Stephen Jay Gould (1941-2002) était un paléontologue et un vulgarisateur américain.



Il a participé à la réunion dans les bureaux du sénateur Gore en 1992, où il a faillit faire capoter tout le processus.



C'était un athée, réputé marxiste, qui aimait parsemer ses livres de références bibliques. Il ne croyait pas que la science et la religion devaient toujours s’affronter. Pour lui, la lutte entre le questionnement et l’autorité a toujours existé, mais la science et la religion n’en sont pas les pôles – cette lutte se produit au sein de chaque domaine et non entre eux. Les scientifiques qui recherchent doivent se joindre aux théologiens qui questionnent. Si les scientifiques perdent leurs alliés naturels en désignant des institutions entières comme leurs ennemis, au lieu de chercher la solidarité avec des âmes sœurs engagées dans d’autres voies, alors leur propre lutte n’en sera que plus difficile1. Écrit avant la réunion de 1992 chez Gore, ces mots éclairent la participation de l’athée Gould à cette réunion. La confrontation avec la réalité fut apparemment trop dure pour lui.


C'était un darwinien convaincu, mais critique de l’idée d’évolution à petits pas continus.

Il a souligné2 comment les meilleures preuves de la sélection naturelle se trouvent, non dans les organismes les plus parfaits, mais dans les plus incongrus. Les arrangements bizarres et les solutions cocasses sont la preuve de l’évolution, un Dieu sensé n’aurait jamais pris les chemins qu’un processus naturel a bien été obligé de prendre. Dans son étude des orchidées, Darwin s’est ingénié à montrer que les systèmes complexes dont ces fleurs sont dotées avaient étés dérivés de plantes communes. Elles n’ont pas été inventées par un ingénieur omnipotent ; elles ont été bricolées à partir d’un nombre limité d’éléments existant. Et de même pour les organes inutiles, vestiges d’un passé révolu dont ils prouvent l’existence et qui passionnaient Darwin.3 Les imperfections sont aussi la preuve qu’un processus a eu lieu, puisque les configurations optimales font disparaître toutes traces de l’histoire4.




Il a pris parti pour Mayr contre ceux qui prétendent que les espèces sont des créations culturelles. Il note au passage que Lamarck et Darwin eux-mêmes ont bien dû utiliser le concept pour bâtir leurs travaux. Pour lui, nous vivons dans un monde de structures et de distinctions légitimes. Mais les modes de classifications supérieurs, sans être arbitraires car ils doivent refléter une part de la généalogie évolutive, sont affaire de coutume sans solutions «exactes».

Les espèces sont donc pour lui les seules unités taxonomiques objectives de la nature et les unités morphologiques de celle-ci5.

Mais il semble se contredire lorsqu'il écrit que des hybridations entre lignées éloignées se produisent souvent, ce qui donne un «arbre évolutif» ressemblant plus à une grille qu’au traditionnel buisson6.

Et dans un autre contexte, Gould note que nous vivons encore avec l’héritage de Platon et de ses essences, aux frontières immuables bien délimitées...le monde réel est fait de variations, de transitions et de continus7.


Notons que selon Gould la contingence (la possibilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas) a probablement joué un rôle important dans l’évolution8 et dans la mise en place des écosystèmes. La contingence et le hasard deviennent les principaux acteurs de la dynamique des communautés sur la durée9


Au fait, le hasard ? Il considère qu’en matière d’évolution le mot est mal choisi. Les variations génétiques accidentelles, élément clé de l’évolution ne sont pas équiprobables. Mais elles ne sont pas orientées dans le sens de la sélection. Si la température baisse, les variations génétiques favorisant une fourrure plus épaisse ne vont pas être plus fréquentes. La sélection va favoriser les chanceux qui auront bénéficié de ces variations non-orientées10.


Notons que pour Gould les écosystèmes ne sont pas en équilibre si précaire que la chute d’une seule espèce entraîne un effondrement général comme pour un château de cartes. L’extinction est en effet le sort commun de toutes les espèces et celles-ci ne peuvent pas toutes entraîner leur écosystème avec elles. Les espèces ont souvent autant d’indépendance entre elles que «les navires de la nuit» de Longfellow11 12.


Pour Gould Homo Sapiens est un détail dans l’histoire de la vie13.


À noter que Stephen Jay Gould, qui n’a pas contribué à BioDiversity, mentionne une différence entre notion de diversité et de disparité. Pensez à trois espèces de taupes opposées à une espèce d’éléphant, une espèce de fourmis et une espèce d’escargot. La diversité des deux groupes est la même pour lui mais la disparité du deuxième groupe est plus grande14.


Il a fait partie du groupe hostile à la sociobiologie de E.O. Wilson, son collègue à Harvard.

Ce groupe publia une lettre affirmant que la sociobiologie humaine était non seulement non supportée par des preuves mais aussi politiquement dangereuse. Toutes les hypothèses tentant d'établir une base biologique au comportement social tendent, selon les auteurs, à fournir une justification génétique du statu quo et aux privilèges existant pour certains groupes basés sur la classe, la race ou le sexe.

