Michael Ellman Soulé (1936-2020) était un biologiste américain né à San Diego.

Il est souvent considéré comme le fondateur – ou le parrain - de la biologie de conservation car il fut le premier à rassembler les travaux de ses prédécesseurs en une discipline cohérente et le premier à l’organiser en discipline militante. Dès 1978 il avait organisé à San Diego une conférence sur le sujet1

En 1980, il qualifie la biologie de conservation de discipline orientée mission et lance un appel émotionnel aux armes car le manteau vert de la Terre et maintenant ravagé et pillé dans une frénésie d’exploitation par une masse d’humains et de bulldozers qui se développent comme des champignons2.

En 1985, dans un article3 visant à définir la biologie de conservation, il la qualifie de discipline de crise, analogue à la science du cancer. Sa relation avec la biologie est similaire à celle de la chirurgie à la physiologie et de la guerre à la science politique. Elle tend à être holiste, en deux sens du mot : écologique et multidisciplinaire.

Il lui applique deux types de postulats : fonctionnels ou mécaniques et éthiques ou normatifs.

Parmi les premiers, le fait que les espèces qui constituent les communautés naturelles sont généralement le produit d’une coévolution, qu’elles sont interdépendantes – ce qui ne signifie pas que chaque espèce soit essentielle pour la fonction de la communauté car il y a toujours des incertitudes sur les conséquences biologiques d’une extinction.

Les postulats normatifs (éthiques) sont des affirmations de valeur qui permettent de créer la base d’une éthique d’attitudes appropriées envers d’autres formes de vie – une écosophie, selon une terminologie empruntée à Arne Naess.

Le premier postula éthique est que la diversité des organismes est bonne – une affirmation qui, pour Soulé, ne peut être testée ou démontrée.

Un corollaire de ce postulat est que l’extinction de populations avant l’heure est mauvaise. Ce qui ne veut pas dire que la biologie de conservation abhorre les extinctions en soi, car elle sont compensées par des spéciations naturelles. Mais elles sont rares à l’échelle temporelle humaine.

Il pourrait paraître logique d’étendre cette aversion des extinctions anthropogènes des populations à la souffrance et à la mort ultime des individus car les populations sont composées d’individus. Soulé ne crois pas que ce soit nécessaire ou désirable pour la biologie de conservation .

Bien que les maladies et souffrances des animaux soient déplaisantes et, peut-être, regrettables, les biologistes reconnaissent que la conservation est engagée dans la protection de l’intégrité et de la continuité des processus naturels, non dans le bien-être des individus.

L’impératif éthique de conserver la diversité des espèces est distinct de toute norme sociétale sur la valeur du bien-être des animaux individuels et plantes.

Pour Soulé, ceci n’exclut pas les systèmes éthiques qui fournissent des guidances comportementales sur les relations appropriées avec les individus des autres espèces, spécialement quand le comportement humain cause des souffrances animales non-nécessaires. Conservation et bien être animal sont toutefois conceptuellement distinct et devraient rester politiquement séparés.

Le deuxième postulat éthique est que la complexité écologique est bonne. Il adjoint au premier postulat la diversité des habitats et des processus écologiques complexes. Et comme lui, il exprime une préférence pour la nature sur l’artifice, pour la wilderness sur les jardins. Mais les écologues ne peuvent prouver que cette préférence doit être la norme pour la gestion des habitants.

Soulé reconnaît que la diversité biologique peut-être augmentée artificiellement, mais considère que cet accroissement peut-être plus apparent que réel.

Troisième postulat éthique, l’évolution est bonne. En postulant que la vie est bonne, comment pourrait-on maintenir une neutralité éthique face à l’évolution ?

Quatrième postulat éthique, la diversité biotique a une valeur intrinsèque. Pour Soulé, c’est le postulat le plus fondamental. Les espèces ont en elles une valeur qui n’est ni conférée ni révocable, mais émane de leur long héritage évolutionnaire, de leur potentiel ou même du simple fait de leur existence.

Il devait un militantisme compulsif à se battre pour la conservation au fait qu'il avait été un élève de Paul Ehrlich4. Il s’est dit étonné que tous les écologues ne soient pas des biologistes de conservation – mais peut-être le sont-ils tous, sans le savoir encore ? Nous y sommes obligés, comme citoyens de la planète, comme la seule espèce capable de défaire les dommages que nous lui avons infligés et de prévenir un holocauste massif5. Intéressé par le Bouddhisme Zen, Soulé organisa en 1981 une conférence sur le thème des relations entre religion et écologie. Y participa Arne Naess, fondateur de l’écologie profonde, à laquelle il adhéra, avec lequel il développa une longue amitié, et qui eut une profonde influence sur lui. Pour Soulé, la biologie de conservation comporte des affirmations de valeur qui forment les bases d'une attitude appropriée à l'égard d'autres formes de vie. Cette écosophie – terme emprunté à Naess - affirme que la diversité biologique, la complexité écologique et l'évolution sont « bonnes » et que la diversité biologique à une valeur intrinsèque exclusive de toute utilité aux humains6.

