Stephen Henry Schneider (1945 – 2010) fut un climatologue et professeur de biologie environnementale.



Ses mémoires, Science as a Contact Sport, sont un document précieux pour comprendre les premiers temps de l’alarmisme climatique et du GIEC. Il a participé à la réunion chez Al Gore de 1992 et signé l’Appel pour un engagement conjoint de la science et de la religion1 de Carl Sagan qui est à l’origine de cette réunion. Cette réunion fut l’occasion d’une réconciliation avec Carl Sagan, avec lequel il était brouillé suite à l’affaire de l’hiver nucléaire.

Il fut d’abords employé au Goddard Institute de la Nasa où il eut l’occasion de côtoyer James Hansen, avant de rejoindre la NCAR2 et puis l’Université de Stanford à la demande de Paul Ehrlich. En raison d’un modèle informatique insuffisant, Il défendit d’abord à tort la thèse du refroidissement climatique dû aux particules fines produites par l’industrie avant de se rallier au réchauffement dû aux gaz à effet de serre.

Il avait choisit une spécialisation en climatologie parce que c'était alors un domaine en plein essor, que le travail était critique pour la santé environnementale de la Terre et pour les implications sociétales du problème climatique. Il avait acquis le goût pour la politique lors des révoltes estudiantines de 1968, jouant un rôle clé dans la délégation estudiantine tentant de créer des institutions démocratiques dans son université. Ce que j'ai appris en ces temps tumultueux a été décisif dans mes efforts pour la conscientisation climatique. Vous devez être crédible, ouvert à des coalitions avec d'étranges compagnons et capable de négocier très durement avec persévérance pour avoir une chance de mettre en œuvre des changements hors du commun. Pendant des décennies, j'ai essayé d'utiliser cette expérience pour forger des coalitions d'ingénieurs, militants écologistes, scientifiques, journalistes, groupements citoyens et politiciens tordus pour s'unir sur des thèmes durables tels que les normes d'efficacité énergétique et les primes à la réductions des pollutions.

Parlant des scientifiques engagés, Schneider souligne que nous pourrions améliorer la dissémination de la connaissance scientifique si nous demandions à nos étudiants de suivre un cours de communication publique, comprenant les processus de plaidoyers politiques et de formulation en termes de science politique3


Il a décrit ce qu’on peut qualifier de dilemme du scientifique militant - du militant sincère et franc en tout cas, car tous n’ont pas les scrupules et l’indépendance d’esprit nécessaire pour l’énoncer ouvertement :


D'une part, en tant que scientifiques, nous sommes éthiquement liés à la méthode scientifique, promettant en fait la vérité, toute la vérité et rien que la vérité - ce qui signifie que nous devons inclure tous les doutes, les mises en garde, les si, les et et les mais. D'un autre côté, nous ne sommes pas seulement des scientifiques mais aussi des êtres humains. Et comme la plupart des gens, nous aimerions voir le monde meilleur, ce qui dans ce contexte, se traduit par notre travail pour réduire le risque de changements climatiques potentiellement désastreux. Pour ce faire, nous devons obtenir un large soutien, pour capter l'imagination du public. Cela, bien sûr, signifie obtenir beaucoup de couverture médiatique. Nous devons donc proposer des scénarios effrayants, faire des déclarations simplifiées et dramatiques et ne faire aucune mention de tout doute que nous pourrions avoir. Ce "double lien éthique" que nous trouvons fréquemment en nous-mêmes ne peut être résolu par aucune formule. Chacun de nous doit décider du juste équilibre entre être efficace et honnête, j'espère que cela signifie les deux4.

Schneider fut l'un des moteurs d'un nouveau phénomène, les réunions pluridisciplinaires. En effet, la division du monde scientifique en spécialités de plus en plus nombreuses et pointues, ainsi que la volonté de mettre la science au service militant d'un projet planétaire cohérent, rendaient indispensable la création de passerelles entre experts issus de spécialités très diverses. Climatologues, écologues et économistes étaient pour la première fois amenés à collaborer dans un but commun. Conjuguée à une politisation croissante de la science, la démarche n'est pas exempte de risques. Elle peut mener à des biais de confirmation, le fait que les participants se confortent les uns les autres dans des préjugés idéologiques communs qui mènent en fait à des conclusions erronées. Elle peut aussi mener les participants à surestimer la fiabilité de théories émanant d'experts travaillant dans des domaines où ils n’y comprennent goutte.

