Reconnaissons-nous l’être qui ronronne sur nos genoux comme un siamois, un chat, un félin, un mammifère, un animal en raison d’essences qu’ils auraient en eux ou bien en suite de nos choix pratiques ? C’est le sujet de la querelle des universaux qui déchira le moyen-âge. En simplifiant fortement, les deux types de positions prirent les noms de réalistes – qui croient à la réalité des espèces comme essences – et les nominalistes – qui pensent qu’elles n’existent que parce que nous les nommons ainsi. Pour ceux-ci, deux membres d’une même espèce ne se ressemblent pas parce qu’ils ont une essence commune mais nous pouvons les classer dans une même espèce parce qu’ils se ressemblent. Il y a plus qu’une nuance : deux visions du monde opposées.

Au XIVème siècle, le moine franciscain anglais Guillaume d’Ockham, champion du nominalisme, avait proclamé que Dieu ne créé pas en gros, ne forme pas deux choses dans le même moule, fussent-elles aussi semblables qu’une rose à une autre rose ; il n’a pas épargné sa force, qui est absolue. Il peut donc renouveler le monde dans l’émergence de formes infinies et il le fait, en vérité, à chaque instant1

Notons que, dans la vision nominaliste, les choix pris pour bâtir nos classifications ne se font pas sans raisons et la question de savoir si elles sont arbitraires est sans doute mal posée2. En pratique, la querelle oppose plus la croyance ou non en l’existence d’essences intrinsèques derrière nos classifications.

La querelle ne portait à l’origine pas seulement sur les classifications des êtres vivants mais portait plus largement sur des conceptions métaphysiques inspirées d’Aristote. Celui-ci expliquait entre autres la gravité par le fait que certains objets avaient une essence de lourdeur qui les incitait à se diriger vers le bas et d’autres une essence de légèreté les poussant à se mouvoir vers le haut. Une conception purement descriptive qui n’explique rien mais semble juste car, en effet, les objets lourds tombent. La révolution des sciences mécaniques initiée par Galilée, Descartes et Newton a semblé reléguer cette querelle aux oubliettes mais les sciences du vivant ne s’en sont jamais totalement affranchies.

Darwin fut le principal défenseur de la vision nominaliste de l’espèce :

Je ne discuterai pas non plus ici les différentes définitions que l'on a données du terme espèce. Aucune de ces différentes définitions n'a complètement satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d’eux sait vaguement ce qu'il veut dire quand il parle d'une espèce.3

Plus loin : Pour déterminer, par conséquent, si l'on doit classer une forme comme une espèce ou comme une variété, il semble que le seule guide à suivre soit l'opinion des naturalistes ayant un excellent jugement et une grande expérience ; mais, souvent, il devient nécessaire de décider à la majorité des voix, car il n'est guère de variétés bien connues et bien tranchées que des juges très compétents n'aient considérés comme telles, alors que d'autres juges, tout aussi compétents les considèrent comme des espèces.4

Consciemment ou inconsciemment ce vaguement tire avant tout son inspiration du récit biblique qui affirme que Dieu a créé ses créatures selon les espèces. Une vision fortement essentialiste. Celle de Darwin est tout au contraire nominaliste. Certes, on connaissait depuis longtemps le fait que la notion d’espèce biologique n’admet pas de définition claire et complète. Beaucoup pensaient que c’était seulement le fait que le plan divin qu’elles forment nous reste caché. Avec Darwin, Même si tout un chacun ne peut encore croire que le monde vivant est le fruit d’un projet divin, Darwin prouve qu’il n’y a pas de plan, divin ou pas.

