Alfred North Whitehead (1861-1947) fut un mathématicien et l’un des métaphysiciens les plus influents du siècle passé. L'un des plus ardus aussi. Birch, un disciple, reconnaît que certains aspects de la pensée de Whitehead sont difficiles à comprendre et d’autres, bien que compréhensibles, sont difficiles à expliquer1

il nous intéresse ici surtout via l’adaptation que certains théologiens ont fait de sa pensée. Son chef-d’œuvre est Process and Reality.

Isabelle Stengers a consacré une analyse détaillée2 de l’œuvre de Whitehead. Il vaut la peine de citer quelques points de cette vision détachée de préoccupation théologique. Car pour elle, le Dieu de Whitehead n’est qu’une nécessité conceptuelle, non le produit d’une religion3. Pour Whitehead, le concept de Dieu est la façon dont nous comprenons ce fait incroyable : ce qui ne peut pas être, est4.

Son Dieu est la limitation ultime et son existence est l’irrationalité ultime. Car aucune raison ne peut être donnée pour cette limitation déterminée qu’il est de sa nature d’imposer. Aucune raison ne peut être donnée quant à la nature de Dieu car cette nature est le fondement de la rationalité5. Ni Dieu ni le monde n’atteignent un accomplissement statique. Tous deux sont sous l’emprise du fondement métaphysique ultime, l’avance créative vers la nouveauté. Dieu est, comme toutes les autres entités, une créature de la créativité.

Dieu et le monde sont dans la situation d’éléments opposés qui se requièrent l’un l’autre. Dieu ne peut pas plus être conçu indépendamment du monde que le monde ne peut être conçu indépendamment de lui. Il est la fondation infinie de toute mentalité, l’unité d’une vision cherchant la multiplicité physique6.

Le point central de la démarche de Whitehead est son rejet de la bifurcation de la nature, le fait que notre pensée, nos théories et nos mots nous font bifurquer la nature entre une nature «objective» et l’ensemble de ce que valeur, signification, beauté, nous devons apprendre à nous attribuer à nous même7. La nature bifurque quand l’esprit fait intervenir des bifurcations psychiques. Bifurcations qu'il rejette comme absurde, ouvrant une voie radicale vers une nouvelle métaphysique. Elle entraîne le rejet de la réalité objective comme des tentatives de désamorcer les problèmes qu’elle pose, empiristes et kantiens en tête. Il lutte contre la foi en une réalité matérielle ultime mais reconnaît que la révolte en faveur des faits concrets était justifiée qui pour lui, ne fut pas faite au nom de la raison mais contre l’orgie de rationalité du moyen-âge. Galilée a joué les faits obstinés contre la raison. Il était sain de chercher à contempler pendant quelques siècles les faits irréductibles et obstiné. La lutte contre la bifurcation de la nature est, pour Whitehead, partie prenante d’une nouvelle époque qui clôt la révolte empiriste, laquelle avait expulsé les philosophes de la science8.


C’est une erreur complète de vouloir demander comment un fait particulier peut-être expliqué à partir d’universaux. La réponse est «d’aucune manière». La véritable question est : comment un fait concret peut exhiber des entités abstraites par rapport à lui en faisant cependant partie de lui par sa propre nature ? En d’autres termes, la philosophie doit expliquer l’abstrait, non le concret9.

Bien que ne citant pas les philosophes du moyen-âge, Whitehead fait ici allusion à la plus célèbre dispute philosophique de cette époque, dite querelle des universaux – une de ces orgies de rationalité qui dura des siècles. Elle opposait ceux pour qui toute connaissance excédant la description individuelle doit être assimilée à une convention plus ou moins commode et ceux pour qui les connaissances scientifiques, toute abstraites qu’elles soient, doivent traduire ce qu’est la réalité en elle-même sous peine d’être de vulgaires fictions. Reconnaissons-nous l’être qui ronronne sur nos genoux comme un siamois, un chat, un félin, un mammifère, un animal en raison d’essences qu’ils auraient en eux ou bien en suite de nos choix pratiques ? En simplifiant fortement, les deux types de positions prirent les noms de réalistes – qui croient à la réalité des espèces comme essences – et les nominalistes – qui pensent qu’elles n’existent que parce que nous les nommons ainsi. Pour ceux-ci, deux membres d’une même espèce ne se ressemblent pas parce qu’ils ont une essence commune mais nous pouvons les classer dans une même espèce parce qu’ils se ressemblent. Il y a plus qu’une nuance : deux visions du monde opposées.

