Nous sommes venus à Assise pour chercher une vision et de l'espoir. Une vision pour découvrir une nouvelle relation attentionnée avec le reste de notre monde vivant, et l'espoir que la destruction de la nature peut être arrêtée avant que tout ne soit gaspillé et perdu. Je pense qu’aujourd’hui, en ce fameux autel du saint patron de l'écologie, une nouvelle alliance puissante sera forgée entre les forces de la religion et celles de la conservation de l'environnement.


Philippe, Duc d’Édimbourg


1986. Dans le cadre du vingt-cinquième anniversaire de sa fondation, et à la suggestion de son président, le Duc d’Édimbourg, le WWF International organise à Assise des rencontres1 entre cinq dignitaires religieux sur le thème de l'environnement, pour venir discuter comment leur foi pouvait aider à sauver le monde naturel, selon la terminologie de l'ARC, ou Alliance of Religions and Conservations, organisation issue de l’événement2.

Pourquoi Assise ? Parce que Saint François d'Assise est le saint catholique des écologistes, déclare le Duc3.

La suggestion de Lynn White a fait son chemin. Sa remarque sur l'échec d'une vision agnostique du monde concevant l'homme comme partie entière du processus naturel reste plus que jamais d'actualité puisqu'il existerait un monde naturel distinct du nôtre qui serait "à sauver".

Hindouisme, Islam, Christianisme, Judaïsme et Bouddhisme ont chacun un représentant. Ils sont accompagnés d'un pittoresque rassemblement d'éco-pèlerins.

L'ambiance est festive.

Les pèlerins, dirigeants religieux, musiciens et danseurs marchèrent dans Assise au côté de scientifiques et de défenseurs de l'environnement, leurs divisions dépassées par leur engagement mutuel envers le monde naturel. Entrant dans la ville, les marcheurs furent accueillis par une glorieuse cacophonie de sons et de couleurs alors que des chanteurs et des interprètes du monde les rejoignirent dans les célébrations4.


L'heure est aussi à la repentance.


Le rassemblement s'ouvrit par une dramatisation de la destruction des peuples indigènes et de l'environnement du tiers-monde. Des excuses formelles furent faites par les participants à un guerrier Maori obstruant l'entrée de la Basilique de Saint-François lors de l'entrée dans l'édifice5.


La représentativité des personnalités religieuses invitée est encore limitée. Ainsi, l'ensemble du christianisme est représenté par le seul Père Serrini, Ministre général des Franciscains.

Lequel affirme que Dieu a déclaré que tout était bon, en effet, très bon. Il n'a rien créé sans nécessité et n'a rien omis qui ne soit nécessaire. Une bonté qui comporte une exception qui nous concerne de près : Les chrétiens pensent que le refus du premier homme de vivre en conformité avec la sagesse divine a introduit la disharmonie dans sa relation avec Dieu et les créatures... Une vision du monde typiquement pré-darwinienne. En phase avec diverses formes d'écothéologie alors en plein développement.

...donc, même dans l'opposition des différents éléments de l'univers, il existe une harmonie divinement conçue car les créatures ont reçu leur mode d'existence par la volonté de leur Créateur, dont la finalité est qu'à travers leur interdépendance, ils portent à la perfection la beauté de l'univers.

Décidément, Darwin ne semble jamais avoir atteint Assise. ... le protectorat6 de l'homme ne peut être compris comme un permis pour abuser, gâter, gaspiller ou détruire ce que Dieu a fait pour manifester sa gloire. Ce protectorat ne peut être autre chose qu'une intendance en symbiose avec toutes les créatures.

Ultérieurement, l'ARC se développera en incluant de nouvelles religions, en diversifiant la représentation chrétienne et en étoffant ses textes fondamentaux. Taoïsme, Shintoïsme, Baha'isme, Jaïnisme, Sikhisme et Confucianisme rejoindront le mouvement.

Les notions de base de l'écothéologie chrétienne trouvent des équivalents plus ou moins proches dans les autres religions. Ainsi la notion de Califat7 de la Terre attribuée à l'homme par l'Islam fait écho à l’Intendance de la Création chrétienne. Le concept est par contre plus difficile à transposer dans les religions orientales.

Toutefois, le but initial n'était pas d'imposer un texte œcuménique à signer, mais de permettre aux différentes religions de communiquer ce qu'elles faisaient pour la conservation de la nature, et de stimuler les initiatives pratiques, souvent conseillées par le WWF. L'idée était que chaque religion fasse de son mieux pour "prêcher l'évangile" de la conservation et, si possible, initier d'elle-même des projets pratiques de conservation.8


Par-delà leurs nombreuses divergences, la plupart des religions montrent quelques points de convergences. L'idée d'harmonie du monde est de celles-là. À l'harmonie divinement conçue mentionnée plus haut, le père Serrini ajoute que : Chaque religion célébrera la dignité de la nature et le devoir de chaque personne de vivre harmonieusement dans le monde naturel et que nous sommes convaincu de l'inestimable valeur de nos traditions respectives et de ce qu'elles peuvent apporter pour rétablir l'harmonie écologique9. La déclaration Sikh note que la finalité des êtres humains est d'atteindre un état béni et d'être en harmonie avec la terre et toute la création.