Membre du comité d'organisation du forum de 1986 pour le marketing duquel le mot biodiversité fut inventé, il écrivit un chapitre de BioDiversity, le livre collectif qui en résulta. Dans celui-ci, intitulé Esprit dans la biosphère ; Esprit de la biosphère ,Soulé, chagriné que nombre de ses étudiants ne soient pas très motivés par l'engagement pour la conservation de la nature, note que Nous ne pouvons réussir à enseigner la biophilie par des arguments économiques et des raisonnements écologiques seulement. Nous devons veiller à ce qu'ils aient des expériences limbiques (émotionnelles), pas seulement néocorticales (rationnelles). Nous devons apprendre des experts – politiciens et consultants en publicité qui ont maîtrisé l'art de la motivation. Ils nous diront que les faits sont sans importance. Les statistiques sur les taux d'extinctions se calculent, mais ils ne convertissent pas.

En somme, convertir les gens à la cause de la conservation de la nature en utilisant les méthodes manipulatrices des marchands de limonades énergisantes et des faiseurs de présidents. Au nom de la passion militante. Bien que cela puisse paraître hérétique, notre mission comme conservationniste (non comme éducateur), devrait être de motiver les enfants et les citoyens, non de les informer. La recherche pourrait montrer que ces deux objectifs sont incompatibles.

Faut-il de longues recherches pour comprendre l’antagonisme d’un militantisme manipulateur revendiquant le recours à l’émotion avec l’information ou l’éducation ?

Michael Soulé donne un bon aperçu des raisons qui peuvent pousser à feindre une vision utilitaire de la biodiversité. À la question Qu’est-ce que la valeur intrinsèque ?, il répond : je ne suis pas un philosophe et je ne l’ai pas imaginé. Mais, intuitivement, quand on me demande, Devons-nous sauver telle ou telle espèce : la réponse est toujours OUI ! Avec un point d'exclamation ! Parce que c’est évident. Et si vous me demandez de la justifier, je vais passer à une conscience plus cognitive et peux commencer à vous donner des raisons, des raisons économiques, des raisons esthétiques. Elles sont toutes dualistes en un sens. Mais le sentiment sous-jacent c’est OUI ! Et ce Oui vient de l’affirmation de faire partie de l'ensemble, faire partie du processus évolutionnaire – et il a l’habitude de dire que l’évolution est bonne en support de la biologie de conservation. Et d’accord avec Arne Naess que chaque espèce, chaque entité devrait être autorisée à continuer son évolution et suivre sa destinée - ce n’est pas ordonné ou quoi que ce soit, mais ça fait juste sa ‘chose’ ; comme nous disons. Pourquoi pas ? Ce ‘pourquoi pas’ c’est qu’il y trop de gens7.

Le concept de destinée est problématique dans un monde darwinien, mais pour Soulé, notre patrimoine génétique se rappelle de ses jours dans la soupe organique originelle. Nous ne sommes qu'une partie de l'ensemble du monde organique. L'univers est un miroir à une infinité de miroirs. Nous reflétons constamment tous les autres individus et entités – une idée qu'il sait mystique. Dans BioDiversity, Soulé, qui a dirigé une institution bouddhiste, mentionne déjà qu’un soutra nous enseigne : chaque chose a sa propre valeur intrinsèque, et elle est reliée à toutes autres choses en fonctionnalité et position. Selon lui, l'écologie affirme cela.

S'il soutient la biophilie de Wilson, il remarque qu'elle est difficile à définir car on a tendance à y inclure certains phénomènes qui n'ont qu'un rapport lointain avec la vie8. Bien sûr, aigles, lions, loutres vont attirer le regard par leur charisme, mais bien d'autres éléments abiotiques de notre environne-ment aussi. Le terme biophilie semble donc abusif pour caractériser ces traits humains.

Soulé9 affirme que si la biophilie doit devenir une force puissante pour la conservation, elle doit devenir un mouvement de type religieux. Pour lui, seule une religion de la nature peut créer l’impulsion politique capable de vaincre l’avidité qui suscite discordes et conflits et l’anthropocentrisme à l’origine de l’abus intentionnel de la nature. Il note que la biophilie peut être difficile à séparer de ce que certains appellent une relation avec l'esprit ou Dieu10.

