Washington, 23juin 1988. Il fait torride sur la ville. Et plus chaud encore dans la salle d'audience du sénat américain. L'homme qui témoigne devant un comité du congrès sue à grosses gouttes sous le feu des projecteurs. Il est scientifique et s'appelle James Hansen – un climatologue originaire de l’Iowa où il est né en 1948.

Sept ans plus tôt, avec quelques collègues, il a tenté d'alerter l'opinion publique1 sur les dangers d'un réchauffement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre, principalement le dioxyde de carbone, en forte augmentation en conséquence de la civilisation industrielle. Aujourd'hui il témoigne sur ce même danger à l'invitation du sénateur du Colorado, Timothy Wirth. Celui-ci a voulu dramatiser l'audition en la fixant au jour le plus chaud annoncé par la météo. Il a ordonné de laisser les fenêtres ouvertes la veille afin de désactiver le conditionnement d'air. On étouffe comme jamais dans la salle. La cause de Hansen méritait mieux que ces subterfuges. Mais, vague de chaleur aidant, l'attention du public américain au problème climatique va enfin prendre l'essor qu'il mérite. Et l'audition de Hansen entrer dans la légende.

Après son coup d’éclat de 1988, James Hansen, bien qu’ayant signé l’appel de Sagan en 1992, est longtemps resté relativement loin du jeu politique. Loin des COP et des ONG militant pour le climat. En fin de carrière, il a décidé de rattraper le temps perdu et de mettre les bouchées doubles. Parfois de manière très spectaculaire, par exemple lorsqu’il se fait volontairement arrêter pour obstruction sur le chantier d’un pipe-line controversé.

En 2007, il signe un appel d’évangélistes et de scientifiques pour protéger la Création – ce dernier terme ayant été approuvé par tous les participants2. Parmi les signataires, on retrouve Calvin DeWitt, Peter Raven, l’évêque de Liverpool, Peter Seligmann et E.O. Wilson, qui retrouve ici ses premiers amours évangélistes, son premier appel de l’autel.

En 2010, pour le quarantième anniversaire du Jour de la Terre James Hansen proposa un People’s Climate Stewardship Act, une loi populaire pour l’intendance du climat.

En août 2007, il avait prononcé un discours intitulé Re-Energize Iowa : An Opportunity to Lead the Nation in Stewardship of the Earth and Creation3. Il y suggérait de demander à tous les candidats s'ils soutiennent ou non une déclaration d'intendance de la terre et de la création. Cette déclaration devrait inclure les mesures nécessaires pour désamorcer la bombe climatique.

Plus tard, Hansen passe à la vitesse supérieure. En 2017, il appelle à une vague d’actions judiciaires contre les gouvernements et les compagnies pétrolières. Il soutient une plainte de jeunes Américains, dont sa petite-fille, qui estiment que leur droits constitutionnels à la vie, à la liberté, à la propriété ainsi que la protection des ressources publiques ont été violés par l’insuffisance des politiques climatiques. Il fait plus confiance à la justice pour obtenir des politiques climatiques efficaces qu’au monde politique qu’il considère corrompu par les lobbies des carburants fossiles.

Et l’accord de Paris le fait fulminer. Pour lui, c’est une supercherie4. C'est bidon. C'est, de la part des parties prenantes, bullshit5 de prétendre qu'il y a un objectif de limiter le réchauffement à deux degrés, et puis de dire qu'on va essayer de faire un peu mieux tous les cinq ans.. Il y va parfois à la grosse louche, mais se veut un témoin, suivant une définition donnée de lui par Robert Pool dans Science6 : quelqu’un qui croit posséder une information si importante qu’il ne peut garder le silence. Et rejette l’accusation d’être devenu un prédicateur, qualificatif que Pool, dans le même article, attribuait à Schneider, qui avait proclamé un être humain a une obligation de faire du monde une meilleure place.

