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Au fait, le hasard ? Stephen Jay Gould, paléontologue darwinien s’il en est, considère qu’en matière d’évolution le mot est mal choisi.

Les variations génétiques accidentelles, élément clé de l’évolution ne sont pas équiprobables. Mais elles ne sont pas orientées dans le sens de la sélection. Si la température baisse, les variations génétiques favorisant une fourrure plus épaisse ne vont pas être plus fréquentes. La sélection va favoriser les chanceux qui auront bénéficié de ces variations non-orientées1.



L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres.2

Ces mots clôturent Le hasard et la nécessité de Jacques Monod, qui considère que le hasard est à la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère.

Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, est à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution3.

Néanmoins, la notion de hasard n’est pas simple et ses ennemis sont nombreux. Aussi est-il important pour lui de préciser, dans quel sens du mot, s’agissant des mutations à la base de l’évolution, le mot doit être employé.

Par quelques exemples.

Les jeux de dés ou de la roulette font pour lui un usage impropre du mot hasard car dû à notre incapacité à gouverner avec suffisamment de précision les mécanismes en cause.

Il en est de même pour quantité de phénomènes qu’on étudie à l’aide de probabilités pour des questions de méthodologie.

Toute autre est ce que l’on peut qualifier de coïncidences absolues, celles qui résultent de deux chaînes causales totalement indépendantes. Pensons au docteur Dupont, appelé d’urgence à visiter un patient, passant au pied d’un immeuble au moment précis où un ouvrier, travaillant sur le toit lâche son marteau. Qui fracasse malheureusement le crâne du médecin4. Pas de chance mais véritable hasard, essentiel et non opérationnel comme pour la roulette.

Pour Monod, dans le cas de la réplication génétique, l’effet fonctionnel n’a rien à voir avec l’événement mutationnel lui-même, car dépendant de la structure, du rôle actuel de la protéine modifiée, des interactions qu’elle assure, des réactions qu’elle catalyse.

De plus, le caractère microscopique des mutations implique que le principe d’indétermination de Heisenberg s’applique, entraînant une incertitude essentielle supplémentaire.

Le fait que les mutations ne sont pas équiprobables n’arrête donc pas Monod dans sa revendication du hasard.

Cobb et Birch, dans le seul livre qu’ils ont écrit ensemble, vont aussi loin qu’il est possible à des théologiens dans l’adhésion au hasard, allant jusqu’à affirmer que parfois le terme équilibre de la nature est utilisé en un sens qui n'existe pas.

Pour eux c'est un mythe plutôt que de la science, malheureusement propagé par des scientifiques qui devraient mieux connaître leur sujet5. Mais rejettent toutefois le pur hasard de Monod qui aurait dû, selon eux, appeler son livre Le hasard et la finalité.

Pas whiteheadiens pour rien, ils remarquent chez Monod la notion de téléonomie, qui selon lui caractérise tous les êtres vivants, qui est d’être porteurs d’un projet.

Non ceux d’un créateur divin, mais ceux de la sélection naturelle. Qui les distinguent de tous les autres objets de l’univers. Car pour lui, il est arbitraire et stérile de nier que l’œil soit moins le résultat d’un projet que l’appareil photographique, bien qu’issu des mécanismes du hasard et de la nécessité6.

En ce sens, ne devrait-on pas aussi considérer que le fleuve aurait pour projet de transporter l’eau de la montagne à la mer ? Le nuage de ramener l’eau de l’atmosphère à la surface de la terre ?

Le concept est critiquable. L’œil fait partie d’un organisme, non l’appareil photographique. Œil et organisme ont été façonnés par les mécanismes du hasard et de la nécessité qu’il défend par ailleurs. L’œil n’est pas conçu pour prendre une image.

Quand l’appareil photographique dysfonctionne, il n’y a que deux solutions : remplacer les pièces défaillantes ou l’appareil lui-même.

Quand l’œil est malade, une kyrielle d’options peuvent se présenter, sachant que mal voir vaut mieux que ne pas voir du tout et que la cécité elle-même n’entraîne pas toujours la mort. On peut donc aussi considérer que l’œil n’a pas de finalité et n’est pas issu d’un projet. Il est simplement un plus dans la lutte pour l’existence et la reproduction. Façonné par la sélection naturelle.

Pour Comte-Sponville, la téléonomie est une finalité sans finalisme, donc sans causes finales ; une finalité seulement apparente, pensée comme effet de causes efficientes (par exemple, dans le darwinisme, comme effet de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle)7.

Notion bizarre et paradoxale, dont Monod reconnaît l’ambiguïté car elle implique la notion subjective de projet8. Il pense que tout projet particulier n’a de sens que partie d’un projet plus général. Et que le projet plus général de toutes les adaptations fonctionnelles des êtres vivants est la conservation et la multiplication de l’espèce. Il considère arbitrairement de définir le projet téléonomique essentiel comme la transmission, d’une génération à l’autre du contenu d’invariance caractéristique de l’espèce.

