Je ne prétends pas que les insecticides chimiques ne doivent jamais être utilisés. Ce que je soutiens c'est que nous avons aveuglément placés des produits chimiques toxiques et dotés d'une puissante action biologique entre les mains de personnes largement ignorantes de leur puissance nocive1.


Rachel Carson


Cet avertissement dramatique est tiré de Printemps silencieux, qualifié par Al Gore, de cri dans le désert, un plaidoyer absolument sincère, solidement étayé et brillamment écrit qui a changé le cours de l'histoire2. L’auteure, Rachel Carson, était déjà connue comme biologiste marine et écrivaine mais c’est Printemps Silencieux qui lui fit une renommée qui dure encore aujourd’hui.

Pour les auteurs d'Ecoscience, John Holdren et les époux Ehrlich, aucun biologiste du xxème siècle n'a fait une aussi grande contribution à l'humanité que Carson.

Ils affirment qu'elle a fait quelques erreurs factuelles mais soutiennent qu'elle a encore sous-estimé les dangers du DDT.

Surtout, elle sut éveiller l'attention du public, ce que d'autres scientifiques n'avaient pu faire avec des livres plus techniques et mieux documentés mais qui n'étaient pas adressés au grand public. Son succès l'exposa à de violentes attaques. Les industries qu'elle attaquait tentèrent de la discréditer.

Mais pas seulement. Elle choquait un certain nombre de scientifiques qui l'accusèrent de jouer sur l’émotion – rançon d’une démarche plus littéraire que scientifique stricto sensu.

Les qualités littéraires du livre sont exposées dès le premier chapitre, Fable pour demain, qui condense en un village imaginaire des calamités observées en divers endroits.

Je ne connais aucun endroit qui a fait l'expérience de tous les malheurs que je décris, écrit-elle. Et pourtant, chacun de ces désastres a réellement eut lieu quelques part, et de nombreuses communautés bien réelles ont déjà souffert d'un certain nombre d'entre eux3.

À savoir médecins déconcertés par les dégénérescences constatées chez nombre de leurs patients, fermiers voyant les membres de leurs familles tomber malades et leur bétail agoniser.

Un étrange silence planait parfois dans l'air, les oiseaux ayant disparu.

Il faut dire qu’on n’y allait pas avec le dos de la cuiller, particulièrement aux Etats-Unis, en matière d’insecticides. La deuxième guerre mondiale avait dopé la recherche en matière de pesticides et fournit un abondant surplus d'avions, prétextes à des campagnes d'épandage aérien faisant fi de la sécurité des populations voisines comme des animaux et plantes non ciblés, sur des millions d'hectares. Elles semblaient planifiées comme les bombardements de la récente guerre.

Pour Carson, ceci encouragea la croissance fulgurante de l'industrie des produits chimiques de synthèse (créés par l'homme), qui possèdent des propriétés insecticides4. Notez bien cette expression, produits chimiques de synthèse, et qu'elle ne signifie pas nécessairement que le produit est synthétisé stricto sensu, mais très souvent qu'il est créé par l'homme: en pratique, comprendre que la molécule active n'existe pas dans l'environnement en dehors de l'action humaine.


Nous avons vu que dans Printemps silencieux, Carson ne s’oppose pas à une utilisation modérée des pesticides synthétiques. Elle soutient fermement la lutte biologique, qu’il ne faut pas confondre avec les pesticides homologués aujourd’hui en agriculture biologique, mais qui consiste à faire appel au jeu des forces employées par la nature pour maintenir l’équilibre entre les espèces, méthode efficace qui produit pour la sécurité générale un effet permanent.

Et de citer la lutte contre un scarabée japonais dans l’est des États-Unis gagnée par l’importation de trente-quatre prédateurs et la diffusion d’une maladie parasitaire spécifique au scarabée. C’est une sorte de guêpe et le parasite qui se sont avérés les plus efficaces5.

Cette histoire est pleine d’enseignement. On peut lutter contre une espèce importée en important d’autres espèces. Un acte qui aujourd’hui serait vilipendée par beaucoup au nom du principe de précaution et du culte de la biodiversité.

L’acte n’est pas sans risque. Non, la nature n’emploie pas de méthode visant à l’équilibre et à la sécurité permanente. Elle est aveugle et n’a aucun projet.

Le prédateur importé peut lui-même devenir un fléau. Il faut pourtant oser prendre des risques et se passer de ce genre de technique serait un plus grand risque encore. Comme de se passer complètement de pesticides synthétiques.

Et que pense Carson des pesticides issus de plantes ? Qu’ils sont moins toxiques que la grosse artillerie synthétique utilisée à son époque.

