L’illusion de pouvoir et devoir vivre en harmonie avec la Nature est l’une des grandes caractéristiques idéologique de notre époque. Vivre en harmonie avec la nature pour 2050 et une obligation imposée par l’accord issu de la COP 15 de la biodiversité.

Pourtant, la beauté du monde aveugle qui est le nôtre est bien supérieure à la fadeur d’un monde qui ne serait qu’harmonieux, malgré les risques et les dangers que nous impose ce si beau monde.

Non, l'humanité n'est pas une perturbatrice d'harmonie, c'est la perturbatrice d’un monde aveugle. Et la plus grande créatrice dans la nature actuelle.

Ce commandement de vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure était déjà donné en 1987 dans le Rapport de la commission Brundtland de l’ONU : le développement durable vise à favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature1.

Les fondements religieux du rêve d’harmonie y sont clairement explicités : Les religions du monde pourraient contribuer à orienter et à motiver cette évolution en proposant de nouvelles valeurs qui mettraient l’accent sur la responsabilité individuelle et conjointe à l’égard de l’environnement et en favorisant l’harmonie entre l’humanité et l’environnement2.

Rêve qui se combine avec celui du bon sauvage imposé aux peuples autochtones : L’isolement de bon nombre de ces populations signifie qu’elles ont conservé un mode de vie traditionnel en étroite harmonie avec l’environnement naturel... Les institutions de ces groupes, qui réglementent les droits et les obligations, jouent un rôle capital dans le maintien de l’harmonie avec la nature et de la conscience de l’environnement, caractéristiques du mode de vie traditionnel...

Idées qui contiennent implicitement les mythes du paradis perdu et du péché originel assimilé avec la civilisation moderne.

Stephen Jay Gould3 nous met toutefois en garde : Il faut se garder du mythe des peuples «non-occidentaux» vivant en harmonie écologique avec leurs proies potentielles, citant l’extermination des Moas par les ancêtres des Maoris en Nouvelle-Zélande.

Le caractère religieux de la croyance en l’harmonie est illustré par les déclarations de foi des délégations participantes à l’ARC : Par-delà leurs nombreuses divergences, la plupart des religions montrent quelques points de convergences. L'idée d'harmonie du monde est de celles-là.

Le père Serrini, Ministre général des Franciscains, affirme que Dieu a déclaré que tout était bon, en effet, très bon. Il n'a rien créé sans nécessité et n'a rien omis qui ne soit nécessaire.

Une bonté qui comporte une exception qui nous concerne de près : Les chrétiens pensent que le refus du premier homme de vivre en conformité avec la sagesse divine a introduit la disharmonie dans sa relation avec Dieu et les créatures...

...donc, même dans l'opposition des différents éléments de l'univers, il existe une harmonie divinement conçue car les créatures ont reçu leur mode d'existence par la volonté de leur Créateur, dont la finalité est qu'à travers leur interdépendance, ils portent à la perfection la beauté de l'univers... le protectorat4 de l'homme ne peut être compris comme un permis pour abuser, gâter, gaspiller ou détruire ce que Dieu a fait pour manifester sa gloire. Ce protectorat ne peut être autre chose qu'une intendance en symbiose avec toutes les créatures.

Serrini ajoute que : Chaque religion célébrera la dignité de la nature et le devoir de chaque personne de vivre harmonieusement dans le monde naturel et que nous sommes convaincu de l'inestimable valeur de nos traditions respectives et de ce qu'elles peuvent apporter pour rétablir l'harmonie écologique5.

La déclaration Sikh note que la finalité des êtres humains est d'atteindre un état béni et d'être en harmonie avec la terre et toute la création.

Celle de la foi Shinto : Les anciens mythes japonais mettent l'emphase sur l'harmonie avec la nature et le maintien de l'équilibre entre l'humain et le monde naturel.

Chez les musulmans : Notre responsabilité est de garder l'équilibre et l'harmonie dans la création d'Allah.

Pour les Hindous Selon la religion hindoue ce qui soutient toutes les formes de vie et aide à maintenir une relation harmonieuse entre elles est le dharma. Ce qui perturbe une telle écologie est adharma6 ...L'harmonie naturelle qui devrait exister dans le jeu des énergies entre l'humanité et le monde naturel est maintenant perturbée par le plus faible des joueurs dans le jeu : l'humanité7. Pour les adeptes de Confucius, la terre est vivante : Nous observons sa présence, apprécions sa beauté et participons à sa créativité. Nous partageons dès lors sa richesse et sa fécondité avec toute la vie de la Planète Bleue. Cependant, l'humanité a abusé de ce beau don de manière répétée en l'exploitant sans scrupule, ignorant les notions confucianistes d'équilibre et d'harmonie... Une relation harmonieuse durable entre l'espèce humaine et la nature n'est pas seulement une idée abstraite, c'est un guide concret pour la vie pratique.