Ce concept de téléonomie lui semble imposé par le respect du postulat d’objectivité sur lequel est basée la science, c’est à dire le refus systématique de considérer comme pouvant mener à une connaissance «vraie» toute interprétation des phénomènes donnée en termes de cause finale, c’est à dire de projet.

La théorie sélective darwinienne, qui fait de la téléonomie une propriété secondaire, est pour Monod la seule théorie de l'évolution qui respecte le principe objectif de la science moderne, initiée par le principe d'inertie de Galilée et Descartes, abolissant la cause finale d'Aristote. C’est cette théorie qui est la seule compatible avec le postulat d’objectivité.

Toutes les autres théories, marquées de religion ou de grands système philosophiques, postulent un principe de téléonomie initial qui guide l’ontologie et protège l’invariance.

Mais il pense que l’objectivité l’oblige à reconnaître la téléonomie ; c’est le paradoxe que la biologie doit expliquer9. C'est la performance de l'appareil téléonomique qui est testée par la sélection et c'est de ce fait que la sélection paraît accomplir un projet10.

Pour Monod, les philosophies occidentales sont depuis les grecs partagées entre deux attitudes opposées.

Pour l’une, la réalité authentique et ultime de l’univers ne peut résider qu’en des formes parfaitement immuables, invariantes par essence.

Pour l’autre, au contraire, c’est dans le mouvement et l’évolution que réside la seule réalité de l’univers. Le seul a priori pour la science est le postulat d'objectivité qui selon lui interdit à la science de prendre part à ce débat.

Et la science est vouée à chercher les invariants. Il est impossible d’analyser un phénomène en termes autre que celle de ses invariants ; le terme le plus clair est la cinétique qui a nécessité l’invention du calcul différentiel à exprimer ce qui change en termes de ce qui reste inchangé.

Dans la diversité infinie des phénomènes singuliers, la science ne peut chercher que les invariants. Un dogme renforcé par le postulat de l'identité des atomes dans un même état quantique.

Il y a une dose de platonisme dans la science. Mais pour Monod on peut se demander si tous les invariants ne sont pas des fictions substituées à la réalité pour en donner une image opérationnelle11.

Notons que les paradoxes de la dualité onde-corpuscule12 et le principe d’indétermination13 de Heisenberg peuvent sembler mettre en question le réalisme idéaliste exposé ici.

Bien qu’ayant entrevu la subjectivité nominaliste de son projet, il reste foncièrement défenseur d’une vision idéaliste. La dualité phénotype – génotype a paru suspecte à beaucoup. Il reconnaît que le débat entre les défenseurs des idées et leurs opposants est nécessaire au progrès de la science.

Mais il ajoute sarcastiquement qu’on ne peut que regretter, pour les contempteurs des idées, que ce progrès, auxquels ils contribuent, leur donne invariablement tort14.

La théorie génétique est une théorie idéaliste et le fait de connaître la structure des gênes et leur reproduction invariante n’arrange rien car c’est une théorie purement mécaniste et par conséquent objectivement idéaliste15. La cellule est bien une machine cartésienne16. Et l’organisme entier constitue le développement ultime du message génétique lui-même. Il existe bien un déterminisme interne à l’organisme17.

La notion de stéréospécificité est fondamentale dans cette vision. Il s’agit de la notion de reconnaissance de formes spatiales qui permet aux molécules de s’assembler spontanément et de manière ad-hoc en vue du projet de développement de l’organisme. Elle permet l’apparition d’ordre et de différentiation structurales, l’acquisition de fonctions à partir d’un assemblage désordonné de molécules dépourvues de toute activité autre que la reconnaissance des partenaires avec lesquels elles vont constituer la structure. L’organisation était contenue en puissance dans ces constituants.

Ce n’est pas une création, c’est une révélation18. Qui porte sur le développement de l’organisme mais non sur l'évolution, qui prend sa source dans l'imprévisible essentiel et donc créatrice de nouveauté absolue.

Les processus de reproduction sont sujets à des altérations accidentelles, fruits du hasard. Elles sont la seule source de nouveauté19. Les événements qui donnent lieu aux variations sont microscopiques, fortuits, et sans relations avec l'évolution macroscopique. La sélection opère sur les êtres macroscopiques20. Elle s'opère sur les fruits du hasard et ne peut s'opérer ailleurs, mais dans la sélection toute espèce de hasard est banni. C’est le règne de la nécessité.