Lorsqu'il travaillait à la NCAR, il eut l'idée de fonder un Climate Club et d'organiser des conférences autour d'un verre de vin et d'un morceau de fromage en fin de journée. Il y accueillait des conférenciers experts dans des matières controversées, tels John Holdren et Paul Ehrlich, qui deviendront ses amis. C'était l'époque où, à l'aide d'ouvrages tels qu'Ecoscience, Holdren et les époux Ehrlich tentaient de réformer la société et la politique grâce à un usage militant de la Science. Ehrlich aimait les provocations catastrophistes, il pouvait être très drôle, mais aussi très insultant à l'égard de ses adversaires. Un bon mot de lui pouvait fait hurler de rire une partie de la salle, exaspérant l’autre partie. En se politisant, le monde scientifique se polarisait.

...il était évident que nous devrions vivre avec un ensemble mélangé, certains voulant transformer le NCAR en institut du changement climatique mondial – et ceux qui pensaient sincèrement que ce vaste effort était anathème à la vocation scientifique de l'institution5.

En 1972, Schneider participa à un colloque sur les risques supposés que l’avion supersonique proposé par Boeing pourrait faire courir à l’atmosphère. Les militants écologiques l’accusaient de produire de la vapeur d’eau dangereuse pour la couche d’ozone – c’est en fait un problème d’oxyde d’azote qui apparut selon Schneider6. C’est à cette occasion qu’il rencontra un jeune physicien nommé Richard Lindzen. Celui-ci déclara l’entreprise irresponsable, le rapport devant être prêt dans les deux ans, délai trop court pour que la science soit établie. Pour lui, quand les scientifiques sont forcés par la pression politique de fournir des réponses qui ne peuvent être fournies, ils violent leur intégrité scientifique. Un jeune scientifique nommé Mike Mc Cracken lui répondit en substance qu'il ne s’agissait pas de prétendre connaître la vérité mais donner le meilleur état possible de la connaissance scientifique et quelles sortes de recherches devaient être menées. Lindzen l’accusa de ne pas savoir ce qu’était la science. Les politiciens ne devaient jamais pousser les scientifiques, ceux-ci devaient rester maîtres de l’ordre du jour scientifique. Et ils formaient une meilleure entreprise que les politiciens. Pour Schneider, l’important était de fournir la meilleure image du problème aux responsables politiques chargés de le voter – plutôt qu’un sénateur s’en charge en lieu et place des scientifiques. Irresponsable pour Lindzen, qui claqua la porte du colloque avant sa fin. Deux visions politiques de la science qui auront plus tard l’occasion de s’affronter, Schneider devenant un climatologue alarmiste des plus militants, Lindzen l’un des sceptiques les plus médiatisés.

Ehrlich et Sagan étaient les hôtes réguliers de Tonight Show, célèbre émission télévisée animée par Johnny Carson. Tous deux lui recommandèrent Schneider. En 1977, il fut invité à participer à quatre émissions avant de se faire éjecter du spectacle pour être sorti du jeu des questions et réponses préparées à l'avance. Schneider était aussi habitué à l'écriture scientifico-politique. L'année précédente il avait publié7 un livre intitulé The Genesys Strategy. Titre choisit en allusion au passage biblique où Joseph interprète le rêve de Pharaon selon lequel sept années de prospérité seront suivies de sept années maigres ; la stratégie face l'adversité consistant à prendre des précautions proactives.

Schneider fut l’un des participant au premier Jour de la Terre dont il écrivit que l’événement entraîna des centaines de milliers de personnes, ensemble, pour une reconnaissance publique de l’urgence d’agir immédiatement pour sauver Mother Earth. Comme des marmottes émergeant de leurs terriers, nous regardions autour de nous en clignant des yeux de surprise au nombre de personnes présentes8.


