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Charles Darwin (1809-1888)


L’un des scientifiques les plus cités au monde, père de la théorie de l’évolution la plus pertinente. Le premier, aussi, à avoir expliqué le fait, connu avant lui, qu’il n’est pas possible de donner une définition claire et complète de la notion d’espèce : Je ne discuterai pas non plus ici les différentes définitions que l'on a données du terme espèce. Aucune de ces différentes définitions n'a complètement satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d’eux sait vaguement ce qu'il veut dire quand il parle d'une espèce.1

Bref, nous aurons à traiter l'espèce de la même manière que les naturalistes traitent actuellement les genres, c'est-à-dire comme de simples combinaisons artificielles inventées pour une plus grande commodité. Cette perspective n'est peut-être pas consolante; mais nous serons au moins débarrassés des vaines recherches auxquelles donne lieu l'explication absolue, encore non trouvée et introuvable, du terme espèce.2

Ajoutons que le concept d’évolution des espèces tient de l’oxymoron.

C'est l'existence même de l'évolution darwinienne qui empêche de donner une définition claire et exhaustive du concept d'espèce, car elle est basée sur le principe de processus à l’œuvre, principalement la variation, la reproduction et la sélection qui, ensemble, forment la sélection naturelle. Et non pas sur celle de forme, explicite dans le récit de la Genèse. Les espèces ne sont pas issues d’une volonté de les créer, mais de processus aveugles, c’est la raison profonde pour laquelle le concept n’admet ni définition précise ni frontières claires. Une thématique que Darwin a abondement abordée dans sa correspondance avec Asa Gray.

Stephen Jay Gould a souligné3 comment les meilleures preuves de la sélection naturelle se trouvent, non dans les organismes les plus parfaits, mais dans les plus incongrus. Les arrangements bizarres et les solutions cocasses sont la preuve de l’évolution, un Dieu sensé n’aurait jamais pris les chemins qu’un processus naturel a bien été obligé de prendre. Dans son étude des orchidées, Darwin s’est ingénié à montrer que les systèmes complexes dont ces fleurs sont dotées avaient étés dérivés de plantes communes. Elles n’ont pas été inventées par un ingénieur omnipotent ; elles ont été bricolées à partir d’un nombre limité d’éléments existant. Et de même pour les organes inutiles, vestiges d’un passé révolu dont ils prouvent l’existence et qui passionnaient Darwin.4Les imperfections sont aussi la preuve qu’un processus a eu lieu, puisque les configurations optimales font disparaître toutes traces de l’histoire5.

Darwin consacre tout un chapitre6de l’Origine des espèces à étudier les phénomènes d’hybridation pour prouver qu’il n’y a pas de distinction essentielle entre espèces et variétés. Il en déduit que les croisements entre espèces n’ont pas étés frappés de stérilité uniquement pour que les formes organiques ne puissent pas se confondre dans la nature. Pour lui, ni la stérilité ni la fécondité ne fournissent aucune distinction certaine entre les espèces et les variétés. On considérait alors que la stérilité des hybrides était un meilleur critère pour définir la barrière des espèces que la stérilité elle-même. Mais ce serait un étrange arrangement d’autoriser des hybrides et ne pas leur laisser la fécondité. De plus, certaines hybridations ne sont possibles que si le mâle appartient à une espèce, la femelle à l’autre, et non l’inverse. Certains hybrides très difficiles à obtenir sont parfaitement fertiles alors que d’autres, faciles à obtenir sont rigoureusement stériles. On observe d’autres étrangetés dans le monde des greffes. Parfois une espèce greffée sur une autre tige est plus fertile que sur la sienne. Parfois une fleur fécondée par le pollen d’une autre espèce est plus fertile qu’avec celui de sa propre espèce.

Il n’y a aucune logique derrière ces phénomènes. La stérilité est simplement la conséquence de différences inconnues qui affectent le système reproducteur. Ce n’est pas une propriété dont les espèces ont étés spécialement douées. Et Darwin de dénoncer le raisonnement circulaire consistant à promouvoir les variétés au rang d’espèce dès qu’elles n’ont pas d’hybrides féconds.