Celle de la foi Shinto : Les anciens mythes japonais mettent l'emphase sur l'harmonie avec la nature et le maintien de l'équilibre entre l'humain et le monde naturel.

Chez les musulmans : Notre responsabilité est de garder l'équilibre et l'harmonie dans la création d'Allah.

Pour les Hindous Selon la religion hindoue ce qui soutient toutes les formes de vie et aide à maintenir une relation harmonieuse entre elles est le dharma. Ce qui perturbe une telle écologie est adharma10 ...L'harmonie naturelle qui devrait exister dans le jeu des énergies entre l'humanité et le monde naturel est maintenant perturbée par le plus faible des joueurs dans le jeu : l'humanité11.

Pour les adeptes de Confucius, la terre est vivante : Nous observons sa présence, apprécions sa beauté et participons à sa créativité. Nous partageons dès lors sa richesse et sa fécondité avec toute la vie de la Planète Bleue. Cependant, l'humanité a abusé de ce beau don de manière répétée en l'exploitant sans scrupule, ignorant les notions confucianistes d'équilibre et d'harmonie... Une relation harmonieuse durable entre l'espèce humaine et la nature n'est pas seulement une idée abstraite, c'est un guide concret pour la vie pratique.

Les évêques catholiques d'Australie invitent à renouveler l'harmonie entre nous, notre créateur et notre monde.

Pour les Bouddhistes : Nous devons vivre comme le Bouddha nous l'a appris, en paix et en harmonie avec la nature.

Les baha'i soulignent que : La Science et la technologie devraient guider l'humanité à vivre en harmonie avec la nature. La Science devrait être guidée par des principes spirituels, pour préserver autant que possible la biodiversité de la terre et l'ordre naturel, d'une façon qui assure la durabilité à long terme.

Chez les Taoïstes : certaines façons de penser ont déséquilibré la relation harmonieuse entre les êtres humains et la nature, et surestimé le pouvoir et l'influence de la pensée humaine... Dans le Taoïsme, tout est composé de deux faces opposées connues comme le Yin et le Yang. Le Yin représente le féminin, le froid, le doux et ainsi de suite ; le Yang représente la masculinité, le chaud, le dur et ainsi de suite. Les deux forces sont en lutte constante en toutes choses. Quand ils atteignent l'harmonie, l'énergie de la vie est créée. De ceci nous pouvons voir à quel point l'harmonie est importante pour la nature. Celui qui comprends ce point verra et agira de manière intelligente. Autrement il violera probablement les lois de la nature et détruira l'harmonie de la nature.

Ce dernier point souligne un aspect fondamental de la plupart des pensées religieuses : la croyance en l'existence de lois éthiques de la nature, c'est à dire des lois que nous avons la capacité mais non le droit moral d'enfreindre.

Les philosophies agnostiques ou athées issues des temps modernes occidentaux postulent généralement l'existence de lois purement physiques ou logiques que nul n'a la capacité d’enfreindre. Nul ne peut enfreindre le principe d'inertie ou les lois de la thermodynamique par exemple. Une conséquence de ce credo éthique, est qu'il mène souvent à une vision dualiste du monde. La capacité d'enfreindre ces lois éthiques est généralement réservée à l'humanité. Peu croient que les coccinelles ou les choux-fleurs disposent d'un tel pouvoir. L'écothéologie des processus fait exception puisqu'elle postule que même les atomes ou les quarks le peuvent.


Le monde occidental contemporain est largement dominé par ce que nous qualifierons de dualisme naturiste biblique.

Le dualisme réfère à une vue de la réalité constitué de deux parties incompatibles. Naturiste est traditionnellement employé pour désigner les philosophies qui valorisent la nature, ici opposée à l'humanité12. C'est, en quelque sorte, la foi du charbonnier populaire, complémentaire de l'écothéologie.

Novembre 2009. Lors d'une réunion conjointe hébergée par le Duc d’Édimbourg au Château de Windsor, l'ARC et l'UNDP13, accompagnés des représentants de trente-et-une confessions traditionnelles, célèbrent le lancement d'une action appelée Engagement à long terme pour une planète vivante14.

En présence de Ban KI-Moon, secrétaire général de l'ONU, qui déclare que les confessions mondiales occupent une position unique dans les discussions sur le sort de notre planète et de l'impact grandissant du changement climatique...Vous êtes les dirigeants qui peuvent avoir l'impact le plus grand, le plus large et le plus profond15.

Un point fondamental de la stratégie de l'ARC est d'établir des engagements bien planifiés et réalistes. À cette fin, la plupart des confessions ont établi des plans d'actions sur sept ans visant à établir les bases théologiques et les priorités de l'action. Le chiffre sept a, en effet, une valeur symbolique dans de nombreuses religions et notamment le christianisme, tout particulièrement dans l'Apocalypse. Les Bouddhistes se singularisent en présentant un plan à huit ans, ce chiffre ayant une valeur symbolique plus importante pour eux.

