les législateurs de Bruxelles à Berlin et au-delà. Nous avons vu des histoires effrayantes à propos de traces de résidus de glyphosate dans la bière allemande ou les pâtes italiennes - mais celles-ci omettent de mentionner que les quantités observées de résidus d'herbicides ne poseraient de risques que si une personne consommait environ 1000 litres de bière ou le poids de son corps dans des pâtes sèches en un jour.

Pourquoi cette frénésie ? Les agences qui trouvent un faible risque de produits réglementés sont souvent accusées de subir les influences indues de l'industrie. À l'EFSA, nous pensons que certains militants ne sont pas disposés à accepter des preuves que certaines substances réglementées sont sûres et vanteront les faibles études scientifiques montrant le contraire. Les mêmes groupes ont applaudi l'EFSA pour ses examens sur d'autres pesticides, tels que les néonicotinoïdes, qu'elle jugeait dangereux.

Il nous semble que certains militants contestent la science des évaluations de la sécurité à la recherche de plus grands arguments politiques. Ces arguments méritent d'être diffusés - mais ils appartiennent aux décideurs politiques... lorsque les militants allèguent que l'EFSA n'a pas suivi le processus scientifique approprié lors de l'évaluation du glyphosate, nous pensons qu'ils s'attaquent en fait à des problèmes plus importants : le rôle des pratiques agricoles modernes et des entreprises multinationales de biotechnologie dans notre approvisionnement alimentaire.

Une discussion sociétale plus large sur ces questions est essentielle, mais elle ne sera pas réalisée en s’intéressant à la science réglementaire. C'est le rôle des politiciens de représenter les valeurs, les besoins et les attentes de leurs électeurs à travers les processus démocratiques. Cela ne relève pas de la responsabilité d'organisations telles que l'EFSA, qui ont été créées pour conseiller les décideurs politiques de l'UE sur les questions scientifiques.

Trois changements aideraient les élus et les organismes de réglementation à faire leur travail séparément. Premièrement, les questions sur les valeurs sociétales doivent être formulées avant et en dehors des travaux scientifiques. L'UE doit se doter d'un cadre juridique et réglementaire pour la production alimentaire qui tienne compte des opinions des citoyens sur l'agriculture intensive, l'utilisation de pesticides, les organismes génétiquement modifiés et autres biotechnologies, et l'importance de la biodiversité. Cela fournira un forum pour un débat ouvert et honnête.

Deuxièmement, des lignes directrices réglementaires et juridiques devraient être élaborées pour régir la manière dont les organismes de réglementation interagissent avec l'industrie et gèrent la transparence des données qu'ils utilisent.

Enfin, les politiciens doivent décider s'ils sont disposés à permettre l'évaluation des risques des produits réglementés, tels que le glyphosate et les additifs alimentaires, pour continuer à se baser sur des études de sécurité commandées et payées par l'industrie, comme cela a été le cas pendant des décennies. Si tel est le cas, les politiciens doivent avoir le courage de soutenir les organismes de réglementation chargés de mettre en œuvre ces règles. Sinon, ils doivent trouver un financement pour ces études ailleurs. Ce n'est qu'une fois ces mesures prises que les organismes de réglementation seront exempts d'allégations de parti pris lorsque leurs conclusions scientifiques seront en contradiction avec le programme politique d'un groupe d'intérêt ou d'un autre.

Nous voyons que la notion de conflits d’intérêts joue un rôle important dans les querelles abordées dans ce chapitre. Traditionnellement, elle ne porte que sur les conflits financiers. Pourtant, le militantisme d’une partie grandissante du monde scientifique devrait inciter à étendre la notion aux engagements politiques idéologiques et religieux. James Hansen a donné le bon exemple sur le plan politique, en mentionnant ses préférences politiques13.



1Dans la revue scientifique “The Lancet Oncology”. L’évaluation complète a été publiée le 29 juillet 2015

2vested interests

3Open letter to IARC Director Christopher P. Wild—Re : IARC Working Group Report 5: Vitamin D and Cancer

4En 2015, date de la note

5Communiqué de presse n° 240 du CIRC du 26 octobre 2015

6Bad news for the bad-news agency – POLITICO.html

7En effet, cette organisation a conclu que le glyphosate n’était probablement pas cancérigène via l’alimentation

8Ce n’est pas le cas avec la technologie française

9United States district court northern district of California, In Re : Roundup Products Mdl, liability litigation case No 16-MD-02741-vc deposition of Christopher Jude Portier, Ph.D. New York, September 5, 2017

10Interview réalisée le 10 novembre 2019 par Nora Laufer pour la revue autrichienne Der Standard

11Cf EFSA statement addressing stakeholder concerns related to the EU assessment of glyphosate and the “Monsanto papers” - 23 rd May 2017. L’agence officielle belge a également publié une analyse détaillée sur son site Phytoweb.

12Nature 553, 381 (2018)doi : 10.1038/d41586-018-01071-9

13J.Hansen, Storms of My Grandchildren, p29 Bloomsbury Publishing, London, 2009