Les peuples autochtones font aujourd’hui l’objet d’un culte qui n’est pas sans rappeler celui du bon sauvage de jadis, dont ils sont à leur corps défendant devenus la réincarnation.

Ainsi Antonio Gutteres, secrétaire général de l’ONU, affirme-t-il dans un discours tenu en 20201 lorsque la nature est confiée aux soins des peuples autochtones, la nature se dégrade moins vite qu’ailleurs. Et soutient que les connaissances autochtones, acquises au fil de millénaires d’échanges étroits et directs avec la nature, peuvent nous montrer la voie.

On trouve déjà des traces de ce culte dans le rapport de la commission Brundtland

On y trouve une volonté de valoriser les droits des peuples autochtones, accompagné d’une idéalisation de leur supposée vie en harmonie avec la nature :

Les processus de développement aboutissent généralement à l’intégration progressive de communautés locales dans un cadre social et économique plus large. Or, certaines communautés – dites peuplades indigènes ou tribales – restent isolées en raison de facteurs tels que les barrières physiques à la communication ou les différences marquées de pratiques sociales et culturelles...L’isolement de bon nombre de ces populations signifie qu’elles ont conservé un mode de vie traditionnel en étroite harmonie avec l’environnement naturel. Leur survie même a dépendu de leur prise de conscience de l’écologie et de la manière dont elles s’y sont adaptées. Mais la contrepartie de leur isolement est que peu d’entre elles ont profité du développement économique et social du pays. Cette situation peut se refléter dans la médiocrité de leur santé, de leur nutrition et de leur éducation...

Par une ironie terrible, lorsque le développement s’enfonce dans des forêts pluviales, des déserts et d’autres environnements isolés, il tend à détruire les seules cultures qui aient réussi à prospérer dans ces environnements.

Le point de départ d’une politique juste et humaine à l’égard de ces groupes consiste à reconnaître et à protéger leurs droits traditionnels sur leurs terres et les autres ressources qui assurent leur mode de vie – droits qu’ils sont susceptibles de définir en des termes qui n’ont rien à voir avec les systèmes juridiques ordinaires. Les institutions de ces groupes, qui réglementent les droits et les obligations, jouent un rôle capital dans le maintien de l’harmonie avec la nature et de la conscience de l’environnement, caractéristiques du mode de vie traditionnel. Par conséquent, la reconnaissance des droits traditionnels doit aller de pair avec des mesures tendant à protéger les institutions locales qui inculquent la responsabilité de l’utilisation des ressources. Cette reconnaissance doit aussi donner aux communautés locales la possibilité d’intervenir dans les décisions prises au sujet de l’utilisation des ressources dans leur région2.

Ce rapport contient pourtant aussi le témoignage contradictoire de l'Inuit Rhoda Inuksu: La menace environnementale la plus cruelle vient du mouvement environnemental lui-même car nous voyons les lois de protection des animaux détruire systématiquement notre manière de vivre et violer nos droits comme peuples aborigènes à nos traditions et valeurs. Pourtant notre peuple, incluant le peuple Arctique, a besoin de développement. Le défi est de trouver des stratégies pour le développement qui rencontre les besoins des gens et de l'environnement3.


Le culte ira ensuite grandissant avec notamment la «bible» de la biodiversité qui, en 1999, leur donne une place de star dans ses colonnes.


Culte omniprésents dans les travaux de l’IPBES avec, entre autre, la phrase les savoirs autochtones et locaux revenant comme un leitmotiv dans plusieurs de ses rapports.


Ou ce mot d’Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, qui dans le rapport 2016 sur la pollinisation, souligne que pour la première fois dans le cadre du rapport de l’IPBES sur les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire, les connaissances scientifiques et autochtones ont été réunies afin d’évaluer un service important dépendant de la biodiversité, la pollinisation…


On peut se poser la question de savoir comment les peuples autochtones ont limité leurs croissance démographique. Guerres, famines, maladies, planning familial ? Dans Biodiversity, Kenneth I.Taylor, directeur exécutif de Survival International (USA) mentionne que les indiens Yanomani d'Amazonie, pratiquant la chasse, la pêche, la cueillette et diverses formes d'agricultures semi-nomades, ont besoin d'un très large territoire, estimé à 7774 hectares par personne pour mener ce qu'il appelle une vie saine, bien nourrie et gratifiante. Il n'y a, selon lui, aucun signe qu'ils surexploitent leurs ressources. Comment ont-ils limité leur population ? L'absence de réflexion sur le sujet de la limitation des populations constitue un manque crucial du culte qui leur est voué.

La guerre n'est certes pas le moindre de leur soucis. Il ne fait pas de doute que leurs contacts avec les occidentaux, particulièrement les chercheurs d'or dans le cas de l’Amazonie, a eu des effets très néfastes sur eux. Mais avant ? Lawrence Keeley, anthropologue et archéologue de l'Université de l'Illinois, affirme que, au siècle passé, 37,4% des hommes Yanomani-Shamatari et 23,7% des Yanomano-Namowei5 sont morts dans des guerres tribales6. Chiffres cohérents avec ceux d’autres peuples autochtones étudiés. Parfois conséquence de conflits personnels et de vendetta, la solidarité entre membres de la tribu étant un facteur de cohésion sociale essentiel chez eux. Parfois menées pour s’emparer des femmes des voisins. Il relève un village Yanomano attaqué 25 fois en 15 mois, perdant 5% de sa population7. Un raid sur une fête tuant 15 personnes sur 150, soit 10% de la population8. Rares, parmi ces peuples, sont ceux qui jouissent de paix durable.

