Voir aussi le Rapport de l’IPBES 2016 sur les pollinisateurs.

Une intense pression médiatique invoquant un fort déclin voire une disparition possible, si pas probable, des pollinisateurs a provoqué un fort émoi dans la population. En réaction, les toits des villes se sont couverts en quelques mois de ruches. Initiatives sympathiques qui ont néanmoins suscité l’ire de quelques censeurs. Ainsi d’un article du Telegraph1 inspiré d’une étude de l’université de Cambridge, qui nous dit que l’augmentation du nombre de ruches sur les toits porte préjudice aux abeilles sauvages : entretenir des abeilles est une activité extractive. Elles éliminent le pollen et le nectar de l'environnement, qui sont des ressources naturelles nécessaires à de nombreuses espèces sauvages d'abeilles et d'autres pollinisateurs, a déclaré un scientifique du département de zoologie de Cambridge.

Les abeilles sont des animaux agricoles élevés artificiellement comme le bétail, les porcs et les vaches par exemple. Mais ce bétail peut errer au-delà de toute enceinte pour perturber les écosystèmes locaux par la concurrence et les maladies.

Les écologues soutiennent qu'il existe un «manque de distinction» dans la compréhension du public - alimenté par des campagnes de bienfaisance malavisées - entre un problème agricole et un problème urgent de biodiversité.

Les abeilles sont actives pendant neuf à douze mois et parcourent jusqu'à 10 km de leurs ruches. Les experts disent que cela se traduit par un «débordement» massif d'abeilles domestiques d'élevage dans le paysage, potentiellement concurrents des pollinisateurs sauvages. Les abeilles transmettent également des maladies aux abeilles sauvages lorsqu'elles se nourrissent des mêmes fleurs, préviennent les chercheurs. Des espèces d'abeilles sauvages européennes telles que Bombus distinguendus (un bourdon), qui était jadis présent dans tout le Royaume-Uni, a perdu près de 80% de son aire de répartition au cours du dernier demi-siècle, qui est maintenant limitée aux zones côtières de l'Écosse.

Les experts estiment qu'il faut renforcer les contrôles des ruches.


Voilà une vision des pollinisateurs qui rappelle les moutons de John Muir. Les petites butineuses qui rendent notre miel possible ne seraient-elles que des locustes à maillot zébré, dangereux produits des enfants d’Adam, ravageant la Création de leurs actions maléfiques ? On note que l’agriculture est ici présentée comme extérieure à la biodiversité et passe après. Ceux qui pensent pouvoir concilier agriculture et biodiversité devraient garder cette réalité en mémoire. Et que nos petites abeilles ne font pas parties des écosystèmes locaux, mais les perturbent. Exclues par la malédiction d’Adam. Les apiculteurs devraient y réfléchir.

Une étude parisienne2 penche dans la même direction, l’assaisonnement mystique seulement beaucoup plus léger. Elle constate que les villes sont considérées comme des abris pour les pollinisateurs en raison de leur faible exposition aux pesticides et de la grande diversité florale tout au long de l'année. D’où la floraison rapide des ruches sur les toits de Paris. Toutefois, elle montre que dans la ville de Paris, les taux de fréquentation des pollinisateurs sauvages sont corrélés négativement aux densités de colonies d'abeilles mellifères présentes dans le paysage environnant. Et que les abeilles domestiques ont tendance à axer leurs activités de butinage sur les espèces gérées plutôt que sur les espèces sauvages alors que les pollinisateurs sauvages visitaient de manière égale les espèces gérées et les espèces sauvages. En conclusion, elle préconise des pratiques responsables afin d'atténuer l'introduction de colonies d'abeilles mellifères à haute densité en milieu urbain. D'autres études sont toutefois nécessaires pour approfondir nos connaissances sur les interactions négatives potentielles entre les pollinisateurs sauvages et domestiqués.

C’est du bon sens. La question se pose : qu’est-ce qu’une pratique responsable ?

Si les abeilles domestiques ont une grande importance sociale pour nous, la division de la question de la pollinisation en deux formes de vie, domestique et sauvage, n’est pas nécessairement la plus pertinente.

La pollinisation est un ensemble de processus très complexes3. Il ne concerne pas que les abeilles. Bien d’autres insectes y participent, de même que des oiseaux, des chauves-souris et ... le vent. Certaines plantes peuvent également s’autopolliniser. Avec la consanguinité pour désavantage. Pour être pollinisée, la plante fournit une nourriture, souvent le nectar, qui attire le pollinisateur. Divers mécanismes lui permettent de transférer son pollen - ses graines – sur le corps de l’animal. Celui-ci s’en va butiner ailleurs et si ce pollen est compatible avec les organes femelles de cette autre plante, elle est fertilisée. Dans le cas contraire, la première fleur a produit nectar et pollen en vain.

