Naturel est un terme faussement évident qui, en fait, contient tant de définitions différentes possibles qu’il peut pratiquement tout dire et finit par ne plus rien vouloir dire.

Tentons une recherche du côté de la philosophie. Comte-Sponville nous dit qu’au sens large ou classique, naturel désigne tout ce qui n’est pas surnaturel, et au sens étroit et moderne, tout ce qui n’est pas culturel. Ce dernier sens étant problématique car si l’homme fait partie de la nature, comme le pense Comte-Sponville, comment ne serait-ce pas vrai aussi de la culture1 ?

L’excellent dictionnaire philosophique Lalande explique que naturel peut être dit dans tous les sens du mot nature. Lesquels sont exposés en huit catégories et six pages denses, suivies d’une longue critique des ambiguïtés du mot. Avec un conseil :

Nous croyons qu’il y aurait grand avantage à réduire autant que possible l’usage de ce mot.

Le moins que l’on puisse dire est que cet excellent conseil n’a pas été suivi, le mot nature est aujourd’hui partout, avec les confusions qui s’ensuivent, jusque dans la législation européenne.

En guise de définition à naturel, le dictionnaire tente d’éviter l’écueil en fournissant une liste d’antonymes, au nombre de quinze2.

Suggérant au moins quinze significations différentes au mot naturel.

On y remarque surnaturel – tout ce qui nous entoure est naturel, y compris l’humanité et tout ce qu’elle produit mais à l’exclusion des fantômes, des fées et êtres divins - ; humain – tout est naturel sauf l’humanité ; artificiel - tout est naturel sauf ce qui est produit par l’humanité ; divin et spirituel - tout est naturel sauf le domaine religieux.

Encore la liste de Lalande n’est-elle pas limitative. Mon marchand de thé appelle naturel un thé qui n’a pas été aromatisé, quand bien même les arômes proviendraient d’une plante cultivée de manière bio.

À l’épicerie de mon village, grillé est antonyme de naturel. Quand on parle du jambon. Ce qui mériterait une longue digression métaphysique qui n’a pas sa place ici.

La narratrice d’un documentaire sur les procédés de teintures des étoffes qualifia un jour le chrome de non-naturel, au contraire du safran par exemple. Le chrome étant un élément, cela suggère que l’oxygène ou le carbone ne le seraient pas non-plus.

Le sentiment que le naturel, c’est bon, induit parfois une curieuse inversion : ce qui est perçu comme bon, ou sain, finit par être perçu comme naturel indépendamment de son origine.

Quand on parle d’environnement ou de santé, ce sont les sens artificiel et humain qui dominent aujourd’hui dans la culture occidentale comme antonymes de naturel.

Ce qui ne simplifie en rien le problème tant il est difficile – et même impossible - de tracer une frontière claire entre les mondes artificiel et naturel.

Une telle frontière étant une illusion, les opposants aux pesticides dits synthétiques ont choisi arbitrairement le niveau moléculaire.

S’ils avaient choisi le niveau atomique, tout serait naturel car l’humanité n’a inventé aucun atome.

S’ils avaient choisi le niveau des mélanges chimiques, il n’y aurait plus grand chose de naturel tant l’influence humaine se fait partout sentir.

Au point que, dans ce sens du mot naturel, l’agriculture elle-même n’est pas naturelle car inventée par l’humanité. Au point que certains écologistes particulièrement profonds font remonter le début du déclin supposé de la Nature à l’invention de celle-ci.


Mais n’est-ce pas l’homme aussi qui crée le blé ? Les productions que l’on appelle naturelles ne sont pas pour la plupart – celles du moins qui servent aux besoins de l’homme – l’œuvre spontanée de la nature. Ni le blé ni la vigne n’existaient avant que quelques hommes, les plus grands des génies inconnus, aient sélectionné et éduqué lentement quelque graminée ou quelque cep sauvage. C’est l’homme qui a deviné dans je ne sais quelle pauvre graine tremblant au vent des prairies, le trésor futur du froment. C’est l’homme qui a obligé la sève de la terre à condenser sa plus fine et savoureuse substance dans le grain de blé, ou à gonfler le grain de raisin.

Les hommes oublieux opposent aujourd’hui ce qu’ils appellent le vin naturel au vin artificiel, les créations de la nature aux combinaisons de la chimie. Il n’y a pas de vin naturel ; il n’y a pas de froment naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l’homme. La nature elle-même est un merveilleux artifice humain


Jean Jaurès


Ce petit bijou humaniste est tiré de La Houille et le blé, dans La Petite République du 31 juillet 1901.

Nous pouvons dire avec Jaurès qu’il n’existe aucun vin naturel, car le vin n’existe pas sans l’art du vigneron. Pas de sources ou de lacs de vins.

Toutefois, la molécule d’alcool – éthanol – aussi nocive soit-elle, n’a pas été inventée par l’homme, existant de manière très accessoire dans l’environnement. Il n’en faut pas plus pour autoriser certains vins à porter des labels vin issu de l’agriculture biologique malgré la nocivité de l’alcool3.

Avec, en arrière-plan, consciemment ou inconsciemment, l’idée qu’est naturel ce qui a été fait directement par Dieu – au niveau moléculaire -, avant le péché originel. Que c’est bon car la Bible l’affirme. Et que les produits que nous inventons sont néfastes parce que souillés par la faute d’Adam.


C’est ce que l’on peut qualifier de sémantique édénique, omniprésente aujourd’hui dans notre relation à l’environnement.



1André Comte-Sponville, Dictionnaire Philosophique, p6785ème tirage, Presses Universitaires de France, 2017.

2Acquis, réfléchi, contraint, artificiel, affecté, humain, divin-spirituel, révélé, régénéré, surnaturel, surprenant, suspect, monstrueux, positif (droit naturel), légitime (enfant naturel) – ce dernier terme est issu d’une confusion : on appelait jadis enfants légitimes et naturel les enfants issus du mariage, enfants naturels les enfants né hors-mariages à l’exclusion des enfants nés de l’inceste et de l’adultère, qui n’étaient ni l’un ni l’autre – les enfants du Diable.

3À l’heure où j’écris ces lignes, il n’existe pas encore de label de vinification biologique proprement dit.