Certes, la guerre n'est généralement pas leur raison de vivre mais c'est un facteur social très présent. Un cauchemar récurent chez ces hommes est de se retrouver isolé dans la forêt entouré d'ennemis. Car on fait rarement des prisonniers dans les guerres tribales. Pour Keeley, la guerre primitive est une guerre totale menée par des moyens limités9. Pourtant, dans la deuxième moitié du siècle passé s'est répandu dans le monde scientifique le mythe d'une paix préhistorique générale, détruite par le développement des civilisations agraires. Paix dont jouiraient encore les peuples autochtones. L'archéologie a coupé le cou à cette vision du monde en montrant que les peuples préhistoriques avaient déjà l'habitude des guerres, tout comme les peuples autochtones actuels. Dans le mythe contemporain, leurs batailles seraient de simples rituels peu sanglants. Toutes les guerres ont un aspect rituel. Même dans les armées occidentales la vie quotidienne est extrêmement ritualisée. Le salut au drapeau en est l’exemple typique. La répétition de ces batailles peu sanglantes entraîne, en proportion de leurs effectifs, de lourdes pertes pour ces peuples. D'où viennent ces mythes contemporains ? En partie d'un sain rejet du principe même de la guerre qui s'est produit chez les occidentaux en conséquence des horreurs des deux guerres mondiales. En partie d'un sentiment de culpabilité découlant de la décolonisation idéalisant les victimes du colonialisme. En partie en conséquence d'un rejet croissant du principe même du progrès qui surestime la facilité de la vie chez ceux qui n'en bénéficient pas. Et projette le mythe du péché originel sur l’invention de l’agriculture. En partie en conséquence d'un retour du mythe du bon sauvage cher à Rousseau. Et parce que, en occident, tous ces mythes renvoient implicitement au principal d'entre eux : celui de la chute du jardin d'Éden.

Sephen Jay Gould10 nous met aussi en garde : Il faut se garder du mythe des peuples «non-occidentaux» vivant en harmonie écologique avec leurs proies potentielles, citant l’extermination des Moas par les ancêtres des Maoris en Nouvelle-Zélande. Ces oiseaux terrestres étaient une proie facile pour les chasseurs, les plus grands d’entre eux étaient deux fois plus lourds que les autruches. De plus, le déboisement par le feu pour se procurer des terres cultivables avaient détruit leur habitat.

Certains des inventeurs de la biodiversité n’ont guère d’estime pour le culte des peuples autochtones. Iltis dédaigne l’idée selon laquelle ces peuples auraient la connaissance pour susciter de nouveaux usages de la biodiversité, et qu’ils auraient été et restent les meilleurs gérants de cette diversité. Si vous leur donnez des fusils et des tronçonneuses, argumente-t-il, ils vont détruire leur propre environnement. Soulé suggère que si les peuples indigènes étaient en effet plus gentil pour leur environnement, c’étaient parce que les densités de population étaient bases, ou bien parce qu’ils avaient conservé des portions isolées de leur environnement dont ils dépendaient. G. Carleton Ray pense qu’il ne croit pas qu’il existe quelque chose comme le noble sauvage, affirmant que la pénicilline n’aurait jamais été découverte en suivant les préceptes indigènes. Eisner soutient que le futur de la prospection de la biodiversité est moléculaire, et quel les connaissances indigènes n’auront pas beaucoup de valeur11.

Notons un fait contemporain ambigu : l’institution des réserves pour peuples autochtones leur permets d’évacuer leurs excès de populations vers les zones occidentalisées, sans pression démographique inverse. Peut-être un élément de pacification interne, mais aussi un risque de transformation en musée ethnique.

La fascination actuelle de nombre d’occidentaux pour les peuples autochtones pourrait bien être le fruit d’un gros malentendu. Dans une interview de 1989, Marie Wilson, membre du conseil tribal des Gitxsan-Wet’suwet’en, en Colombie britannique, prévient12 :

Au risque de paraître méprisante ou désobligeante, je dois dire que l'attitude des Indiens envers le monde naturel est différente de celle des environnementalistes. J'ai eu l'horrible sentiment que lorsque nous aurons fini de traiter avec les tribunaux et nos revendications territoriales, nous devrons alors nous battre contre les environnementalistes et ils ne comprendront pas pourquoi.




1Le 2 décembre. Adressé aux étudiants de l’université Columbia.

2Chapitre IV 3.3

3Our Common Futur, p233 UNEP 1987

4L'absence de marge d'erreur et la symbolique évidente du nombre le rend quelque peu suspect.

5Keeley, War Before Civilization, p196, Oxford University Press

6Keeley, War Before Civilization, p66, Oxford University Press.

7Keeley, War Before Civilization, p66, Oxford University Press

8Keeley, War Before Civilization, p66, Oxford University Press

9Keeley, War Before Civilization, p175, Oxford University Press

10Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, p132, Éditions du Seuil 1993 (1991 pour l’original)

11David Takacs, The Idea of Biodiversity, Philosophy of Paradise, p215, The John Hopkins University Press, 1996,

12Encyclopedia of Religion and nature, Bron Taylor, continuum, 2008, p536. Tiré de Judith Plant Healing the Wounds : The Promise of Ecofeminism, 1989