Notons que, dans la vision nominaliste, les choix pris pour bâtir nos classifications ne se font pas sans raisons et la question de savoir si elles sont arbitraires est sans doute mal posée10. En pratique, la querelle oppose plus la croyance ou non en l’existence d’essences intrinsèques derrière nos classifications.

La querelle ne portait à l’origine pas seulement sur les classifications des êtres vivants mais portait plus largement sur des conceptions métaphysiques inspirées d’Aristote. Celui-ci expliquait entre autres la gravité par le fait que certains objets avaient une essence de lourdeur qui les incitait à se diriger vers le bas et d’autres une essence de légèreté les poussant à se mouvoir vers le haut. Une conception purement descriptive qui n’explique rien mais semble juste car, en effet, les objets lourds tombent. La révolution des sciences mécaniques initiée par Galilée, Descartes et Newton a semblé reléguer cette querelle aux oubliettes mais les sciences du vivant ne s’en sont jamais totalement affranchies. Nous verrons que Darwin et les biologistes qui l’ont suivi ont remis cette vieille querelle à la mode.

L’usage que Whitehead fait ici de l’expression propre nature intrigue face à son rejet des universaux. Pour Stengers, Whitehead change le problème lui-même. Ce n’est plus l’appartenance du chat à des catégories abstraites qui pose problème, ce sont les événements successifs dont nous avons l’expérience en reconnaissant le chat comme tel malgré le temps qui passe. Le nom ‘évènement’ célèbre le fait que ce que nous discernons a toujours un au-delà11. Et le temps est le passage de la nature – ce dont nous avons l’expérience dans la perception.


Selon Stengers, Whitehead considère que tout ce qui endure et réussit à endurer, toute réussite, désigne inséparablement des êtres individuels et leur environnement, c’est-à-dire le fait concret et complet auquel correspond la notion d’organisme, et toute science de la nature, dans la mesure où elle déchiffre la réalité en termes de jeu dû à des acteurs individuels, a affaire à des organismes. Il pense que la science matérialiste est incapable d’expliquer la complexification croissante des organismes par l’évolution. D’où son besoin d’une théorie de l’organisme. Il veut créer par là une nouvelle doctrine qui pourrait remplacer le matérialisme dont la science a, selon lui, encombré la philosophie. Toutefois, c’est la mécanique quantique qui l’a amené en premier à introduire l’idée d’organisme, vibratoire, pour représenter l’électron. Il en appelle donc notamment à la possibilité d’une physique qui accepterait que les atomes, les molécules, les électrons soient des organismes12.

Ces entités étant des organismes, le plan du tout affecte les caractères mêmes des différents organismes subordonnés qui y entrent. Dans le cas d’un animal, les états mentaux entrent dans le plan de l’organisme total et modifient donc les plans des organismes successifs subordonnés jusqu’aux organismes ultimes les plus petits. Et donc un électron au sein d’un corps vivant est différent de celui en dehors de ce corps, en raison du plan du corps. Une hypothèse qui fait hurler la plupart des physiciens pour qui les corps vivants sont des environnements comme les autres, et donc les électrons restent les «mêmes» dans un corps vivant ou dehors. Whitehead est partiellement d’accord, car l’électron poursuit sa course aveugle sans se soucier de l’organisme. Pourtant, aucun environnement expérimental n’est identique à un autre. Pour lui, la mise en scène de l’expérimentateur est la création d’un environnement, et l’électron expérimental sera l’électron solidaire de cet environnement. Une position qui se veut adaptée aux limitations de la mécanique quantique qui interdit de donner aux entités quantiques des propriétés indépendantes du dispositif expérimental. Pourtant, nous dit Stengers, les physiciens préfèrent encore voir dans cet interdit une limite à la connaissance objective plutôt qu’un témoignage positif portant sur les «organismes quantiques»13.