Les évêques catholiques d'Australie invitent à renouveler l'harmonie entre nous, notre créateur et notre monde.

Pour les Bouddhistes : Nous devons vivre comme le Bouddha nous l'a appris, en paix en harmonie avec la nature.

Les Baha'i soulignent que : La Science et la technologie devraient guider l'humanité à vivre en harmonie avec la nature. La Science devrait être guidée par des principes spirituels, pour préserver autant que possible la biodiversité de la terre et l'ordre naturel, d'une façon qui assure la durabilité à long terme.

Chez les Taoïstes : certaines façons de penser ont déséquilibré la relation harmonieuse entre les êtres humains et la nature, et surestimé le pouvoir et l'influence de la pensée humaine... Dans le Taoïsme, tout est composé de deux faces opposées connues comme le Yin et le Yang. Le Yin représente le féminin, le froid, le doux et ainsi de suite ; le Yang représente la masculinité, le chaud, le dur et ainsi de suite. Les deux forces sont en lutte constante en toutes choses. Quand ils atteignent l'harmonie, l'énergie de la vie est créée. De ceci nous pouvons voir à quel point l'harmonie est importante pour la nature. Celui qui comprends ce point verra et agira de manière intelligente. Autrement il violera probablement les lois de la nature et détruira l'harmonie de la nature.

Ce dernier point souligne un aspect fondamental de la plupart des pensées religieuses : la croyance en l'existence de lois éthiques de la nature, c'est à dire des lois que nous avons la capacité mais non le droit moral d'enfreindre. Les philosophies agnostiques ou athées issues des temps modernes occidentaux postulent généralement l'existence de lois purement physiques ou logiques que nul n'a la capacité d’enfreindre. Nul ne peut enfreindre le principe d'inertie ou les lois de la thermodynamique par exemple. Une conséquence de ce credo éthique, est qu'il mène souvent à une vision dualiste du monde. La capacité d'enfreindre ces lois éthiques est généralement réservée à l'humanité. Peu croient que les coccinelles ou les choux-fleurs disposent d'un tel pouvoir. L'écothéologie des processus fait exception puisqu'elle postule que même les atomes ou les quarks le peuvent.


Rachel Carson, mère de l’alarmisme contre les pesticides, pensait que des siècles et des siècles d’évolution avaient permis aux animaux et aux végétaux qui se développaient, évoluaient, se diversifiaient, d’atteindre un état harmonieux d’équilibre avec leur entourage.

La nature n'est pour elle plus équilibrée de la même façon qu’à la période pléistocène, mais elle est toujours harmonieuse, elle rassemble toujours les êtres vivants dans un système hautement organisé, complexe mais précis ; il serait aussi grave de l’ignorer que de négliger la loi de la pesanteur lorsqu’on suit le bord d’une falaise. L'équilibre de la nature n'est pas statique mais fluide, changeant, toujours en cours d'adaptation.


La soif d’harmonie est aussi intense chez les pères et mères des agricultures biologique et biodynamique.

Ainsi Rudolf Steiner affirme que affirme que la plus grande partie des maladies viennent des aberrations du corps astral qui contaminent le corps éthérique et viennent par une voie détournée détruire l’harmonie parfaite en soi du corps physique8 

Et si, pour Steiner, la question de savoir si l’on peut combattre les parasites par la concentration mentale est délicate, iIl n’y a aucun doute que cela peut être fait si c’est fait correctement. Surtout entre mi-janvier et mi-février cela peut avoir de l’effet. Il faut le faire en harmonie avec la nature, comme un tout.

Pour Lord Northbourne, vivre en harmonie avec la nature est un idéal qui ne peut être réalisé aussi longtemps que nos demandes sur elles restent proches de ce qu’elles sont maintenant. Si la nature a été faite pour l’homme, l’homme a aussi été fait pour elle.

Pour Lord Porsmouth, la civilisation ne peut survivre qu’en harmonie avec la nature.

Et la raison, qui n’applique pas son pouvoir à atteindre l’harmonie avec la Nature ne peut que planifier des Utopies et réaliser des Genèves9 - sans doute une critique de l’action politique de Calvin.

