Ils nous tuent...et parfois nous mangent...

Les touristes viennent voir les tigres mais nous devons vivre avec eux dit Samjhana, une népalaise vivant près du parc national de Bardiya1. Vivre...ou mourir. Comme la belle-mère de Samjhana, croquée par l’un des fauves errant dans les environs alors qu’elle coupait des herbes pour nourrir son bétail. Je l’aimais plus que ma mère, dit-elle en pleurant. Dans les années qui viennent, de plus en plus de famille vont souffrir comme moi, et le nombre de victimes va augmenter. Car le Népal a rempli son objectif de doublement du nombre de tigres.

Bhadai Tharu est un conservationniste qui donne des cours pour expliquer aux gens que les tigres ont le droit de vivre dans la forêt comme les humains. Pourquoi serait-elle seulement aux humains , demande-t-il ? Un malentendu divise les humains et la vie sauvage explique-t-il à ses élèves. Malentendu qui lui a déjà coûté un œil. Arraché par un tigre. Qui n’a, heureusement, pas pu prendre le reste. J’étais en colère et triste, dit-il. Quelle erreur avais-je fait comme conservationniste ? Peut-être justement celle d’être un conservationniste dirons-nous. Mais les tigres sont des animaux en danger, dit-il. Nous devons les protéger. Notons quand même qu’au Népal les tigres tueurs de personnes humaines sont pourchassés et mis sous les barreaux.

Ces attaques ont provoqué une révolte dans son village après l’agression de deux personnes par un léopard. La répression policière qui s’en est suivi a entraîné la mort d’une jeune fille, nièce du couple attaqué. Les autorités népalaises ont promis une indemnité à la famille de la victime. Comme aux propriétaires de moutons égorgés par des loups protégés chez nous. Et de lui élever une statue. Comme martyre de la dictature écologiste ? Et promettent de construire plus de murs et de clôtures pour séparer l’humanité et la nature sauvage. Sanctionnant par là l’échec des processus de réconciliation de l’humanité avec la nature sauvage voulues par les biologistes de conservation et autres militants pour la conservation de la nature.


Autres tueurs de personnes humaines, bien qu’herbivores: les éléphants. Le ministère de l’environnement indien a communiqué que 1144 personnes ont été tuées par des éléphant ou des tigres entre avril 2014 et mai 20172. Chiffre qui n’inclut pas les léopards, serpents et autres animaux sauvages.

Au Zimbabwe, le parc national de Hwange a la capacité de faire vivre 15000 éléphants3. Il y en a 55000. Causant nombre de dégâts car il leur faut 200 litres d’eau et 400kg de feuilles et écorces par jour, et par animal. Et détresse chez les fermiers locaux, pratiquant une agriculture de subsistance et déjà appauvrit.

Et parfois leur mort par piétinement. Un fond a été créé pour aider les personnes attaquées par la faune sauvage.

Aussi le pays a invité les pays concernés à un sommet des éléphants africains tentant, sans succès, de faire abolir l’interdit sur la vente d’ivoire, émanant avant tout d’animaux morts de causes naturelles et dont les stocks valent des centaines de millions de dollars. Seuls la Zambie, le Bostwana et la Namibie ont supporté la cause. Les mêmes pays supportent aussi la chasse aux trophées comme un moyen de financer les projets locaux pour ceux qui vivent près des parcs à gibier. Nous ne voulons pas d’aide, nous voulons faire du commerce de façon à financer nos programmes, dit Tinashe Farawo, porte-parole des parcs nationaux Zimbabwéens. Mais le Kenya, qui s’oppose tant au commerce d’ivoire qu’à la chasse, n’a même pas assisté au sommet.

En 2019, le Bostwana a relancé la chasse aux trophées comme moyen de réduire la population bourgeonnante d’éléphants qui se monte déjà à 130000 animaux. Dans le district de Chobe, proche du Zimbabwe, les éléphants sont plus nombreux que les humains.

Et les attaques de la faune sur les habitants dans les environs de la ville de Kasane sont nombreuses.

Certains conservationnistes contestent les chiffres officiels de population d’éléphants. L’IUCN a pris la décision controversée de classer les éléphants africains comme espèce en danger.

Frank Limbo, un survivant miraculé de deux attaques commises respectivement par des lions et des éléphants, considère que les gens qui vivent près des réserves doivent êtres consultées par les groupes internationaux avant d’appliquer des politiques globales. Il soutient que les attaques subies n’ont pas altéré ses sentiments à l’égard des éléphants. Ils sont nos ressources naturelles, dit-il, nous ne pouvons pas nous en débarrasser, nous devons vivre côtes à côtes. Mais dans un rapport gagnant-gagnant.

Jim Nyamu, à la tête d’une organisation kényane de protection des éléphants, pense que lever l’interdiction de la vente d’ivoire pourrait encourager le braconnage dans les pays où les éléphants ne sont pas encore très nombreux. Il préfère miser sur l’écotourisme que sur la chasse. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher de faire les deux là où les éléphants abondent. Ne fut-ce que pour ne pas avoir trop d’écotouristes aplatis par des éléphants. Ce pourrait être mauvais pour le business touristique. Pour lui, aucun pays ne devrait être encouragé à agir en solitaire. Une position holiste qui prive chaque pays d’agir selon ses besoins et circonstances locale. Et qui peine à convaincre ceux qui en sont les victimes.


N’oublions pas les serpents. L’Organisation mondiale de la santé a estimé qu’entre 81000 et 138000 personnes succombent chaque années aux morsures des serpents et le triple y survivent au prix d’amputations et infirmités permanentes. Une étude indienne estime à près d’1,2 millions le nombre total de décès pour la seule Union indienne sur la période 2000 -2019. On ne ventile pas en raison des espèces en danger. On valorise beaucoup moins les serpents que les très charismatiques tigres, lions et éléphants. Mais, même quand ils ne bénéficient pas d’une protection directe en tant qu’espèce, ils bénéficient de celle qui est accordée globalement à la biodiversité.

N’oublions pas les innombrables microbes qui trouvent l’écosystème de leur rêve dans nos poumons, nos intestins, notre foie et nous tuent sans se rendre compte que, ce faisant, leur comportement n’est pas durable de leur propre point de vue.

Et rappelons nous du principe de Noé défendu notamment par David Ehrenfeld et Al Gore: le principe de valeur intrinsèque de l’environnement et de ses divers éléments implique que toutes les formes de vie ont un droit à subsister.

N’oublions pas non plus l’antagonisme fondamental entre ces principes et l’humanisme.








1Tiré de Nepal: Return of the tigers brings both joy and fear , Anbarasan Ethirajan and Rebecca Henschke BBC News Nepal, 29 juillet 2022

2Tiré de Elephant and tiger attacks highlight India's wildlife conflict, Anbarasan Ethirajan BBC News, 12 août 2017.

3Tiré de Zimbabwe's dilemma over deadly elephant attacks - BBC News 19 novembre 2022.