Comme nombre de militants pour le conservation de la nature, Soulé a peu de sympathie pour le concept de développement durable qu'il qualifie de Graal profane - la vieille illusion d'avoir le beurre et l'argent du beurre (to have the cake and to eat it).11

Avec Reed Noss, Soulé fut le créateur de la première définition du ré-ensauvagement. C'est pour eux un complément à la conservation de la biodiversité qui forment ensemble la conservation. Il doit mettre l’accent sur la restauration et la protection de grandes zones de wilderness et celles des grands animaux, surtout les carnivores. Il contient trois valeurs de base : de larges réserves, strictement protégées, comme noyaux du réseau ; la connectivité, telle que par des corridors ; les espèces clé de voûte, définies ici comme les espèces dont l’influence sur les fonctions des écosystèmes est disproportionnée à leur abondance, concept souvent réduit aux grands carnivores12. L’insuffisance de zones sauvages dans une région n’est pour eux pas une excuse pour ignorer les grands carnivores; chaque région doit être un lien dans un vaste réseau continental. Un plan de conservation ne peut donner un poids égal aux buts biocentriques et socio-économiques, car les premiers ne seraient jamais réalisés. La biologie doit toujours être le but final. Le caractère politiquement problématique de la réintroduction de grands carnivores dans des régions peuplées ne doit pas servir d’excuse pour refuser le ré-ensauvagement. La timidité dans les plannings de conservation est pour eux une trahison de la terre13. Même dans les régions densément peuplées, le pays14 ne peut complètement se remettre des insultes passées et présentes et des mauvaises gestions sans que ses ours, couguars et loups ne reviennent. Ils appellent cyniques ceux qui considèrent le ré-ensauvagement comme une obsession de la résurrection d’Éden. Pour eux c’est du réalisme scientifique, assumant que leur but est d’assurer l’intégrité de la communauté du pays – de fait un but politique aux fondements spirituels . Ré-ensauvager avec les carnivores éliminés jadis et autres espèces clé de voûte est un moyen autant qu’une fin. Cette fin est l’obligation morale de protéger la wilderness et les restes de la faune et de la flore du Pléistocène non seulement pour notre plaisir mais pour leur valeur intrinsèque.

À la fin de sa vie, en quête de l'explication ultime de la répugnance humaine à protéger la biodiversité, Soulé a tourné son attention vers l'étude des liens entre la conservation et les sept péchés capitaux, examinant leur histoire et leur évolution tout à la fois en scientifique et en pratiquant bouddhiste.

Pour lui, au moins cinq de ces péchés sont issus de l'évolution : l'avarice, la colère, le plaisir, la gourmandise et la paresse. Ils sont enfouis dans l'ADN de toutes les espèces. L'orgueil et l'envie sont plus récents et peut-être culturels.

Ces cinq étaient la clé de la survie et de la reproduction. La forme physique chez n'importe quelle espèce est définie par l'apport de gènes que vous pouvez laisser dans la génération suivante. Par exemple, la gourmandise était adaptative parce que les sources de nourriture de nombreuses espèces sont dispersées et irrégulières. La stratégie de survie consiste à consommer autant que possible lorsque vous en avez l'occasion, car le prochain repas peut ne pas se présenter avant un certain temps. Certains reptiles et amphibiens peuvent manger jusqu'à 70% de leur poids corporel en une seule séance. La paresse physique a aidé un individu à récupérer l'énergie dépensée en rassemblant de la nourriture. La cupidité a recueilli ce dont on avait besoin pour survivre. La colère a poussé quelqu'un à l'action; et avec la cupidité, la colère protégeait ce dont on avait besoin pour survivre. La clé pour les humains et la nature est qu'il y a 10 000 ans, la cupidité, la luxure, la gourmandise, la paresse et la colère augmentaient notre forme physique individuelle. La question qui se pose maintenant est la suivante : la planète peut-elle survivre aux péchés capitaux aux niveaux actuels de la population humaine, de la richesse économique et du niveau technologique de sophistication?





1Encyclopedia of Religion and Nature, p416, Bron Taylor, Continuum 2008

2Conservation Biology : Its Scope and Challenge, in Conservation Biology : An Evolutionary-Ecological perspective, 1980, repris dans Collected Papers of Michael E. Soulé, Island Press, 2014, p19-28

3What is Conservation Biology ? 1985, repris dans Collected Papers of Michael E. Soulé, Island Press, 2014, p31-47

4The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, p127

5The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, p139

6The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, p115

7The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, David Takacs, The John Hopkins University Press, 1996, page de garde

8Stephen R. Keller et Edward O. Wilson, The Biophilia Hypothesis, p451, Island Press, 1993

9Stephen R. Keller et Edward O. Wilson, The Biophilia Hypothesis, p454, Island Press, 1993

10David Takacs, The Idea of Biodiversity, John Hopkins University Press 1996, p254

11David Takacs, The Idea of Biodiversity, John Hopkins University Press 1996, p215

12Rewilding and Biodiversity, revue Wild Earth, automne 1998

13land : terre, pays, territoire

14land