John Boswell Cobb, Jr. est un écothéologien né en 1925.
En 1969, c’est la lecture du livre Population Bomb des époux Ehrlich qui le convainquit d’orienter sa vocation vers la recherche de réponses aux problèmes environnementaux. Il lui sembla alors que rien n’était plus important que de trouver des solutions aux catastrophes que Population Bomb promettait inéluctables à brève ou moyenne échéance. De notre perspective actuelle nous pouvons certainement dire que le livre contient des exagérations et erreurs, qu’il est alarmiste, et ainsi de suite. C’était, jusqu’à un certain point, déjà apparent en 1969. Néanmoins, ce fut un livre extrêmement important pour moi et pour beaucoup d’autres.1
À ceci s’ajoutait l’influence de l’accusation de Lynn White, tellement interpellante pour un chrétien. Cobb ne croyait pas que le christianisme fût la cause de la crise environnementale. Mais il y trouva sa vocation : détourner l’humanité du désastre. Ma nouvelle vocation fut de critiquer la théologie Protestante qui m’avait guidé, et bien d’autres, à être aveugle à la dépendance de la vie humaine de systèmes écologiques plus vastes. Nous, les Protestants, avions beaucoup de responsabilité pour la cécité de notre société entière. Nous fûmes appelés à nous repentir2.
Et la philosophie de Whitehead, à laquelle l’introduisit Charles Hartshorne3 lui parut présenter l’humanité et Dieu de manière cohérente avec une science responsable. Elle était pour lui plus proche de la Bible que la théologie anthropocentriste dominant la tradition occidentale4. Pour Cobb, la vision que Whitehead à de Dieu est la plus convainquent globalement, non dans les détails. Il se veut un théiste whiteheadien qui revendique le terme pansubjectivité, proche du panpsychisme5 traditionnel.
Il a eut l’honneur d’écrire la chapitre de théologie dans BioDiversity. Il y défend la notion de valeur intrinsèque contre celle de valeur utilitaire. Les arguments utilitaires anthropocentristes pour la protection de la biodiversité lui semblent limités. L'humanité a traversé sans difficulté la disparition de nombreuses espèces et si la raison de protéger telle ou telle espèce d'insecte ou de poisson est sa valeur instrumentale, elle a d'autres soucis prioritaires. Pour Cobb, un point saillant de la Genèse est que lorsque Dieu créa les plantes et les animaux, il vit qu'ils étaient bons. Non pas bons pour nous, mais bon intrinsèquement. Et Dieu leur commanda de se multiplier selon leur type6. Notre supériorité est d'avoir été faits à l'image de Dieu, et d'avoir reçu un dominion sur les autres créatures. Mais ce dominion ne peut être un despotisme ou justifier une exploitation égoïste. C'est une intendance7 par laquelle nous reconnaissons notre responsabilité face à Dieu. Et de conclure : exterminer sans nécessité une espèce entière de ces créatures sur lesquelles nous exerçons notre intendance est trahir cette intendance et appauvrir l'expérience de Dieu. C’est un crime contre notre créateur.
Dans Sustainability8, Cobb revient brièvement sur la biodiversité pour en rejeter les arguments utilitaires ou pragmatiques, et défendre l'idée que la biodiversité a une valeur intrinsèque, enrichissant le tout. Soulignant que s'il est aisé de dire que la disparition d'espèces dont nous aimons la vue est une perte pour nos descendants, cette justification est de peu de poids quand il s'agit de la disparition d'espèces connues seulement d'une poignée de spécialistes.
L'argument d'une valeur scientifique ou médicale potentielle est, dans la plupart des cas, peu convaincant. Quand la disparition d'espèces entraîne une réduction de vie dans un sens quantitatif, un autre argument peut être avancé, mais ce n'est pas nécessairement le cas car d'autres espèces peuvent prospérer.
Et l'argument selon lequel la disparition d'une espèce peut porter atteinte à la santé des écosystèmes n'est vrai que dans de rares cas. Il ne reste que l'intuition que la valeur de la diversité est d'enrichir le tout, que les éléments contrastés qui forment le tout ont une valeur pour le tout.
