Le panneau-réclame imposé par les nécessités commerciales modernes, coupant brutalement un paysage, est une des choses qui ont le plus fait tempêter les gens dits...«de bons goûts». Il a même fait naître cette stupéfiante ridicule société qui s’intitule pompeusement La Société de protection des paysages. Connaît-on rien de plus comique que cet aréopage de braves gens chargés de décréter solennellement que telle chose fait bien dans le paysage et cela non ? À ce compte-là, il serait préférable tout de suite de supprimer les poteaux télégraphiques, les maisons, et ne laisser que des arbres, de douces harmonies d’arbres !


Fernand Léger, Les Réalisations picturales actuelles1


Ces mots, prononcés par le peintre en mai 1914, quelques mois avant la mort de John Muir, sont l’antithèse absolue de la conception du paysage de celui-ci.

Ils sonnent aussi comme un formidable appel à la libération de la tyrannie de l’harmonie et du conservatisme paysager alors à l’aube de sa puissance - omnipotent aujourd’hui.

Hélas, c’est la vision religieuse de Muir et l’étroitesse d’esprit des aréopages de braves gens qui ont imposé leur tyrannie.

Tout doit être vert ou bleu.

Sauf les fleurs. Quand elles ne sont pas OGM. Et autochtones.

Protéger un paysage signifie le plus souvent y interdire toute nouvelle construction en une vision édénique non assumée.

Ailleurs on limite l’ampleur de ces constructions afin qu’elles «s’intègrent dans la nature», terme obscur radicalement antihumaniste. Le touriste voulant photographier un paysage qui l’attire tentera des contorsions invraisemblables pour sortir du champ ce poteau électrique qui le gâte à ses yeux tout en maudissant le mandataire public qui a osé autoriser son implantation.

Celui qui assume des fils électriques au milieu de sa photo passe pour un ignare ou un fou. Photo ratée diront beaucoup – photo humaniste en fait. Qui n’a pas peur d’introduire l’élément humain dans son champ de vision paysager.

Car l’humanité est une grande créatrice. En matière de paysages et de formes de vie comme en matière de technologie stricto sensu.

La patrimonialisation des paysages est le clou sur le cercueil de la modernité, la diabolisation des biotechnologies ayant contribué à l’assassinat lui-même. Il faut regarder vers l’avant, cesser d’avancer l’argument du patrimoine pour nous forcer à des politiques systématiquement conservatrices. Ne pas avoir peur de franchir les barrières à la reproduction, encore moins se soucier d’une barrière des espèces qui n’existe pas, mais bien de réglementer nos créations sur base de leurs impacts concrets. Sans exiger d’utilité trop précise non plus.

C’est précisément parce qu’ils ne servent à rien que nous avons besoin de pétunias oranges… pour nous libérer du credo naturiste absurde, pour démythifier le monde génétique.

Certains disent : nous n’avons pas besoin des OGM, nous n’avons pas besoin de pétunias oranges. Mais nous n’avons pas besoin de Rattus Montanus non plus ! Et nous protégeons pourtant cette forme de vie. Implicitement pour faire plaisir à Dieu.

Nous avons besoin du droit de créer, y compris des formes de vies «inutiles», telles que de jolies fleurs.

L’esprit moderniste, au sens très large du mot, a représenté un large mouvement de libération humaine qui ne demanderait qu’à renaître de ses cendres si nous voulions bien nous libérer de la religiosité naturiste dominante aujourd’hui. Pour y parvenir, nous avons besoin d’une véritable libre-pensée environnementale qui brisera les chaînes que nous ont imposées les tabous religieux propres à cette pensée.


Il y a, non loin de chez moi, une micro-réserve naturelle intéressante à bien des égards. Créée à l’époque heureuse et décomplexée où la biodiversité n’existait pas encore, elle se niche sur les coteaux rocailleux d’une profonde vallée.

Pendant des siècles, le pâturage intensif des chèvres et des moutons avait conféré au lieu un air austère bien perceptible sur les vieux clichés. Des connaisseurs y virent un jour avec enthousiasme pousser des fleurs exotiques, venues du sud en remontant la vallée pour trouver à s’épanouir en un microclimat ensoleillé et protégé du vent. Las ! L’économie triomphante vient à bout des efforts des bergers. Abandonnés, les coteaux furent peu à peu envahis de plantes et arbres autochtones, une mini-forêt vint à bout de la rudesse rocailleuse qui avait pendant si longtemps servi l’esthétique locale. Depuis, un berger est payé pour maintenir le surpâturage… et protéger les fleurs exotiques.

Aujourd’hui, rocailles, broussailles et forêt renaissantes forment une petite réserve naturelle gérée par une ONG.

Des équipes enthousiastes interviennent ainsi régulièrement pour faucher et débroussailler ces espaces naturels reliques sous l'œil attentif des scientifiques, selon la page internet que la municipalité consacré au site en une réécriture de l’histoire qui la met au goût de la nouvelle religion.

Il m’arrive de me promener dans cette charmante réserve qui n’a de naturelle que le nom, contemplant le clocher de l’église de mon village, de l’autre côté de la rivière, admirant les herbes ; les arbres, la rivière qui scintille au soleil ou paresse sous la pluie : une diversité, une vraie, qui n’est pas réduite aux formes de vie.

Dans un vallon proche, un flanc de colline à l’histoire similaire est maintenu à l’état de rocaille qui s’illumine au printemps d’une gerbe de fleurs. C’est ici l’excuse patrimoniale qui est avancée pour sauver le site et son surpâturage.

Édifiant, ces deux exemples de conservation le sont par le besoin d’ancrer leurs motivations dans l’idéologie écologiste dominante… alors que si on regarde de plus près, elles s’éloignent fort de ses principes de base. Pourtant, ces sites ont des valeurs esthétique, sociale et humaniste suffisantes pour les porter sans alibi naturistes.

Ne peut-on simplement les revendiquer au nom de ces valeurs ? Nous avons besoin d’espaces verts, de parc où flâner, où randonner, de zones où déstresser de la vie urbaine. Nous n’avons pas besoin de réserves naturelles, zones où l’humanité s’exclut elle-même au nom du culte de la Nature. Nous avons besoin de parcs humanistes. Où il fait bon se promener, contempler, se délasser. Où il fait bon vivre. Humainement.

1In Fernand Léger, Les Fonctions de la peinture, p41, Éditions Gallimard, Paris, 1997, folio essais