Plus pragmatique que beaucoup d’autres, Hansen s’est fait défenseur du nucléaire. Peu avant le fiasco parisien, il signe, avec trois prestigieux collègues, dont Tom Wigley, un appel à promouvoir le nucléaire dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui lui valut quelques volées de bois vert chez les militants écologistes purs et durs, ainsi de Naomi Oreskes : Il y a aussi une nouvelle forme de déni étrange qui est apparue récemment dans le paysage, celle qui dit que les sources renouvelables ne peuvent pas répondre à nos besoins énergétiques. Curieusement, certaines de ces voix incluent des climatologues qui insistent sur le fait que nous devons maintenant nous tourner vers un développement massif de l’énergie nucléaire. Pas plus tard que la semaine dernière, alors que les négociateurs se rapprochaient de l’accord de Paris, quatre climatologues ont tenu une session hors site pour insister sur le fait que la seule façon de résoudre le problème climat / énergie était de développer massivement et immédiatement l’énergie nucléaire. Plus que cela, ils blâment les écologistes, suggérant que l’opposition au nucléaire se situe entre nous tous et un monde (limité) à deux degrés (de réchauffement global).

Suivent des arguments en faveur d’un développement des énergies renouvelables, du coût et de l’empreinte carbone de la construction de centrales nucléaires, de leur danger et de la problématique des déchets. Ces deux derniers points réels mais sans rapport avec le climat.

Hansen, lui, croit dur comme fer à une renaissance nucléaire des États-Unis, paradoxalement enterré sous le gouvernement Clinton – Gore, bien au courant de la problématique climatique. Il croit plus particulièrement dans la quatrième génération de centrales, provisoirement en mixité avec la troisième.

J’ai parlé avec de nombreux dirigeants des services publics et leur personnel technique, écrit Hansen, et tous me disent qu’accroître l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables ne suffiront pas dans un avenir prévisible. En pratique, il faudra garder une capacité de base en énergies fossiles ou nucléaires... Pourtant, quand je recommande de tester en urgence les possibilités de la quatrième génération de centrales nucléaires, je suis bombardé de messages émanant d’écologistes et d’opposants au nucléaire. Le plus souvent, ce sont des recommandations amicales – car ils partagent mes préoccupations climatiques - mais ils me redirigent vers l’un ou l’autre parmi une poignée d’experts nucléaires. Certains sont affiliés à des organisations telles que le Natural Ressources Defense Council, le WWF, ou lUnion of Concerned Scientistset il y a Amory Lovins du Rocky Mountain Institute, qui veut supprimer l’hydroélectrique grand format en sus du nucléaire. Fier d’avoir reçu une récompense du WWF des mains du Duc d’Édimbourg en personne, Hansen se dit d’accord à 90 % avec les idées de ces organisations. Mais, ajoute-il, ensuite j’ai appris que le même petit nombre d’organisations et d’experts, qui répètent le même message depuis des décennies, ont une influence disproportionnée au vu de leur nombre. J’ai trouvé que les membres du Congrès et leurs équipes, aucun d’entre eux étant expert nucléaire, tiraient l’essentiel de leurs recommandations sur le nucléaire des mêmes organisations. Elles envoient le même petit groupe d’«experts», qui parlent en détails techniques qui brouillent les auditeurs...C’est ce qui me rend un peu en colère. Ces gens ont-ils le droit de parler au nom de mes petits-enfants ? Les militants anti-nucléaires sont si certains d’avoir raison qu’ils vont éliminer une alternative aux carburants fossiles…

Et Hansen de surnommer l’Union of Concerned Scientists : Union of Concerned Lobbyists.7


C’est avec en tête l’idée de plaider pour la sortie des énergies fossiles qu’Hansen avait rédigé une lettre publique à l’adresse de la Chancelière Angela Merckel, traduite en allemand par les bons soins d’une organisation écologiste locale. Hans Joachim Schellnhuber, président fondateur de l'institut climatique de Potsdam, conseiller du gouvernement allemand et ultérieurement conseiller du Vatican lors de l'accord de Paris réussit à convaincre Hansen de renoncer à la publication de la lettre en lui organisant une rencontre à Potsdam avec le ministre allemand de l’environnement, Sigmar Gabriel.