Gould s'était sauvagement moqué à la fois des idées de Wilson et de son orgueil supposé15, pour avoir cherché « à réaliser la plus grande réforme de la pensée humaine sur la nature humaine depuis Freud », et Wilson lui en a toujours porté rancune.

Pour lui Gould était un charlatan, recherchant réputation et crédibilité en tant que scientifique et écrivain en déformant ce que d'autres scientifiques disaient et en concevant des arguments basés sur cette distorsion. Peut-être en voulait-il à Gould pour une autre raison, avoir choisi Freud comme point de comparaison plutôt que sa propre idole, Darwin. Pour Wilson le plus grand homme du monde, celui qui a tout changé, y compris notre conception du soi.16


Iltis considèrait comme teintée de valeurs subjectives l'opinion de Gould qui pour des raisons politiques n’aime pas entendre introduire la génétique dans nos goûts et dégoûts.


John Horgan, journaliste à Scientific Americain, appelle effet Gould le fait que l'antipathie d'un journaliste pour un scientifique peut influencer l'écriture d'un article à son sujet. Ayant interviewé Gould en 1995, Horgan l'avait trouvé pompeux et arrogant, malgré l'admiration qu'il portait à son combat contre le déterminisme biologique visant à justifier certaines formes de racisme. Gould ponctuait ses réponses de nombreuses citations précédées d'un invariable : bien sûr, vous connaissez la fameuse remarque de … Tout le contraire de E.O Wilson, homme affable, ennemi intime de Gould, son collègue de Harvard, mais dont Horgan n’appréciait pas certaines positions déterministes sur la nature humaine.17

La clé pour comprendre Gould était peut-être sa peur d'être arrivé trop tard sur la scène scientifique. Ceci expliquerait les raisons pour lesquelles il aurait donné à ses propres théories une teinte anti-darwinienne qu'elles n'avaient en fait pas.

Mais il partagea avec Wilson l'insulte d'être traité de collectionneurs de timbres postes. Par James Watson, co-découvreur de la structure de l'ADN dans le cas de Wilson, de la part du physicien et Prix Nobel Luis Alvarez pour Gould, avec lequel il s’entendait pourtant bien18.


Gould a écrit : les scientifiques disposent d’un certain pouvoir, du fait du respect inspiré par leur discipline. Ils peuvent donc être vivement tentés de se servir de ce pouvoir pour favoriser un préjugé personnel ou un but social particulier – et pourquoi ne pas donner un coup de pouce à une préférence personnelle dans le domaine de l’éthique ou de la politique, en la présentant sous le couvert de la science ? Mais il faut absolument qu’ils évitent cela, s’ils ne veulent pas perdre ce respect même qui les conduit à la tentation19.


Il n’apprécia pas du tout le livre Algeny de Jeremy Rifkin : Je regarde Algeny comme un tract de propagande anti-intellectuelle habilement construit déguisé en savoir. Parmi les livres présentés comme sérieux exposés de penseurs éminents, je ne pense pas avoir jamais vu pareille camelote. Satanée honte, aussi, car le problème de fond est troublant, et je ne rejette pas le plaidoyer de Rifkin pour le respect de l'intégrité des filiations évolutionnaires. Mais des moyens détournés compromettent des fins respectables, et nous devrons sauver les conclusions humaines de Rifkin de ses lamentables tactiques20

Il restait avant tout un darwinien en guerre contre tous les créationnistes, et la vision de Rifkin abonde en allusions créationnistes.















1Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

2S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p18-19, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

3S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p28, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

4Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p495, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

5S.J. Gould, Le Pouce du Panda, p236-247, Grasset 1991 (1980 pour l’édition originale)

6Stephen Jay Gould, La vie est belle, p38, Édition du Suil, 1991 (édition originale 1989)

7Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p579 Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original).

8Gould, S.-J. La vie est belle. Paris, Le Seuil (« Points »), 1989

9Gould, S.-J., Structure de la théorie de l’évolution. Paris, Gallimard, 2006

10Stephen J. Gould, Le pouce du Panda, p88, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982Stephen J. Gould

11Stephen J. Gould, Le pouce du Panda, p322, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982

12Métaphore impliquant des bateaux qui s’aperçoivent un instant et puis se perdent de vue dans la nuit. Ships that pass in the night, couplet tiré The Theologian’s Tale, poème de Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882)

13Stephen J.Gould, La vie est belle, Éditions du Seuil, 1991 (original : 1989)

14Stephen J.Gould, La vie est belle, p54-55, Éditions du Seuil, 1991 (original : 1989)

15dans un essai de 1986 intitulé « Cardboard Darwinism », The New York Review of Books

16d’après Howard W. French : E. O. Wilson’s Theory of Everything, The Atlantic Novembre 2011

17A Profile of Biologist, Warrior, Poet, Philosopher Edward O. Wilson, blog du Scientific American, 10/12/ 2014

18S.J.Gould, La Vie est Belle, p369, Édition du Seuil, 1991 (1989 pur l’original)

19Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p533 Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original)

20Discovery Magazine, janvier 1985, selon A New World - RationalWiki.html