Mis au courant par Bolin du projet de fondation du GIEC, Schneider fut d’abord sceptique. Bolin le convainquit en lui faisant valoir qu’il serait impossible d’obtenir des politiques climatiques sans un groupe scientifique sur lequel les différents pays du monde auraient un contrôle9.

Il jouera ensuite un rôle majeur dans les travaux de la nouvelle institution.


Stephen Schneider, qui ne croyait pas à l’hypothèse Gaïa en raison de rétroactions négatives observées dans le passé de la terre, aggravant l’ampleur de certaines périodes glaciaires, se battit pourtant pour organiser une conférence scientifique sur le sujet car il partageait l’idée d’une coévolution du climat et de la vie. Ce ne fut pas facile, certains scientifiques refusant par principe une conférence sur un sujet qu’ils trouvaient non-scientifique – au risque de laisser le monopole de la discussion à la contre-culture antiscientifique. Après deux ans d’efforts, il parvint à avoir sa conférence ouverte, selon ses dires, par de brillants plaidoyers de James Lovelock et Lynn Margulis. Puis vint Paul Ehrlich – un homme qui ne faisait pas de prisonniers selon Schneider. Après avoir reproché à Schneider de l’avoir obligé à défendre une position orthodoxe lui, le rebelle amoureux des positions hétérodoxes, il regarda Lovelock et Margulis droit dans les yeux et leur tança : il y a environ cent mille preuves de la sélection naturelle et aucune pour Gaïa.

La réunion fut néanmoins un grand succès. Pour Schneider, Gaïa fut si aimé ou détesté par différentes tribus que ce fut réellement bon pour les sciences de la Terre. Même si la passion obscurcit parfois l’objectivité, les gens qui se lancent dans une analyse poussée du problème contribuent au progrès des connaissances sur la Terre10.


L'objectif ultime de la Convention Cadres des Nations-Unies sur les Changement Climatiques11 est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique.

Pour Stephen Schneider, dangereux n’est pas un jugement scientifique mais plutôt un jugement de valeur sur ce qui est important, sur ce que sont des risques acceptables ou inacceptables, et pour qui. Et pour faire ce jugement de valeur, nous devons savoir qui sera impacté, comment et de combien. Ce qui sera un désavantage pour un pays pourra être un avantage pour un autre. Et comment comparer un impact sur l’agriculture dans un pays avec celui sur la santé d’un autre ? Rien de tout cela n’a été défini à Rio12.

La Convention a mis en place le processus de Conférences des Parties (COP). Les réunions étaient hautement contentieuses, écrit Schneider. Les problèmes étaient accentués par la présence importante des médias, des ONG, de scientifiques indépendants et organisations académiques qui s’enregistraient comme non-délégués mais avaient beaucoup à dire. Toutes ces interférences dérivaient de la volonté de la Deuxième Conférence sur le Climat13 d’avoir des «réunions réelles». Les rapports des scientifiques avec la presse et les ONG n’étaient pas toujours faciles, provoquant un risque d’auto-censure. Schneider rapporte que Houghton fut inquiet d’ouvrir une discussion publique sur un point scientifique qu’il proposait par peur que des éléments extrémistes de la presse et les ONG ne les tirent hors de leur contexte14.

Ces difficultés évoquées par Bolin et Schneider vont prendre une ampleur délétère à Madrid en 1995.


Schneider note que s’il y a un vaste consensus sur le réchauffement climatique, ce type de consensus n’est pas la même chose que la «vérité». De temps à autre, les opposants ont raison. En effet, nous sommes certains que certains aspects de la vision actuelle du changement climatique se révéleront d’un impact mineur alors que d’autres seront plus graves que perçus actuellement. D’où la nécessité de revoir sans cesse les processus d’étude et les politiques à mener.15


Plus de 9000 participants s’étaient rassemblés à Kyoto, fin 1997, pour les deux semaines de conférences visant à un accord en vue d’une atténuation du réchauffement climatique. Bien que certains pays aient envoyé d’imposantes délégations, la plupart étaient des journalistes ou des membres de diverses ONG.