Inspiré par l'uniformitarisme de Lyell appliquée à la géologie, il a développé sa propre vision gradualiste de l'évolution des êtres vivants.


Il a entretenu une correspondance soutenue avec Asa Gray, son principal défenseur aux États-Unis, mais aussi fervent calviniste. Pour Gray, la sélection naturelle n'avait rien d'une force aveugle, c'était l'outil par lequel Dieu maintenait l'ordre de sa création. Une forme de dessein intelligent à laquelle Darwin s’opposait vigoureusement.


Coupons court à une légende tenace : l’opposition fondamentale entre Lamarck et Darwin ne porte pas sur le concept d’hérédité des caractères acquis. Le terme n’était pas encore courant au temps de Darwin, mais il ressort de certains passages de L’origine des espèces qu’il y adhérait au moins partiellement7. La vrai différence fondamentale entre les deux principaux pionniers de l’évolution est le recours, au côté de la sélection, au hasard. Comme les lettres à Asa gray en témoigne. Un hasard que Darwin n’assume toutefois pas complètement.


Son principal défenseur en Grande-Bretagne fut tout d’abords Thomas Henry Huxley.


Le darwinisme social appliqua de manière abusive et déformée les conceptions de Darwin dans le domaine social. Le darwinisme ne doit pas être confondu avec une prétendue loi du plus fort. Le darwinisme, c'est un monde aveugle et sans but. Il n’y pas d’éthique ou de morale dans la nature. Pas de loi du plus fort non plus, car ce serait encore une morale.


Notons que la génétique naissante a rejeté Darwin. Dès la fin du XIXème siècle, Hugo De Vries a opéré un retour en arrière vers le réalisme des espèces. Avant que la synthèse néodarwinienne ne fusionne les théories de la génétique et de l'évolution. Malgré ses succès, elle est problématique par le mariage de deux visions incompatibles du monde vivant, essentialiste pour la génétique et nominaliste pour l’évolution darwinienne.


Voilà bientôt deux siècles que Darwin a franchi le premier pas pour nous libérer des illusions de l’harmonie et nous ouvrir aux richesses d’un monde aveugle. Sa pensée a été depuis fortement étendue, parfois aussi amendée, souvent enrichie. Rien n’y fait, les illusions de l’équilibre et de l’harmonie dominent plus que jamais la vie sociale et politique.

Nombre de pensées spirituelles et religieuses insistent sur la supposée interconnexion de tout ce qui existe sur terre. Dans notre monde darwinien, il serait plus juste de dire que tout interfère.

Dans un monde post-darwinien, chacun devrait avoir le courage d’évaluer sa vision du monde face à la rupture conceptuelle dramatique initiée par Darwin. Pratiquement personne ne le fait.

Si Dieu existe, il a créé un monde basé sur les processus aveugles qui le façonnent encore aujourd’hui et qui sont darwiniens. Il y a un avant et un après Darwin.

Notre monde darwinien impose une métaphysique qui rejette toute position centrale à l’humanité. Nous ne sommes que les accidents d’une vieille histoire. Pour Gould Homo Sapiens est un détail dans l’histoire de la vie8. Il n’en est pas de même dans le contexte politique. Nous sommes les seuls sur terre à pouvoir qualifier l’évolution actuelle de crise. Et lui trouver des solutions.



1L'Origine des espèces, p91, GF-Flammarion 1992

2L'Origine des espèces, p544, GF-Flammarion 1992

3S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p18-19, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

4S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p28, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

5Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

6Chapitre VIII dans l’édition originale, IX dans des éditions ultérieures.

7Par exemple : Mais le plupart des physiologistes admettent qu’il n ‘y a aucune différence entre un bourgeon et un ovule dans les premières phases de leur formation, de sorte qu’en fait les variations brusques des plantes confirment mon opinion qui attribue la variabilité au fait que les ovules ou le pollen, ou les deux, ont été affecté par le traitement que les parents ont subi avant l’acte de la conception. De tels cas prouvent également que la variabilité n’est pas nécessairement liée, comme certains auteur,s l’ont supposé, à l’acte générateur. L’origine des espèces, p54 , Flammarion, 1992.

8Stephen J.Gould, La vie est belle, Éditions du Seuil, 1991 (original : 1989)