Le tout n'est pas que la somme de ses parties mais c'est aussi une unité qui inclut ces parties dans leur diversité et tous les modèles de relations que la diversité offre. Cela nécessite qu’il y ait une perspective inclusive en plus des innombrables approches fragmentaires. En bref, cela a du sens pour celui qui croit en Dieu.
Il a écrit dans Sustainability and the World Council of Churches que :
Le mot « sustainable9» fait partie de la langue anglaise depuis longtemps...Il signifie qu'une activité est menée de telle sorte que les ressources ne sont pas épuisées et peuvent être utilisées indéfiniment.
Cependant, le mot n'est devenu prédominant dans la littérature qu'après 1975. L’événement qui en fit un concept central fut son utilisation par l'assemblée du Conseil Œcuménique des Églises à Nairobi10.
Dans un ouvrage commun11, Herman Daly et John Cobb, qui partagent une vision théiste du monde, affirment se reconnaître dans les principes de l’écologie profonde mais déplorent être exclus de facto de cette philosophie par son interprétation en terme d'égalité biocentrique :
Que toutes les choses dans la biosphère ont un droit égal à vivre et s'épanouir et à déployer leurs propres formes individuelles et à se réaliser dans l'ensemble plus vaste de réalisation...que tous les organismes et entités dans l'écosphère, comme partie d'un tout en interrelation, sont égales en valeur intrinsèque12.
Leur credo en la valeur intrinsèque n'implique pas une égalité si stricte. Ils croient qu'il y a plus de valeur intrinsèque dans une personne humaine que dans un moustique ou un virus. Plus dans un singe ou un dauphin que dans un ver-de-terre ou une bactérie.
Ceci est indépendant de leur importance fonctionnelle dans le tout. Que cela impacte la vie pratique et les politiques économiques et que le refus des écologistes profonds à le reconnaître les entraîne dans un profond manque de pertinence. À l'égalité biocentrique, ils préfèrent la vision d'Aldo Leopold, quand il écrit une chose est juste quand elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité, et la beauté de la communauté biotique13.
À noter aussi que les deux hommes ont aussi collaboré à la création de l’indice de bien-être durable (IBED), un indicateur alternatif visant à remplacer le produit intérieur brut (PIB).
Cobb eut des discussions passionnées avec Paul Sheppard, son collègue à la Claremont Graduate School qui argumentait que l’abandon de la société des chasseurs-cueilleurs avait été un désastre et que tous les supposés progrès depuis avaient poussé l’humanité toujours plus loin dans la folie. Retrouver une identité écologique partagée passait par la redécouverte du sens de l’émerveillement et du plaisir qui vient d’être humain dans un cercle plus vaste d’animaux et de plantes qui, selon lui, caractérisait la vie sociale pré agricole.
L’un des fondateurs d’Earth First !, Dave Foreman, en donna un autre exemple quand il écrivit14 : Avant que l'agriculture fût enfantée au Moyen-Orient, les humains étaient dans la wilderness. Nous n'avions aucun concept de «wilderness» car tout était wilderness et nous en faisions partie. Mais avec les fossés d'irrigation, les surplus de récolte et les villages permanents, nous nous sommes séparés du monde naturel… Entre la wilderness qui nous a créés et la civilisation créée par nous, s'est creusé un fossé qui ne cesse de s'élargir.
Cobb reconnaît certaines analogies entre cette sorte d’écologie profonde et sa vision éco-chrétienne. On y retrouve l’idée d’un monde originellement très bon, dégradé par l’humanité suite au péché originel – l’invention de l’agriculture –, l’éloignement de l’homme civilisé de sa nature originelle – pour avoir mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
Mais il perçoit deux différences fondamentales : le rêve du retour au paradis perdu – la wilderness – n’a pour un chrétien pas de sens, des anges gardiens en interdisent l’entrée. Le désastre consécutif au péché originel n’est pas un appel à un retour en arrière mais à la rédemption. Et le salut promis par Jésus Christ sera supérieur à l’innocence perdue en mangeant le fruit défendu.