Après de longues discussions, il fut accepté que les pays en voie de développement ne seraient pas soumis à des réductions de leurs émissions.16

Selon Schneider, bien des représentants des pays en voie de développement regardaient les partisans de politiques climatiques comme faisant partie d’une conspiration de type colonialiste visant à freiner l’industrialisation de leurs pays, afin de permettre aux pays riches de maintenir leur position économique dominante.17


L’opposition au protocole était tout particulièrement forte aux États-Unis. Le président Clinton avait proposé un engagement visant à stabiliser les émissions américaines sur la période de référence, 2008-2012, alors que l’Europe avait proposé une réduction de 15 %. Sans dire comment y arriver note Bolin18. On devine que la désindustrialisation, beaucoup plus forte en Europe, pouvait y pourvoir sans beaucoup d’effort. Al Gore, débarqué à Kyoto dans les derniers jours de la conférence, obtint un compromis à 8 % pour l’Europe, les États-Unis et le Japon. Un beau geste qui avait peu de chance d’obtenir le feu vert indispensable du Sénat. De fait, celui-ci vota l’interdiction faite aux négociateurs américains de revenir de la prochaine COP avec des engagements si les pays hors annexe I n’en acceptaient pas eux aussi. Il ne se trouva pas un seul sénateur pour s’opposer à cette motion. Et, une fois élu, le président George W. Bush s’opposa à l’accord parce qu’il exemptait des pays tels que la Chine et l’Inde. Schneider ne vit dans cette décision que l’influence néfaste des lobbies industriels19


Il ajouta que Kyoto imposa des objectifs «sans dents». Il n ‘y avait pas de conséquences pour un pays ne respectant pas ses engagements. C’était comme avoir des feux de signalisations et des limites de vitesses sans flics ni juges.20


Il remarquait que le protocole de Montréal avait arrêté la destruction de la couche d’ozone, prouvant qu’un effort international concerté pouvait être un succès21. Il notait aussi que certains pays avaient suspecté les Occidentaux d’avoir inventé le "trou" dans la couche d’Ozone pour freiner leur propre développement industriel. Des mécanismes de compensations financières avaient été instaurés pour les inciter à accepter le protocole. Schneider suggérait d’adopter les mêmes principes de compensations dans les négociations climatiques. Ce qui fut fait. Avec des résultats douteux. Certains pays utilisent ces négociations pour lier tout effort climatique de leur part à des incitants financiers imposés aux pays développés, considérés comme coupables du problème. Lesquels, poussés à obtenir des accords coûte que coûte par les ONG et leurs opinions publiques, promettent de payer et traînent ensuite les pieds pour tenir parole.

Remarquons que, techniquement, le problème climatique est d’une complexité bien plus grande que celui de l’ozone. Et implique un effort d’adaptation dont l’ampleur dépend du taux de réussite de l’atténuation, ainsi que de la variabilité naturelle du climat. Souvent présentés comme complémentaires22, l’atténuation et l’adaptation sont en fait en concurrence, les moyens engagés pour l’un ne sont souvent plus disponibles pour l’autre.















1Joint Appeal in Religion and Science ou Joint Appeal by Religion and Science

2National Center for Atmospheric Research

3Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p.228

4Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p214.

5Science as a Contact Sport, p40

6Schneider, Science as a Contact Sport, p40

7La Stratégie de la Genèse. Avec Lynne E. Mesirow

8Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p14

9Stephen Schneider, Science as a contact Sport, p125, National Geographic Society

10Science as a Contact Sport, p67

11Définition de la convention : On entend par "changements climatiques" des changements de climat qui sont attribués directement ou indirectement à une activité humaine altérant la composition de l'atmosphère mondiale et qui viennent s'ajouter à la variabilité naturelle du climat observée au cours de périodes comparables.

12Schneider, Science as a Contact Sport, p128

13Conférence de Genève, 1990

14Schneider, Science as a Contact Sport, p136

15Paul N .Edwards, Stephen H. Schneider Climate Change : Broad Consensus or «Scientific Cleansing»?

16In Bolin, A History of Science and Politics of Climate Change, p147-148

17Schneider, Science as a contact sport, p157

18Bolin, A History of Science and Politics of Climate Change, p153

19Schneider, Science as a contact sport, p155

20Schneider, Science as a contact sport, p156

21Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p.173

22Par exemple dans le rapport du giec de 2007, selon Houghton p205