Pour Whitehead, même la localisation est relative à l’endurance – la capacité à persister. Ce qui implique que l’espace-temps lui-même, loin d’être un cadre commun pour les événements, constitue une abstraction. La possibilité de situer des corps les uns par rapport aux autres n’est pas première, elle constitue une structuration de l’environnement solidaire de l’étho-écologie de ces entités endurantes dont le comportement peut-être caractérisé en termes de variables d’espace et de temps. Il crée une théorie de l’espace-temps14 concurrente d’Einstein qui refuse la géométrisation. Chaque corps définit sa propre stratification spatio-temporelle. Le comportement spatio-temporel d’un corps par rapport à un autre en devient relatif à l’articulation entre les stratifications. On ne peut directement déduire de cette théorie la loi de la gravitation universelle qui en devient une possibilité parmi d’autres. Très compliquée mathématiquement car portant sur des espaces-temps multiples, elle ne parvint jamais à intéresser les spécialistes.15


La vision religieuse est, pour Whitehead, une expérience fondamentale de l’humanité dont aucune religion ne peut être l’élément privilégié. C’est le seul et unique élément de l’expérience humaine qui manifeste une tendance à l’élévation et dès lors notre seule et unique raison d’optimisme.

Qu’il soit une motivation de son projet philosophique ou sa conséquence, le Dieu de Whitehead n’est pas un simple concept vide de sentiments. Pour lui, le Royaume des Cieux est avec nous aujourd’hui. L’action est alors l’amour de Dieu pour le monde. Ce qui est fait dans le monde est transformé en réalité dans les cieux, et celle-ci est renvoyée vers le monde. En raison de cette action réciproque, l’amour du monde passe dans l’amour qui est dans les cieux, et fait retour dans le monde. En ce sens, Dieu est le grand compagnon – le compagnon de misère qui comprend.

Quelques soient les motivations initiales de Whitehead, in fine il semble retrouver dans sa métaphysique des variations sur la religion de ses aïeux. Pourtant, quelques semaines avant sa mort en 1947 il déclare qu’il considère la théologie chrétienne l’un des plus grands désastres pour le genre humain16. Il voulait son Dieu autre. Pour Stengers, ce Dieu qui sauve le monde constitue peut-être aussi une tentative de sauver Dieu lui-même du rôle que lui assignent les propositions théologiques qui en font le répondant de la vision religieuse17

1C. Birch, Science & Soul, UNSW Press Book, p122

2Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, Éditions du Seuil, 2002

3Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p16, Éditions du Seuil, 2002

4Alfred North Whitehead, Process and Reality, corrected edition, p350, The Free Press, London, 1978 (1929)

5Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p255, Éditions du Seuil, 2002

6Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p299-300, Éditions du Seuil, 2002

7Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p23, Éditions du Seuil, 2002

8Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p97, Éditions du Seuil, 2002

9Whitehead, Process and Reality, cité in Stengers, Penser avec Whitehead, p97, Éditions du Seuil, 2002

10Et le nominalisme n’empêche pas de croire en l’existence d’une réalité extérieure. Il ne s’agit pas ici de l’opposition entre réalisme et idéalisme.

11Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p60, Éditions du Seuil, 2002

12Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p190, Éditions du Seuil, 2002

13Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p192, Éditions du Seuil, 2002

14Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p193, Éditions du Seuil, 2002

15Si vous trouvez les mathématiques de la relativité générale trop simple, il est temps de passer à Whitehead.

16Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p499, Éditions du Seuil, 2002

17Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, p529, Éditions du Seuil, 2002