Aucune théorie ne peut inclure l’ensemble de la biosphère d’une manière qui serait déductible des premiers principes21. Les processus impliqués sont irréversibles, de sorte que l’évolution introduit une flèche du temps, semblable à celle de la thermodynamique et, pour Monod, identique même22.

L’idéalisme de Monod ne le rapproche guère des opposants au «réductionnisme» cartésien.

Il se plaint que les holistes et organicistes renaissent, tel le phœnix, à chaque génération, ne comprenant pas la méthode analytique qu’ils qualifient de réductionnistes et dont ils contestent la pertinence pour l’étude des êtres vivants.

Cette méthode serait à jamais stérile, comme prétendant ramener les propriétés d’une organisation très complexe à la somme de ses parties.

C’est là pour Monod une très mauvaise et très stupide querelle qui témoigne, chez les holistes, d’une très profonde méconnaissance de la méthode scientifique et du rôle essentiel qui joue l’analyse.

L’étude de la cybernétique23 microscopique illustre pour lui plus que tout autre domaine de la biologie moléculaire la stérilité des thèses organicistes par rapport à la puissance de la méthode analytique. L’organisme transcende les lois physiques, tout en les observant, pour n’être plus que poursuite et accomplissement de son propre projet24.

Mais l’apothéose du livre se veut éthique.

Tous les systèmes traditionnels mettaient l’éthique hors de la portée de l’homme, note Monod. Les valeurs ne lui appartenaient pas, c’est lui qui leur appartenait. Il sait maintenant qu’elles sont à lui seul… et se tourne contre la science.

Le postulat d’objectivité comme nécessaire à la vérité entraîne une ségrégation entre éthique et connaissance.

C’est cette distinction radicale qui a créé la science. L’authenticité est pour Monod le domaine qui associe les deux concepts en maintenant leur distinction. L’amalgame entre éthique et connaissance ne mène qu’aux non-sens et mensonges les plus criminels. On le voit surtout dans le discours politique.

Et pas seulement de la part des responsables politiques. Les hommes de science eux-mêmes, hors de leur domaine, se révèlent dangereusement incapables de distinguer entre la catégorie des valeurs et celle de la connaissance.

La connaissance vraie ignore les valeurs mais il faut pour la fonder un axiome de valeurs.

Le postulat d’objectivité, pour établir la norme de la connaissance, définit une valeur qui est la connaissance objective elle-même. Accepter ce postulat c’est énoncer la proposition de base d’une éthique : l’éthique de la connaissance. Celle-ci définit une valeur transcendante, la connaissance vraie, et propose à l’homme non pas de s’en servir, mais désormais de la servir par un choix délibéré.

Elle est un humanisme, car elle respecte dans l’homme le créateur et le dépositaire de cette transcendance.

Cette éthique est pour lui la seule attitude à la fois rationnelle et délibérément idéaliste sur la-quelle pourrait être fondée un véritable socialisme.

Monod cherche à trouver un humanisme socialiste réellement scientifique.

L’homme vivrait alors dans un royaume où il serait défendu par des institutions qui, voyant en lui le sujet et le créateur du royaume, devraient le servir dans son essence la plus unique et la plus précieuse25.

1Stephen J. Gould, Le pouce du Panda, p88, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982

2Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p147 à 150, Éditions du Seuil, 1970

3Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p147 à 150, Éditions du Seuil, 1970

4Cette forme de hasard est esquissée par Spinoza dans l’appendice à la première partie de son Éthique.

5C.Birch & J.Cobb, The Liberation of Life, p37

6Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p25, Éditions du Seuil, 1970

7André Comte-Sponville, Dictionnaire Philosophique, p989, 5ème tirage, Presses Universitaires de France, 2017.

8Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p30, Éditions du Seuil, 1970

9Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p37-38, Éditions du Seuil, 1970

10Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p156-157 Éditions du Seuil, 1970

11Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p133-135 Éditions du Seuil, 1970

12Le fait que la lumière et les particules fondamentales peuvent se présenter tour à tour comme des phénomènes ondulatoires ou corpusculaires.

13Ce principe affirme qu’il existe une limite fondamentale à la précision avec laquelle il est possible de connaître deux propriétés fondamentales d’une parti-cule, par exemple sa vitesse et sa position.

14Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p193 Éditions du Seuil, 1970

15Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p58 Éditions du Seuil, 1970

16Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p145 Éditions du Seuil, 1970

17Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p28 Éditions du Seuil, 1970

18Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p116-117 Éditions du Seuil, 1970

19Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p147-148 Éditions du Seuil, 1970

20Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p155 Éditions du Seuil, 1970

21Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p61 Éditions du Seuil, 1970

22Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p160 Éditions du Seuil, 1970

23Étude des mécanismes d’information des systèmes complexes, particulièrement dans le contexte des phénomènes de rétroaction.

24Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p105-107 Éditions du Seuil, 1970

25Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, p193 Éditions du Seuil, 1970