Né en 1938, Herman Edward Daly est un économiste américain remarquable par ses engagements éco-religieux.
Il a participé avec John Cobb à la création de l’indice de bien-être durable (IBED), un indicateur alternatif visant à remplacer le produit intérieur brut (PIB).
Dans un ouvrage commun1, Herman Daly et John Cobb, qui partagent une vision théiste du monde, affirment se reconnaître dans les principes de l’écologie profonde mais déplorent être exclus de facto de cette philosophie par son interprétation en terme d'égalité biocentrique : Que toutes les choses dans la biosphère ont un droit égal à vivre et s'épanouir et à déployer leurs propres formes individuelles et à se réaliser dans l'ensemble plus vaste de réalisation...que tous les organismes et entités dans l'écosphère, comme partie d'un tout en interrelation, sont égales en valeur intrinsèque2.
Leur credo en la valeur intrinsèque n'implique pas une égalité si stricte. Ils croient qu'il y a plus de valeur intrinsèque dans une personne humaine que dans un moustique ou un virus. Plus dans un singe ou un dauphin que dans un ver-de-terre ou une bactérie. Ceci est indépendant de leur importance fonctionnelle dans le tout. Que cela impacte la vie pratique et les politiques économiques et que le refus des écologistes profonds à le reconnaître les entraîne dans un profond manque de pertinence. À l'égalité biocentrique, ils préfèrent la vision d'Aldo Leopold, quand il écrit une chose est juste quand elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité, et la beauté de la communauté biotique3.
Herman Daly a participé à la réunion de mai 1992 organisée par Sagan et Gore. Méfiant à l'égard de scientifiques tels Sagan, Wilson et Gould, bien connus pour leur intérêt sincère pour l'environnement, mais aussi pour leur matérialisme scientifique et leur rejet de toute interprétation religieuse du cosmos. Quelles étaient leurs raisons pour courtiser la communauté religieuse ? C'était que si la science avait la compréhension pour agir, il lui manquait l'inspiration morale pour le faire et inspirer les autres4.
La conférence lui parait un appel peu honnête de scientifiques à un groupe de leaders religieux plutôt naïfs5 . Un sentiment qu'il retrouvera chez un autre participant, le théologien John Haught qui se demande s'il est complètement honnête pour ces scientifiques de boire avec tant de plaisir dans ce courant de ferveur morale qui coule de ce qu'ils ont constamment pris comme la conscience inappropriée et même fausse des leaders religieux.
Et Daly d'ajouter : Sagan, Wilson et Gould proclament la cosmologie du matérialisme scientifique qui considère le cosmos et la vie de n'être rien d'autre que des accidents, réductibles in fine à de la matière morte en mouvement...Appeler à une boussole morale dans un tel monde est aussi absurde qu'appeler à une boussole magnétique dans un monde où l'on proclame qu'il pas de nord magnétique...il y a quelque chose de fondamentalement niais pour des biologistes d'enseigner d'un côté que toutes choses, y compris notre sens des valeurs et notre raison, est le produit sans finalité du hasard génétique et de la nécessité environnementale, et puis d'essayer par ailleurs de convaincre le public qu'il doit suffisamment aimer ce monde sans but pour se battre afin de le sauver.
Notez que, pour moi, c’est l’humanisme qui sert de boussole morale dans notre monde aveugle.
Daly souligne que, lors des discussions à Washington de l'appel conjoint, il était souvent avancé l'expression pour nos enfants, et remarquant : ...mais si nous sommes issus d'accidents, nos enfants aussi. Une dame dans l'assistance fut tellement exaspérée par l'abus de l'expression qu'elle prit le micro pour dire qu'elle n'avait pas d'enfants. Devait-elle en conclure qu'elle ne devait pas se soucier de l'avenir du monde voulu par Dieu ?
Daly sympathise avec les antiques hésitations à inclure l'Apocalypse dans le canon officiel nous ne comprenons plus les images de l'Apocalypse, et en conséquence le livre est devenu le terrain de chasse fructueux des candidats messies, aliénés qui l’interprètent littéralement. Mais nous avons besoin de son affirmation d'une finalité au cosmos. C'est la négation de cette finalité, explicite dans le matérialisme scientifique et le déconstructionnisme qui pousse les gens à chercher des finalités partout où c'est possible, aussi obscures soient-elles.
L'objet spécifique de l'activité économique est d'avoir assez de pain, pas infiniment de pain, pas un monde transformé en pain, ni même de vastes entrepôts pleins de pain. La faim infinie de l'homme, sa faim morale et spirituelle n'est pas satisfaite, mais de fait exacerbée par la présente folie démoniaque de produire de plus en plus de chose pour de plus en plus de gens. Affligé d'une démangeaison infinie, l'homme moderne se gratte à la mauvaise place, et son griffage frénétique tire le sang du système circulatoire vital de son vaisseau spatial, la biosphère.
-- H. E. Daly, 19736
Daly, dont nous avons eu un aperçu de la foi religieuse, est aussi un défenseur de l'idée d'état économique stationnaire. Cette ancienne doctrine doit sa popularité moderne à Kenneth Boulding, à qui Daly a emprunté la métaphore du vaisseau spatial.
Pour faire face à une croissance démographique incompatible avec l'idée d'état économiquement stationnaire, Boulding introduisit en 1964 l'idée de permis négociables imposés aux candidats parents pour le droit à la reproduction. Des permis pour bébés en quelque sorte. Herman Daly en fit une défense motivée7, regrettant au passage que peu de gens l'aient soutenue, beaucoup ne la prenant pas au sérieux. Boulding, sans doute conscient du malaise, la traitait parfois de manière sérieuse et parfois en plaisantant.
Herman Daly a contribué au livre de Dennis Clark Pirages intitulé The Sustainable Society: Implications for Limited Growth, qui semble être la première défense d’une croissance durable. Son article défend l’intendance de la création, la fraternité pour les générations futures et la vie «sous-humaine», l’holisme, l’humilité, et les théories de Boulding8. Rien de surprenant car Pirage, Daly et Boulding avaient fait partie d’un groupe de discussion autour de Nicholas Georgescu-Roegen, père d’une théorie mélangeant thermodynamique, économie et écologie. Lequel critiquera les théories de Daly, son ancien élève, argumentant que l’état économiquement stable ne pourra sauver l’humanité d’un déclin inéluctable et prônant un programme bioéconomique minimal encore plus sévère.
Pour Daly la loi de l'entropie nous dit que quand la technologie accroît l'ordre dans une part de l'univers, cela doit produire une somme de désordre encore plus grand ailleurs dans l'univers.
Il a souligné que l'environnement et l'économie sont en prise dans un combat mortel. Le développement durable est une tentative pour résoudre ce conflit.9
1For the Common Good, Daly & Cobb, Beacon Press, 1989-1994 p384
2Citation qu'ils tirent de : Devall & Session, Deep Ecology : Living As If Nature Mattered 1985 p67
3Daly & Cobb, For the Common Good, p385, Beacon Press, Boston 1994, tiré de Leopold, A Sand County Almanac , p224 ,Oxford University press, 1949-1968
4Revelation and the Environment AD 95-1995, p62 à 65
5John F Haught, The Promise of Nature : Ecology and Cosmic Purpose.P9
6Mentionné p926 de Ecoscience
7The Sustainable Society, p118 Pirage, Praeger Publishers 1977
8H.E. Daly The Sustainable Society, p113-114, Pirage, Praeger Publishers 1977
9Environment and Revelation, p62