Voir aussi la guerre des trois tributs


Dans le contexte politique actuel, la question des pesticides est hautement conflictuelle

Le premier livre à avoir lancé l’alarme sur les dangers qu’ils posent fut Printemps Silencieux de Rachel Carson, en 1962.

Elle ne prétend pas que les insecticides chimiques ne doivent jamais être utilisés. Elle soutient que nous avons aveuglément placés des produits chimiques toxiques, dotés d'une puissante action biologique entre les mains de personnes largement ignorantes de leur puissance nocive1.

Et elle dénonce la croissance fulgurante de l'industrie des produits chimiques de synthèse (créés par l'homme), qui possèdent des propriétés insecticides2.

Cette expression, produits chimiques de synthèse, est au cœur de la bataille idéologique qui se joue en matière de pesticide. Elle ne signifie pas nécessairement que le produit est synthétisé stricto sensu, mais très souvent qu'il est créé par l'homme: en pratique, comprendre que la molécule active n'existe pas dans l'environnement en dehors de l'action humaine.

Dans le contexte du dualisme naturiste dominant aujourd’hui cela signifie qu'elle est considérée comme non-naturelle, et culpabilisée en conséquence.

Cela n’empêche pas la mouvance naturiste de considérer comme naturel un produit fabriqué par synthèse chimique pourvu que la molécule existe quelque part dans l'environnement – n'importe où.

C’est par exemple le cas des phéromones, molécules émises par certains insectes femelles pour attirer les mâles. On les utilise pour susciter une confusion sexuelle limitant leur reproduction et, éventuellement, les détruire. Auquel cas ils sont des pesticides, terme recouvrant les produits ou techniques capables de détruire des ravageurs.

Il est fort difficile d’extraire ces molécules en grande quantité des insectes eux-mêmes. Fort heureusement il est possible de les produire par synthèse chimique, parfois par les mêmes groupes chimiques industriels qui produisent les pesticides synthétiques – aux molécules actives inventées par l’humanité. Ce qui n’empêche pas qu’elles soient généralement considérées comme naturelles.

Idem pour les pesticides à base de cuivre, tel le sulfate de cuivre, dont la molécule est produite par synthèse chimique mais acceptés en agriculture biologique car la molécule existe ici ou là dans l’environnement.


Stephen Schneider souligne que l'interdiction du DDT, dont l'action courageuse de Carson fut une contribution déterminante, avait ouvert le marché à des substituts et incité la recherche à inventer des produits de moindre impact environnemental3.

Malheureusement un courant s’est développé pour s'opposer au principe même des pesticides "synthétiques", en fait contre l'introduction de nouvelles molécules dans l'environnement. Il y a derrière ce mouvement l'influence implicite du dualisme naturiste.

Un monde naturel qui serait bon opposé à un monde artificiel suspect, suivant les mythes de la Genèse.

Pour beaucoup, ils sont à bannir absolument. On n'interdit pourtant pas les voitures parce qu’elles sont dangereuses, on augmente la sécurité routière. De même, on ne devrait pas interdire les pesticides mais en augmenter la sécurité. Si le message passe mal, c'est qu’ils sont considérés, consciemment ou inconsciemment, comme une souillure contre la création.

Et l’enjeu idéologique ultime de la guerre des pesticides est de garder le droit d’introduire de nouvelles molécules dans l’environnement.


Dans le cas spécifique des pesticides, la naturalité est donc liée à l’origine de la molécule active : conçue par l’homme, le pesticide est synthétique, souvent qualifié de produit chimique, appellation aujourd’hui péjorative.

Issue d’une plante, le pesticide est naturel ou biologique, donc perçu comme bon, même si son action est en fait tout autant chimique. Que c’est de toute façon un poison. Et qu’un grand nombre de manipulations est nécessaire pour l’extraire de la plante et le mettre sous une forme utilisable. Dans ce cas, on constate une tendance à remplacer le terme péjoratif pesticide par l’euphémisme traitement naturel.

Il en résulte des situations paradoxales. Si la molécule naturelle n’est pas synthétisable, il faut bien affecter des surfaces agricoles à faire pousser la plante ou l’arbre qui la produit. Parfois à l’autre bout du monde.

Il est intéressant de revenir à Printemps silencieux. Nous avons vu que Carson ne s’oppose pas à une utilisation modérée des pesticides synthétiques.

