Asa Gray (1809-1888) fut l’un des plus grands botanistes américains de son temps.

Scientifique de grande renommée, élu entre autres à la présidence de l'AAAS, Gray était aussi un fervent calviniste. Darwinien, Gray put écrire : l'homme, même dans la théorie sociale du Léviathan de Hobbes, n'est pas plus mauvais que la création, car toute la Nature est en guerre, une espèce contre une autre, et les plus proches parents les plus violemment en conflit1.

Mais pour lui, la sélection naturelle n'avait rien d'une force aveugle, c'était l'outil par lequel Dieu maintenait l'ordre de sa création. Il appelait ceci l’évolution théiste: la création suivait son cours selon les lois voulues à l'origine par son créateur, mais celui-ci, de temps à autres, et seulement de temps à autre, y insufflait encore un peu de son pouvoir créatif. C’était le gouvernail qui indique la direction quand le bateau est en mouvement ; mais qui n'agit pas quand, selon la volonté de Dieu, il est au repos.

Pour lui la foi en un ordre est le fondement de la science et ne peut être dissocié de la foi en un ordonnateur. Gray croyait que le monde qui nous entoure est le fruit d'un Dessein intelligent, dont la sélection naturelle darwinienne n'est qu'un élément. Darwin affichait un déchirant scepticisme à ce sujet:

... Je ne peux penser que le monde, tel que nous le voyons, est le résultat du hasard ; et pourtant je ne peux regarder chaque chose séparée comme le résultat d'un Dessein... vous pensez "que la variation a été poussée le long de certaines lignes bénéfiques"...Je ne peux y croire... à nouveau je dis que je suis et resterai toujours dans une boue sans espoir. "2

À John Herschel, Darwin écrit : Le point que vous soulevez sur le Dessein intelligent m'a rendu perplexe au-delà de toute mesure, et a été discuté avec compétence par le Professeur Asa Gray, avec lequel j'ai eu une correspondance abondante à ce sujet. Je suis dans une complète pagaille sur ce point3.

Et dans une lettre à Gray4 : J'ai récemment correspondu avec Lyell, qui, je pense, adopte votre idée du courant de variations ayant été guidé ou dessiné (...) s'il pense que la forme de mon nez a été dessiné. Si oui, je n'ai plus rien à dire. Si non, voyant ce que des connaisseurs ont fait en sélectionnant les différences individuelles dans les os nasaux des pigeons, je dois penser que c'est illogique de supposer que ces variations, que la sélection naturelle préserve pour le bien de chaque être, ont été dessinées. Mais je sais que je suis dans la même sorte de boue (comme je l’ai déjà mentionné) car tout le monde semble exister en respect du libre arbitre, quoi que tout soit supposé avoir été prévu ou préconçu.

Le scepticisme de Darwin quant au dessein intelligent est en grande partie tiré de la capacité humaine à développer de nouvelles formes de vie : Peu de gens aujourd'hui vont soutenir que les animaux et les plantes ont été créés avec une tendance à varier, restée longtemps dormante, afin de permettre aux connaisseurs d'élever, à travers les temps, de curieuses variétés de volaille, pigeon ou canaris5.

Darwin soutient qui si chaque variation est préalablement conçue, cela inclut celles qui ne seront pas sélectionnées et disparaîtront. Autant dire que tout est préconçu6. La cause des variations lui reste inconnue mais doit être sans finalité et sans doute accidentelle7.

Pour Darwin, accident ne signifie pas nécessairement hasard. Imaginant un architecte qui construirait un édifice non à l'aide de pierres taillées, mais en recollant des fragments de pierre au pied d'un précipice les assemblant selon ses besoins : La forme de fragments de pierre à la base de notre précipice peut être appelée accidentelle ; mais ceci n'est pas strictement correct ; car leur forme dépend d'une longue succession d'événements, tous suivant les lois naturelles... Mais au regard de l'usage que l'on veut en faire, leur forme peut être strictement considérée comme accidentelle. Et ici nous sommes amenés à affronter une grande difficulté... Un Créateur omniscient doit avoir prévu toutes les connaissances qui résultent des lois qu'Il a imposées. Mais peut-on raisonnablement prétendre que le Créateur a intentionnellement ordonné, utilisant les mots dans n'importe quel sens commun, que certains fragments de rocher assument certaines formes de telle sorte que le constructeur puissent ériger son bâtiment ?

Si les lois diverses qui ont déterminé la forme de chaque fragment n'ont pas été prédéterminées par égard pour le constructeur, pouvons-nous avec une plus grande probabilité soutenir qu'Il a spécialement été fixé par égard pour l'éleveur chacune des innombrables variétés de nos animaux et plantes domestiques – nombres de ces variétés n'ayant aucune utilité pour l'humanité, et aucun bénéfice, ce qui est bien souvent plus insultant, pour les créatures elles-mêmes ?

A-t-Il décrété que la coupe et les plumes de la queue du pigeon varient de telle sorte que le connaisseur puisse faire ses grotesques variétés de pigeon boulant et pigeon paon ? A-t-il fixé les formes et qualités mentales du chien de sorte qu'une variété d'une férocité indomptable puisse être produite, avec des mâchoires faites pour abattre le taureau pour le délassement brutal de l'homme ?

Mais si nous abandonnons le principe dans un cas – si nous n'admettons que les variations du chien primitif furent intentionnellement guidées de sorte que le lévrier, par exemple, image parfaite de la symétrie et de la vigueur, puisse être formé - aucune ombre de raison ne peut être assignée à la croyance que les variations dans la nature, similaire et résultant des même lois générales, et cause, à travers la sélection naturelle, de la formation des animaux les plus parfaitement adaptés du monde, humanité incluse, ont été intentionnellement et spécialement guidées.

Quand bien même nous le voudrions, nous ne pouvons suivre le Professeur Asa Gray dans sa croyance "que les variations ont été guidées le long de certaines lignes bénéfiques", comme un courant le long d'une ligne d'irrigation définie et utile. Si nous assumons que chaque variation particulière était prévue depuis l'origine des temps, la plasticité de l'organisation, qui mène à de nombreuses déviations nuisibles de la structure, ainsi qu'à ce pouvoir de reproduction prolifique qui mène inéluctablement à la lutte pour l'existence et a pour conséquence la sélection naturelle ou la survie du mieux adapté, doit nous apparaître une loi superflue de la nature. Par ailleurs, un Créateur omnipotent et omniscient fixe tout et prévoit tout. Et nous voilà face à une difficulté insoluble telle que celle du libre arbitre et de la prédestination8.



1Natural Selection not inconsistent with Natural Theology, in Darwiniana, 74 (Gold's Wild)

2Lettre de Darwin à Gray ; 26 novembre 1860

3Lettre de Darwin à John Herschel, 23 mai 1861

4Du 17 septembre 1861

5The Variation of animal and Plants Under Domestication, 1868, New York D.Appleton and Company1868 Vol. 2 ; Concluding Remarks ; p407

6Lettre de Darwin à Lyell, 21 Août 1861

7Lettre de Darwin à Lyell, 1 Août 1861

8The Variation of animal and Plants Under Domestication 1868, New York D.Appleton and Company, p428