La solution définitive réside dans l’emploi de produits moins toxiques qui, même utilisés maladroitement feraient courir moins de risques au public. Il existe des substances de ce genre, extraites de plantes : pyréthrines, roténones, ryania, etc...Des produits synthétiques de remplacement des pyréthrines ont même été récemment fabriqués6.

Ce dernier point indique qu’elle n’apporte pas une importance mystique à la naturalité supposée des pesticides issus de plantes.

Mais elle leur prête des vertus pas toujours méritées. La roténone, molécule de la classe des ichtyotoxines, tirée de plantes tropicales, toxique pour tous les organismes possédant des mitochondries, est maintenant interdite dans de nombreux pays sur la suspicion - controversée - de provoquer la maladie de Parkinson.

Ce qui est certain c’est qu’elle est toxique pour certains poissons car utilisées à l’origine par des populations amazoniennes pour capturer les poissons. Et bien sûr pour les insectes.

Les pyréthrines, six molécules tirées d’une plante appelée pyrèthre ou chrysanthème de Dalmatie, sont encore aujourd’hui considérées comme peu dangereuses pour l’humanité. Elles ont l’avantage environnemental de se décomposer rapidement. Toute chose ayant les défauts de ses qualités, il est souvent nécessaire d’augmenter la dose, vu qu’elles se décomposent rapidement. Elles sont aussi très toxiques pour les poissons.

Pour des raisons commerciales, on fait surtout pousser le pyrèthre sur les hauts plateaux équatoriaux, car sa fertilité est plus forte en altitude – et pas dans les glaciers. Le Kenya en fut longtemps le premier producteur et compta Lord Portsmouth parmi ses producteurs. Au Rwanda, une partie substantielle de la forêt où vivent les derniers gorilles de montagne a été rasée pour cultiver le pyrèthre. Sans compter les terres agricoles qu’elle accapare.

Les substituts mentionnés par Carson sont probablement les pyréthrinoïdes. Elles sont plus efficaces que les pyréthrines. Peuvent également servir de répulsif pour les insectes et les serpents.

Revers de la médaille : elles sont toxiques pour les chats et, comme leurs cousines, pour les poissons. Elles ne sont pas autorisées en agriculture biologique car considérées "non-naturelles".


La vision du monde de Carson était-elle religieuse ?

L’encyclopédie de la religion et de la nature7 affirme avec enthousiasme que oui, dans l’article que lui consacre Mary MC Cay, qui lui attribue en outre le titre de Mère du mouvement écologiste car Printemps Silencieux a lancé un mouvement mondial pour sauver la planète qui était sur le point d’être détruite par les industriels et les politiques gouvernementales ignorant l’équilibre délicat requis dans les rapports entre l’humanité et la nature.

Elle a défié les entreprises les plus puissantes, une communauté scientifique à domination masculine et construit les bases pour un mouvement écoféministe qui souligne l’interconnectivité de toutes les parties du monde naturel.

Ses théories sur la nature et sur les obligations de la communauté scientifique ont miné des croyances anciennes liant le contrôle de la nature désordonnée et celui des femmes.

Ses deux livres sur la mer, surtout The Edge of the Sea, illustrent les thèmes les plus puissants de l’œuvre de Carson : une révérence religieuse pour la mer, l’utérus de la vie et une croyance à la connexion de toutes les choses vivantes. La mer, pour elle, était le générateur et la tombe de tout : l’alpha et l’oméga de la planète. La vie marine contrôle la vie terrestre et donc la vie humaine, un axiome qui pour Carson devrait pousser l’humanité à l’humilité.

Les préoccupations de Carson pour l’équilibre de la nature, pour le respect de la wilderness et pour la place des humains dans la chaîne magnétique qui lie toute vie, l’ont rendu consciente des manières par lesquelles de petites causes produisent de grands effets auxquels nulle personne humaine ne peut échapper.

Les allusions religieuses de Carson, dans Printemps silencieux, ne sont pas aussi exubérantes.

Il est pourtant vrai qu’elle surestime la capacité des processus darwiniens à construire un environnement équilibré.

Nous avons vu qu’elle parle de forces employées par la nature pour maintenir l’équilibre entre les espèces, méthode efficace qui produit pour la sécurité générale un effet permanent.