Las, le ministre allemand lui avoua que, décidé à sortir du nucléaire au plus vite, il ne pouvait soutenir une sortie du charbon ou du lignite, l’Allemagne étant une spécialiste des grandes mines à ciel ouvert de ce combustible, car indispensables en soutient des énergies renouvelables intermittentes. Pire, de nouvelles centrales seraient construites, c’était une décision politique non négociable. Trois ou quatre ans plus tard, la catastrophe de Fukujima servit de prétexte pour accélérer la fermeture de certaines centrales nucléaires, dans le cadre d’un gigantesque virage énergétique, Energiewende, censé mettre l’Allemagne entièrement sous la dépendance d’énergies renouvelables et « propres ». Las, la transition est plus laborieuse que rêvée et la fermeture des centrales nucléaires s’est avérée bien trop prématurée. Les lendemains qui chantent verts sont reportés de quelques décennies.

Aucun cauchemar n’est à exclure quand l’idéologie prime sur le pragmatisme. Hansen a raison : Les militants anti-nucléaires sont si certains d’avoir raison qu’ils vont éliminer une alternative aux carburants fossiles…pour la remplacer par du gaz.


Hansen a dénoncé le fléau du greenwashing, pratique courante consistant à paraître plus vert que de l’être: exprimer sa préoccupation du réchauffement climatique et de l’environnement sans rien faire pour vraiment stabiliser le climat ou préserver l’environnement prévaut aux États-Unis et dans d’autres pays, même ceux présumés les plus «verts».


Traditionnellement, la notion de conflits d’intérêts ne porte que sur les conflits financiers. Pourtant, le militantisme d’une partie grandissante du monde scientifique devrait inciter à étendre la notion aux engagements politiques idéologiques et religieux. James Hansen a donné le bon exemple sur le plan politique, en mentionnant ses préférences politiques8.



Le Jour de la Terre 2017 prit une tournure toute particulière. Ce fut le jour choisi par la communauté scientifique militante pour organiser une Marche pour la Science, en réponse à l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Célèbre pour avoir professé quelques solides inepties en matières climatiques et autres sujets, il est accusé d'attitude anti-science. James Hansen apporta son soutien à la marche : c’est un changement attendu depuis longtemps que les scientifiques deviennent plus actifs. Les scientifiques comprennent le danger de laisser aux jeunes un système climatique hors de contrôle9.

Cette idée de perte contrôle revient souvent sous la plume de Hansen. Mais le climat peut-il être contrôlé ? Que le réchauffement climatique soit le fait de l’humanité n’implique pas qu’elle puisse le contrôler. En effet, la collaboration de l’ensemble de l’humanité est nécessaire pour cela – et des moyens techniques adéquats. Contrôler l’humanité dans son ensemble dépasse la compétence de qui que ce soit. L’idée de parvenir à contrôler le climat en vue d’atténuer le réchauffement climatique est une dangereuse illusion qui trouve une partie de son origine dans le succès obtenu sur la question de l’ozone via le protocole de Montréal.






1via le New York Times

2Katharine K. Wilkinson, Between God & Green, p78,Oxford University Press

3Re-energiser l'Iowa : une occasion de mener la Nation dans l’Intendance de la Terre et de la Création.

4a fraud. Interview au Guardian

5Littéralement merde de taureau

6Édition du 11 mai 1990, in Hansen, Storms of My Grandchildren, p x, Bloomsbury publishing, London,2009

7J.Hansen, Storms of My Grandchildren, p202-204,Bloomsbury Publishing, London,2009

8J.Hansen, Storms of My Grandchildren, p29 Bloomsbury Publishing, London, 2009

9Interview au Guardian 27012017