De plus, pour Cobb,nous ne sommes pas une espèce comme les autres. Nous avons étés fait à l’image de Dieu et chargés de veiller sur sa création15 .
Il restait attaché à l’idée de civilisation, particulièrement dans le contexte judéo-chrétien, sous couvert de notre capacité de repentance16.
Cobb et Birch, dans le seul livre qu’ils ont écrit ensemble, vont aussi loin qu’il est possible à des théologiens dans l’adhésion au hasard, allant jusqu’à affirmer que parfois le terme équilibre de la nature est utilisé en un sens qui n'existe pas. Pour eux c'est un mythe plutôt que de la science,
malheureusement propagé par des scientifiques qui devraient
mieux connaître leur sujet 17. Mais rejettent toutefois le pur hasard de Monod qui aurait dû, selon eux, appeler son livre Le hasard et la finalité.
Pas whiteheadiens pour rien, ils remarquent chez Monod la notion de téléonomie, qui selon lui caractérise tous les êtres vivants, qui est d’être porteurs d’un projet. Non ceux d’un créateur divin, mais ceux de la sélection
naturelle. Qui les distinguent de tous les autres objets de l’univers. Pour Comte-Sponville, la téléonomie est une finalité sans finalisme, donc sans causes finales ; une finalité seulement apparente, pensée comme effet de causes efficientes (par exemple, dans le darwinisme, comme effet de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle)18.
Il a souligné le fait que les scientifiques hautement formés sont autant que les personnes peu éduquées susceptibles de succomber à l'autoritarisme dans les domaines de l'éthique et de la religion19.
1J.Cobb, Sustainability, Wipf en and Stock Publisher, 2007 (1992)
2John Cobb, Encyclopedia of Religion and Nature, p394, Bron Taylor, Continuum 2008
3Théologien et philosophe dont l’enseignement a, selon Isabelle Stengers, permis de transmettre sa pensée. Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p16, Éditions du Seuil, 2002
4John Cobb in Encyclopedia of Religion and Nature, p394 Bron Taylor, Continuum 2008
5Doctrine selon laquelle toute matière est non seulement vivante mais possède une nature psychique analogue à celle de l’esprit humain.
6Dans la bible anglaise du roi Jacques. Espèce dans nombre de bibles française.
7Stewardship
8Sustainability, 1992 Orbis Book. Ici, 2007 Wipf and Stock Publishers
9Bien que certains utilisent le mot soutenable, le français traduit généralement sustainable par durable et sustainability par durabilité. C'est malheureux car il induit une confusion avec la durabilité d'un outil, qui signifie sa résistance à l'usure. Une voiture capable de circuler vingt ans est durable au sens traditionnel du terme, quelle que soit les pollutions qu’elle provoque et ce n’est pas du tout le sens de sustainable. Je me conforme pourtant dans ce livre à cet usage incongru.
10Sustainability and the World Council of Churches, John Cobb.
11For the Common Good, Daly & Cobb, Beacon Press, 1989-1994 p384
12Citation qu'ils tirent de : Devall & Session, Deep Ecology : Living As If Nature Mattered 1985 p67
13Daly & Cobb, For the Common Good, p385, Beacon Press, Boston 1994, tiré de Leopold, A Sand County Almanac , p224 ,Oxford University press, 1949-1968
14Dave Foreman, Confessions of an Eco-Warrior (New York : Harmony Books,
1991, p. 69 (italics in original).
15John B. Cobb, Sustainability, p108-110, Wipf &Stock, Eugene, Oregon, USA, 2007 (original Orbis Books 1992)
16Encyclopeda of Religion and Nature, p395-396 et 1537_1538 , Bron Taylor, Continuum 2008
17C.Birch & J.Cobb, The Liberation of Life, p37, Cambridge University Press 1981projet. Non ceux d’un créateur divin, mais ceux de la sélection
18André Comte-Sponville, Dictionnaire Philosophique, p989, 5ème tirage, Presses Universitaires de France, 2017.
19John Cobb in Sheila Greeve Davaney, Theology at the End of Modernity, p181, Trinity Press International, 1991