Elle pense que les méthodes de luttes biologiques qu’elle prône présentent peut-être un plus grand intérêt dans les forêts que dans les champs où l'agriculture moderne revêt un aspect très artificiel, fort éloigné de ce qu'avait conçu la nature.8

Or la nature ne conçoit rien. Une vision téléologique s’affirme ici, comme dans d’autres passages : il a fallu des centaines de millions d’années pour produire la vie qui peuple maintenant la Terre ; des siècles et des siècles pour permettre aux animaux et aux végétaux qui se développaient, évoluaient, se diversifiaient, d’atteindre un état harmonieux d’équilibre avec leur entourage. Celui-ci, le milieu naturel qui modelait et orientait rigoureusement les choses et les êtres, ne contenait pas que des éléments favorables à la vie...mais, à condition d’en avoir le temps, la vie s’adapte et un équilibre s’est maintenant établi.9

L’allusion religieuse est claire lorsqu’elle accuse ceux qui ont abusé de l’emploi des insecticides d’avoir profité d’un moment d’inattention de millions d’humains pour qui la beauté et le monde ordonné de la nature ont encore une signification impérative et profonde10.

Présente aussi l’idée que nous devrions nous sentir coupables pour les bouleversements de l’environnement, implicites péchés :

On affecte, à l’heure actuelle, en certains milieux, de considérer l'équilibre de la nature comme une affaire dépassée, bonne pour le monde simpliste de jadis, une organisation si complètement bouleversée que mieux vaudrait ne pas en parler. Pareille explication peut fournir de bonnes excuses à certains, mais il est dangereux d’en déduire une règle de conduite.

La nature n'est plus équilibrée de la même façon qu’à la période pléistocène, mais elle est toujours harmonieuse, elle rassemble toujours les êtres vivants dans un système hautement organisé, complexe mais précis ; il serait aussi grave de l’ignorer que de négliger la loi de la pesanteur lorsqu’on suit le bord d’une falaise.

L'équilibre de la nature n'est pas statique mais fluide, changeant, toujours en cours d'adaptation.

L'homme appartient à la nature ; parfois cet équilibre le favorise. Parfois aussi - et le plus souvent de sa propre faute – l'évolution défavorise ses propres intérêts.11

Carson vivait avant l’ère du réchauffement climatique. Aujourd’hui, il ne fait plus aucun doute que l’idée d’équilibre de la nature appartient au passé. A-t-elle jamais été fondée ? Parler d’un équilibre toujours changeant est la reconnaissance implicite qu’il ne l’est pas. On pense à cet oxymoron, l’équilibre dynamique.

Critiquer les idées d’équilibre et d’harmonie du monde n’a jamais été une affectation, c’est le produit d’une réflexion sur l’incomplétude permanente de ce monde.


Un exemple intéressant de la vision téléologique de Carson se trouve dans ses commentaires sur un sujet alors récemment découvert : les anomalies chromosomiques.

La plupart d’entre nous ont appris que les femmes avaient deux chromosomes XX et les hommes XY. C’est une vision simpliste.

Il existe de petites minorités de personnes X, XXY, XYY, XXX et d’autres avec plus de trois chromosomes sexuels. Elles divergent parfois beaucoup, ou parfois peu, de la normalité supposée d’un monde à deux sexes. Carson suggère que ces anomalies seraient en partie dues à certains pesticides.

Le fait que certains pesticides puissent influencer les taux de ces anomalies est possible mais pourquoi faudrait-il une explication à leur existence ?

Les processus aveugles de la sélection naturelle n’achèvent jamais ce qu’ils paraissent ordonner. Il n’y a pas plus de limite claire et indiscutable entre les deux sexes biologiques qu’il n’y a de définition claire et indiscutable du concept d’espèce.

Et bien d’autres causes biologiques de divergences entre cette normalité supposée des sexes et la réalité existent.

De même que Darwin s’est vu obligé d’essayer d’expliquer pourquoi un ordre semblant proche du concept biblique d’espèce existe, plutôt que d’essayer d’en expliquer les exceptions, de même c’est l’existence de la reproduction sexuée qu’il faudrait expliquer, plutôt que les anomalies, reflets d’une réalité plus profonde.

Celle d’un monde aveugle.

Nier cette réalité mène à considérer les personnes qui ne sont ni homme, ni femme, ou pas clairement, comme des erreurs de la nature.

Comment pourrait-on expliquer que la nature puisse faire des erreurs ? La réponse la plus fréquente sera qu’il y a une coupable. Toujours la même : l’humanité. Par exemple en inventant des pesticides.

La nature ne peut pas faire d’erreur car elle ne planifie rien et n’a aucun but.

1 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p38, Wildproject

2 Préface de Al Gore à : Rachel Carson, Printemps Silencieux, p11 Wildproject

3 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p29, Wildproject

4 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p41 Wildproject

5 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p108, Wildproject

6 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p182, Wildproject

7 Encyclopedia of Religion and nature, Bron Taylor, continuum, 2008, p269

8 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p271, Wildproject

9 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p32, Wildproject

10 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p134, Wildproject

11 Rachel Carson, Printemps Silencieux, p232, Wildproject