Il consacre tout un chapitre5 à étudier les phénomènes d’hybridation pour prouver qu’il n’y a pas de distinction essentielle entre espèces et variétés. Il en déduit que les croisements entre espèces n’ont pas étés frappés de stérilité uniquement pour que les formes organiques ne puissent pas se confondre dans la nature. Pour lui, ni la stérilité ni la fécondité ne fournissent aucune distinction certaine entre les espèces et les variétés. On considérait alors que la stérilité des hybrides était un meilleur critère pour définir la barrière des espèces que la stérilité elle-même. Mais ce serait pour Darwin un étrange arrangement d’autoriser des hybrides et ne pas leur laisser la fécondité. De plus, certaines hybridations ne sont possibles que si le mâle appartient à une espèce, la femelle à l’autre, et non l’inverse. Certains hybrides très difficiles à obtenir sont parfaitement fertiles alors que d’autres, faciles à obtenir sont rigoureusement stériles. On observe d’autres étrangetés dans le monde des greffes. Parfois une espèce greffée sur une autre tige est plus fertile que sur la sienne. Parfois une fleur fécondée par le pollen d’une autre espèce est plus fertile qu’avec celui de sa propre espèce.

Il n’y a aucune logique derrière ces phénomènes. La stérilité est simplement la conséquence de différences inconnues qui affectent le système reproducteur. Ce n’est pas une propriété dont les espèces ont étés spécialement douées. Et Darwin de dénoncer le raisonnement circulaire consistant à promouvoir les variétés au rang d’espèce dès qu’elles n’ont pas d’hybrides féconds.

Avec une conclusion révolutionnaire : Bref, nous aurons à traiter l'espèce de la même manière que les naturalistes traitent actuellement les genres, c'est-à-dire comme de simples combinaisons artificielles inventées pour une plus grande commodité. Cette perspective n'est peut-être pas consolante; mais nous serons au moins débarrassés des vaines recherches auxquelles donne lieu l'explication absolue, encore non trouvée et introuvable, du terme espèce.6


C'est en 1935 que le concept d'écosystème fait son entrée officielle dans l'histoire sous la plume7 d’Arthur G. Tansley8. Il prévient que l'outil conceptuel qu'il propose à une particularité :

En fait les systèmes que nous isolons mentalement ne sont pas seulement inclus dans de plus larges, mais se chevauchent, s’entremêlent et interagissent aussi ensemble. L'isolation est partiellement artificielle, mais c'est le seul moyen possible par lequel nous pouvons procéder.

Il s'agit donc d'un outil purement mental, à utiliser faute de mieux. Une découpe en partie arbitraire de l’environnement pour nous en faciliter l’étude. Dans son étendue spatiale comme dans l’échelle choisie pour l’étude. Une conception nominaliste de l’écosystème, en phase avec le nominalisme darwinien. Il n’a pas d’essence, c’est en somme une tranche d'un ensemble qui n'est pas un tout.

La raison pour laquelle Tansley introduit l’écosystème est qu’il veut opposer un concept matérialiste à deux métaphysiques très spirituelles : le holisme et l’organicisme.

Paradoxalement, le concept de Tansley sera complètement retourné de son sens initial pour être, aujourd’hui, largement imprégné de holisme et d’organicisme. En témoigne, par exemple, le concept de santé des écosystèmes.



















1P. Alféri, Guillaume d’Ockham le singulier, p129, Éditions de Minuit 1989, repris de Jean-Jacques Kupiec, et Pierre Sonigo, Ni Dieu ni gène, p27, Édition du Seuil, 2000

2Et le nominalisme n’empêche pas de croire en l’existence d’une réalité extérieure. Il ne s’agit pas ici de l’opposition entre réalisme et idéalisme.

3L'Origine des espèces, p91, GF-Flammarion 1992

4L'Origine des espèces, p95, GF-Flammarion 1992

5Chapitre VIII dans l’édition originale, XI dans des éditions ultérieures.

6L'Origine des espèces, p544, GF-Flammarion 1992

7In The Use and Abuse of vegetational Concepts and Terms

8Le terme lui aurait-été suggéré par un collègue, Roy Clapham, à sa demande (selon wikipedia).