Pour lui, il n’y a pas d’alternative à la mort, excepté chercher l’ajustement en humilité à la Nature ; notre propre nature, la nature du sol, la nature de tout ce qui y pousse et avec cela l’harmonie plus large et encore à moitié devinée que nous appelons Dieu.

Portsmouth ne peut croire que l’Age d’Or est un mythe. C’est une mémoire universelle, que des gens en différents endroits ont appris à vivre en partenariat et harmonie avec la nature. Ils possédaient le secret, presque parfait, de leur adaptation à leur environnement, de sorte que la santé, la gentillesse, la beauté et la force étaient la règle.

Même l’histoire du jardin d’Éden est pour lui une mémoire antique d’adaptation et d’harmonie naturelle casée en voulant y ajouter une connaissance qui ne peut être incluse dans la sagesse.

En ce siècle, nous avons la connaissance scientifique mais pas la sagesse pour utiliser cette connaissance pour sauver nos corps brisés et nos âmes vides. Le philosophe et le voyant sont rabaissés quand nous en avons le plus besoin. La connaissance de soi demande comment retrouver l’harmonie avec la nature et avec l’ordre de la vie non encore polluée par l’arrogance et le tempérament pressé des humains.


Le docteur Paul Carton pense que la santé n’est pas un état de fonctionnement normal des organes, mesuré à l’aune des lois de la physiologie générale, elle est un état dans lequel l’individu règle ses conditions d’existence afin d’entretenir une relation harmonieuse avec l’ordre de la nature.

Les inoculations vaccinales, les greffes et les transfusions, prennent pour Carton le sens d’une profanation de l’ordre de la nature, d’une souillure infligée à l’harmonie du cosmos.


Pour Jean Boucher, principal collaborateur de Raoul Lemaire, par nature, vivant en harmonie avec le monde vivant, le paysan respecte la Création, il est honnête, il est charitable et à l'esprit d'entraide. Que reste-t-il de tout cela après plusieurs années passées en ville ?

Et, quand on pratique l’agriculture biologique, la prospérité revient parce qu'on a retrouvé le fil d'Ariane de la Vie ; on a réappris à respecter les lois de la vie. La vie de la terre et celle des êtres qu'elle nourrit s'épanouit alors dans l'abondance et l'harmonie.


Les mondes du hasard et de la sélection sont pourtant d’une infinie richesse, bien supérieure aux visions basées sur l’harmonie et l’équilibre vers lesquels la plupart d’entre nous semblent irrémédiablement attirés.

Bien plus aptes aussi à décrire la réalité du monde qui nous entoure. Ces mondes comprennent ces oiseaux migrateurs qui se trompent de routes, phénomène récurrent apparemment absurde mais qui a probablement contribué à la naissance de nombreuses routes migratoires. Ce sont ces pollens portés aux quatre vents sans que nul ne puisse en prédire l’issue.

Et tant d’autres phénomènes fascinants qui ont fait le monde vivant.

Voilà bientôt deux siècles que Darwin a franchi le premier pas pour nous libérer des illusions de l’harmonie et nous ouvrir aux richesses d’un monde aveugle. Sa pensée a été depuis fortement étendue, parfois aussi amendée, souvent enrichie.

Rien n’y fait, les illusions de l’équilibre et de l’harmonie dominent plus que jamais la vie sociale et politique.

Elles corrompent même la vision de notre corps et de sa santé, la vraie, dont la défense est le plus souvent assimilée au maintien de ses équilibres supposés. Or le corps humain ne peut être équilibré car s’il l’était, le fœtus ne pourrait devenir bébé, le bébé ne pourrait devenir adulte et l’adulte ne devrait devenir vieillard.

Vivre vieux, n’est donc pas la préservation d’équilibres corporels, c’est maintenir nos paramètres physiologiques dans leur domaine vital. Une sorte de jeu de flipper consistant à renvoyer constamment la bille dans cette zone jusqu’au jour inéluctable où elle finit par s’échapper.



1Dans les conclusions du chapitre II

2Chapitre IV 3.2

3Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p132, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original)

4Dominion dans le texte anglais. Pourrait-être aussi traduit par domination mais la tendance en ecothéologie est de préférer protectora.

5Interview du Duc d' Édimbourg g à l'ARC, 2003, www.arcworld.org

6Swami Vibudhesha Teertha

7Shrivatsa Goswami

8Eric Schlumberger, Planète, n°40, mai/juin 1968

9Gerard Wallop (Lord Portsmouth ), Alternative to Death, p11-17, Faber and Faber Limited, Londres, 1943.