Elle soutient fermement la lutte biologique, qu’il ne faut pas confondre avec les pesticides homologués aujourd’hui en agriculture biologique, mais qui consiste à faire appel au jeu des forces employées par la nature pour maintenir l’équilibre entre les espèces, méthode efficace qui produit pour la sécurité générale un effet permanent.

Et de citer la lutte contre un scarabée japonais dans l’est des États-Unis gagnée par l’importation de trente-quatre prédateurs et la diffusion d’une maladie parasitaire spécifique au scarabée. C’est une sorte de guêpe et le parasite qui se sont avérés les plus efficaces4.

Cette histoire est pleine d’enseignement. On peut lutter contre une espèce importée en important d’autres espèces. Un acte qui aujourd’hui serait vilipendée par beaucoup au nom du principe de précaution, du culte de la biodiversité et de la bioxénophobie qui leu est liée.

L’acte n’est pas sans risque. Non, la nature n’emploie pas de méthode visant à l’équilibre et à la sécurité permanente. Elle est aveugle et n’a aucun projet. Le prédateur importé peut lui-même devenir un fléau.

Il faut pourtant oser prendre des risques et se passer de ce genre de technique serait un plus grand risque encore. Comme de se passer complètement de pesticides synthétiques.

Et que pense Carson des pesticides issus de plantes ? Qu’ils sont moins toxiques que la grosse artillerie synthétique utilisée à son époque. La solution définitive réside dans l’emploi de produits moins toxiques qui, même utilisés maladroitement feraient courir moins de risques au public. Il existe des substances de ce genre, extraites de plantes : pyréthrines, roténones, ryania, etc...Des produits synthétiques de remplacement des pyréthrines ont même été récemment fabriqués5.

Ce dernier point indique qu’elle n’apporte pas une importance mystique à la naturalité supposée des pesticides issus de plantes.

Mais elle leur prête des vertus pas toujours méritées. La roténone, molécule de la classe des ichtyotoxines, tirée de plantes tropicales, toxique pour tous les organismes possédant des mitochondries, est maintenant interdite dans de nombreux pays sur la suspicion - controversée - de provoquer la maladie de Parkinson.

Ce qui est certain c’est qu’elle est toxique pour certains poissons car utilisées à l’origine par des populations amazoniennes pour capturer les poissons. Et bien sûr toxique pour les insectes.

Les pyréthrines, six molécules tirées d’une plante appelée pyrèthre ou chrysanthème de Dalmatie, sont encore aujourd’hui considérées comme peu dangereuses pour l’humanité. Elles ont l’avantage environnemental de se décomposer rapidement.

Toute chose ayant les défauts de ses qualités, il est souvent nécessaire d’augmenter la dose, vu qu’elles se décomposent rapidement. Elles sont aussi très toxiques pour les poissons. Pour des raisons commerciales, on fait surtout pousser le pyrèthre sur les hauts plateaux équatoriaux, car sa fertilité est plus forte en altitude – et pas dans les glaciers.

Le Kenya en fut longtemps le premier producteur et compta Lord Portsmouth parmi ses producteurs. Au Rwanda, une partie substantielle de la forêt où vivent les derniers gorilles de montagne a été rasée pour cultiver le pyrèthre. Sans compter les terres agricoles qu’elle accapare.

Les substituts mentionnés par Carson sont probablement les pyréthrinoïdes. Elles sont plus efficaces que les pyréthrines. Peuvent également servir de répulsif pour les insectes et les serpents. Revers de la médaille : elles sont toxiques pour les chats et, comme leurs cousines, pour les poissons.

Elles ne sont pas autorisées en agriculture biologique car considérées "non-naturelles".

Reste une classe de pesticide : les pesticides minéraux, issus du monde "naturel" inerte.

Ceci inclut des pesticides tirés de produits pétroliers, par distillation. Ils sont parfois acceptés en agriculture biologique. Ce fait qui en surprendra beaucoup s’explique, je suppose, par le fait que la distillation ne modifie pas les molécules.