Outre l'ONU, l'ARC entretient de bonnes relations avec de nombreuses institutions, telle la Banque Mondiale.

La banque avait envoyé un représentant à la création officielle de l'ARC, en 1995, inaugurant une collaboration fructueuse entre l'institution et l'ONG religieuse. Par exemple en publiant et aidant à la rédaction de l'ouvrage Faith in Conservation16, dans lequel chaque confession a explicité sa relation à l'environnement, en sus d'une analyse globale réalisée pour l'ARC par son secrétaire général Martin Palmer aidé de Victoria Finlay, directrice des communications.

En 1998 une conférence organisée par l'ARC et co-dirigée par l'archevêque de Canterbury et le président de la Banque Mondiale initie le World Faiths Development Dialogue17, dont le mandat est d’œuvrer à des programmes de développement sur des matières telles que la santé ou l'éducation. De fait, l'ARC était devenu l'interlocuteur privilégié de la Banque Mondiale pour discuter des problèmes d'environnement et de gestion des ressources naturelles du point de vue des religions.


Zug, Suisse, Octobre 2017. L'ARC franchit une étape avec son colloque Faith in the Finance. Précédé de la publication d'un ouvrage du même nom commandé par l'UNEP et l'OCDE, le but est de coordonner l'action des églises en faveur de stratégies de placements financiers plus conformes à leurs éthiques. Certes, les églises ont pour la plupart depuis longtemps exclu les actions d'entreprises actives dans des domaines contraires à leur doctrine. L'ambition est cette fois d'agir de manière plus proactive.

Il en résultera FaithInvest un nouveau réseau et plate-forme pour identifier et créer des opportunités de placements en phase avec les valeurs défendues par les groupements religieux, incluant combattre l'injustice, réagir au changement climatique et rétablir un monde plus beau18.

Le potentiel est impressionnant : les différentes congrégations religieuses possèdent ensemble environ 10% des placements financiers mondiaux, en sus de 8% des surfaces terrestres, 5% des forêts commerciales, de très nombreuses écoles, chaînes de radio ou télévision, journaux et maisons d'édition19.


Fin juin 2019, l'ARC arrête ses activités. La raison ? Selon son secrétaire général, Martin Palmer, c'est la meilleure possible : l'organisation a accompli ses objectifs initiaux.

Elle avait été fondée pour aider les religions à travailler à la conservation, et les organisations de conservation à travailler avec les religions. Il était entendu dès l'origine que l'ARC n'existerait que le temps nécessaire pour mettre la religion au programme des principaux groupes environnementaux séculiers, et l'environnement au programme des principales religions mondiales.

C'est fait. L'ARC peut disparaître.

Mais son action ne s’arrête pas. Le programme FaithInvest, entre autres, continue. Et un nouveau centre international pour relier les églises avec les organisations de conservation ouvre ses portes à Londres en partenariat avec le WWF-UK, la Conservation Foundation et la Royal Geographical Society.





1Du 26 au 29 septembre. À ne pas confondre avec les rencontres du 27 octobre organisées à le demande du Pape Jean-Paul II

2Formellement crée en 1995. Auparavant, Network on Conservation and Religion.

3Selon le site de l'ARC. Saint des animaux sauvages dans une autre version.

4Cultural and Spiritual value of Biodiversity, p529 (Joanne O’Brien, Martin Palmer and James Wilsdon, ICOREC), p604, UNEP, Nairobi, 1999

5Cultural and Spiritual value of Biodiversity, p529 (Tim Jensen), UNEP, Nairobi, 1999

6Dominion dans le texte anglais. Pourrait-être aussi traduit par domination mais la tendance en ecothéologie est de préférer protectora.

7Ou vice-royauté

8Interview du Duc d’Édimbourg à l'ARC, 2003, www.arcworld.org

9Interview du Duc d' Édimbourg g à l'ARC, 2003, www.arcworld.org

10Swami Vibudhesha Teertha

11Shrivatsa Goswami

12Ne pas confondre naturisme et nudisme. Les nudistes ne s’appellent naturistes que quand ils opposent la nudité, considérée comme naturelle et bénéfique, à l'habillement, considéré alors comme artificiel. Notez le parallélisme avec le mythe du jardin d'Éden, d'autant que c'est d'avoir mangé le fruit défendu qui a fait prendre conscience à Adam et Eve qu'ils étaient nus. Et en eurent honte. Ne pas confondre non plus avec naturalisme, courant artistique comprenant Courbet et Zola, entre autres, ou doctrine philosophique affirmant qu’il n’existe rien en dehors de la nature… quasiment l’inverse du naturisme.

13United Nations Development Program

14Long-Term Commitments for a Living Planet

15Site arcworld.org, aujourd’hui indisponible.

16Faith in Conservation, New Approaches to Religions and the Environment ; Martin Palmer & Victoria Finlay, World Bank 2003

17Dialogue mondial des confessions sur le développement.

18Communiqué ARC ; 17 septembre 2018

19The Zug Guidelines to faith-consistent investing.