Autre exemple typique : le sulfate de cuivre, à la base de la célèbre bouillie bordelaise. Longtemps bénéficiant d’un préjugé favorable en raison de sa supposée naturalité, il fallut attendre le début de ce siècle pour qu’on s’inquiète de ses éventuels effets négatifs. Certains abus ont fini par inciter l’Union Européenne, en 2006, à introduire une limitation à six kilos par hectare et par an sur les cultures pérennes6. L’association Française Interprofessionnelle de l’Olive explique cette problématique dans un bulletin de 20087 :

Cela correspond à seulement 2 traitements avec une bouillie bordelaise. En effet, la bouillie bordelaise est concentrée à 20% de cuivre métal. Sur une dose de 12,5 kg/ha, cela correspond à 2,5 kg de cuivre métal apporté à chaque traitement. Les propriétés fongicides et bactériostatiques du cuivre ne sont plus à démontrer : en oléiculture, il est principalement utilisé contre l’œil de paon et éventuellement contre la bactériose et la fumagine. De plus, grâce à un mode d’action multi-sites, il est efficace sur de nombreux champignons et peu soumis au phénomène de résistance. Pourtant, il peut être néfaste pour de nombreux organismes terrestres et aquatiques, et peut même présenter des risques pour l’homme.

Comme tout produit phytosanitaire appliqué par pulvérisation sur un arbre, le cuivre se retrouve dans l’environnement soit par volatilisation au moment du traitement (par dérive et par évaporation des gouttelettes) ou après le traitement, soit par dissolution vers les eaux de surface et les eaux souterraines et vers le sol.

Le cuivre accumulé dans le sol est très toxique pour les vers de terre qui jouent un rôle non négligeable dans l’aération naturelle des sols et la dégradation de la matière organique. En outre, la microflore du sol est très sensible à cette substance: la biomasse microbienne utile pour la dégradation des végétaux, des pesticides ou la destruction des pupes de mouches...est très affectée et ralentie lorsqu’elle est en contact avec du cuivre. D’autre part, le cuivre est très toxique pour les organismes aquatiques, aussi bien les poissons que le plancton.

La toxicité par ingestion du cuivre pour l’homme est comprise entre 300 et 1400 mg/kg selon les spécialités - le sulfate de cuivre est le plus toxique. Les accidents d’intoxication sont souvent dus à un manque de protection pendant mais surtout avant et après le traitement. Les affections au niveau des muqueuses (nez, yeux) et de la peau sont les plus courantes. Le cuivre, sous certaines formulations et notamment la bouillie bordelaise, est classé Xi : produit irritant pour les yeux et en contact avec la peau.

Les problèmes ophtalmologiques (conjonctivites) représentent 24% des symptômes recensés; les dermites ou eczémas jusqu’à 80% des cas. Des problèmes respiratoires et des irritations du nez peuvent également apparaître.

En novembre 2018, l’Union Européenne débat de l’interdiction éventuelle du sulfate de cuivre, au grand dam de nombreux lobbies militant pour l’agriculture biologique. Cinq pays l’interdisent déjà. Finalement, un compromis est obtenu sur une réduction à quatre kilos par hectare et par an, en moyenne sur sept ans, que l’on soit en agriculture biologique ou non.

C’est un soulagement pour de nombreux agriculteurs mais une inquiétude pour ceux qui sont fortement exposés au risque de mildiou. Des solutions de remplacement sont à l’étude, ainsi que des méthodes pour réduire la concentration de cuivre dans le sol là où des abus ont été commis.


À la question des pesticides s’est ajoutée depuis quelques années celle des perturbateurs endocriniens, substances susceptibles de perturber le métabolisme que l’on trouve dans certains produits alimentaires tels que conserves. La polémique fait rage concernant ces produits lorsqu’ils sont «synthétiques» mais également lorsque considérés «naturels».

Les isoflavones sont de ces produits que l’on trouve dans divers légumes et tout particulièrement le soja. Son côté «naturel» a suscité des théories affirmant un effet protecteur contre les cancers du sein, basé sur l’observation d’une incidence moindre de ce cancer chez les femmes extrême-orientales par rapport aux européennes.

Au fur et à mesure de l’avancée des recherches, des hypothèses portant sur des effets positifs comme négatifs sur notre santé sont avancées.

Comme beaucoup de substances, il est crédible qu’elles en possèdent les deux visages. Il ne s’agit pas ici de prendre parti dans cette polémique mais de remarquer que parce que cette substance bénéficie d’une image de marque naturelle, elle suscite des hypothèses favorables alors que les perturbateurs endocriniens synthétiques sont mauvais, mauvais, mauvais ou, au mieux, neutres.

Ne pourraient-ils avoir aussi des propriétés bénéfiques ? Nul ne semble s’en soucier. Et cette situation n’est pas spécifique à ces substances, c’est l’ensemble de la recherche qui est biaisée, cherchant toujours les dangers et risques posés par les substances inventées par l’humanité, très rarement leurs avantages.

On remarque un grand déséquilibre entre la perception des risques et dangers des produits « chimiques » et ceux perçus comme « naturels ». Nul ne pense à interdire les bains de soleils sur les plages, ni même à imposer des panneaux avertissant les pratiquants du danger de cancer.

Certains ont avancé que la peur instinctive d’empoisonnement alimentaire serait la base de la panique sur les pesticides.

Peut-être en partie, mais alors pourquoi cette grande peur ne touche-t-elle pas les pesticides considérés comme « naturels » ? Certainement le sentiment de profanation d’un monde jugé bon par essence, selon le récit biblique, joue un rôle fondamental dans cette histoire.


Tout ceci montre qu’il n’y a pas de formule idéologique miracle en faveur ou en défaveur des substances actives selon qu’on les appelle synthétiques ou naturelles.

Idéalement il faudrait pouvoir prendre le meilleur de toutes les philosophies, y compris biologique et transgénique.

Mais ce n’est pas possible en restant prisonnier de labels idéologiques tel que le bio. Ils sont basés sur un credo naturiste qui affirme qu’il existe un monde de pratiques agricoles intrinsèquement bonnes, et une vision holiste qui ostracise celles qu’ils croient intrinsèquement mauvaises.

Il est à noter que l’agriculteur qui n’adhère à aucun label idéologique a, sauf exception, accès aux pesticides et techniques homologuées dans des labels tels que Agriculture Biologique.

Exception, car il arrive que des produits normalement interdits sont exceptionnellement autorisés en bio quand ils ne disposent d’aucune alternative agrée dans leur idéologie pour faire face à des circonstances extrêmes.

Il n’y a aucune raison de rejeter à priori les techniques utilisées en agriculture biologique. L’exemple de Howard est intéressant car il a certainement contribué à développer certaines techniques valables.

Mais il est resté prisonnier d’une idée entièrement fausse : non, la nature n’est pas le fermier suprême, elle n’est pas agricultrice du tout et il n’y a pas de Mother earth pour arbitrer quoi que ce soit. Elle ne se soucie pas de nous aider à être fermier. Elle ne se soucie de rien en fait. Quantités de plantes se protègent bien par des méthodes chimiques et la règle dominante est tout sauf vivre et laisser vivre.

Sur le long terme, l’agriculteur libre de tout préjugé idéologique sera donc le plus performant, y compris dans le domaine environnemental, s’il est libre d’essayer toutes techniques possibles et si les risques et les bénéfices de ces techniques sont évalués de manière objective. Si…

Inéluctablement, les lobbies bio sont forcés de demander l’interdiction des produits et techniques qui sortent de leur cadre idéologique, faute de quoi ils seront dépassés par des agriculteurs capables de prendre le meilleur de toutes les techniques.

Malheureusement, diverses philosophies agricoles ont suivi le mauvais exemple donné par l’agriculture biologique, celui de la labellisation idéologique. Parfois par nécessité, se démarquer de l’agriculture prétendument conventionnelle afin d’exister face au bio. L’ensemble de l’agriculture et de l’alimentation s’en trouvent transformés en champ de bataille idéologique. Et au lieu d’avoir une agriculture d’excellence, capable de prendre le meilleur de chacun, nous nous retrouvons avec un ensemble de villages gaulois retranchés derrière leurs certitudes.



1Rachel Carson, Printemps Silencieux, p38, Wildproject

2Rachel Carson, Printemps Silencieux, p41 Wildproject

3Science as a Contact Sport, p11

4Rachel Carson, Printemps Silencieux, p108, Wildproject

5Rachel Carson, Printemps Silencieux, p182, Wildproject

6Qui survivent plusieurs années, comme vignes et vergers

7Infolea 2020 n°6 novembre 2008 Bulletin d’information technique Edité par l’AFIDOL Maison des agriculteurs 22 Avenue Henri Pontier 13626 Aix-en-Provence cedex 1