Ces mécanismes sont purement aveugles. Les pollinisateurs ne pensent qu’à se nourrir, pas à féconder la fleur. La plante ne pense à rien semble-t-il. Certaines plantes attirent les pollinisateurs sans les nourrir, certains animaux se nourrissent de la plante sans accrocher leur pollen. Ces "tricheries" ne sont que le reflet de l’aveuglement de la sélection naturelle. Certains animaux peuvent polliniser un grand nombre de type de plantes, d’autres beaucoup moins. On dit qu’Ils sont plus ou moins généralistes ou spécialistes.

Les biologistes, qui aiment tout réduire à un monde de formes, ont créé trois catégories : les pollinisateurs monolectyques qui sont ultra spécialisés, ne visitant qu’un seul type de plante, les polylectiques, qui visitent une grande variété de fleurs, les oligolectiques qui sont plus ou moins liées à une famille de plantes. Bien entendu, il n’y a pas de frontière précise entre les deux dernières catégories.

Les fleurs elles-mêmes peuvent être spécialistes ou généralistes. Il n’y a pas de symétrie : un animal peut être limité à ne fréquenter qu’une seule plante qui a par ailleurs beaucoup de courtisans, en sus du vent et de l’autofécondation, et vice-versa. Pour tout compliquer encore un peu plus, une plante peut fournir le couvert à de nombreux insectes pour n’être fécondable que par un petit nombre d’entre eux.

D’où les termes de généralisme apparent et de généralisme fonctionnel. Les associations d’une plante et d’un pollinisateur strictement dépendant l’une de l’autre sont très rares. C’est pourtant le cas le plus efficace en termes de fécondation. En effet le généraliste, après avoir visité une plante A, peut visiter des plantes B,C,D, qui ne sont pas réceptrices pour le pollen de A. Pourquoi la spécialisation parfaite est-elle si rare ? Parce que la sélection naturelle a besoin d’une longue période de stabilité environnementale pour favoriser ce cas de figure. On peut donc supposer que les généralistes sont un atout pour les temps qui viennent.

Mais ce généralisme est limité : les abeilles domestiques européennes, généralistes par excellence, ont une langue trop courte pour visiter les buddleias qui ne portent pas leur surnom d’arbres à papillons pour rien. Question de longueur de langue.

L’agriculteur aussi se félicite du généralisme des abeilles à miel domestiquées car elles peuvent visiter divers types d’arbres fruitiers. Notez le paradoxe qui veut que la diversité des cultures fruitières profite de la généralité des abeilles façonnées par l’humanité. Elles sont aussi goulues, une caractéristique qui favorise les apiculteurs mais irrite de nombreux défenseurs de la biodiversité, comme nous l’avons vu plus haut. Parfois, il y a plus performantes qu’elles : les osmies par exemples, abeilles solitaires beaucoup plus résistantes au froid, sont plus efficaces par mauvais temps et en début d’année. Il s’est donc développé une osmiculture qui fait de facto des osmies des abeilles domestiquées. L’abeille mellifère européenne, plus abondante abeille domestique, est loin d’être la seule car quantité de cultures de par le monde ont développé leurs propres sortes d’abeilles domestiques.

Ainsi, la domestication est peut-être le meilleur moyen de pérenniser les formes sauvages en voie de disparition. Ceci va faire hurler les zélateurs de la wilderness. Leurs entreprises de protection de la nature ne cachent-elles pas parfois diverses formes de domestication implicites ? Ne sont-elles pas la mise en cage idéologiques d’être vivants pour leurs satisfactions esthétiques ou intellectuelles ? Pensons à ce que représentent vraiment ces populations de loups à qui l’on offre en pâture et en holocauste les moutons des bergers – et que l’on nomme parfois tels des chiens ?

Qu’en est-il de l’impact des pollinisateurs sur l’agriculture ? l’IPBES4 affirme que de cinq à huit pourcents de la production alimentaire mondiale est attribuable aux animaux. C’est peu, mais il faut savoir que les céréales, par exemple, sont pollinisées par le vent. Les fruits et noix, elles, sont beaucoup plus dépendants des pollinisateurs. Il en résulte donc que, contrairement à une affirmation claironnée par de nombreux catastrophistes, la disparition des pollinisateurs n’entraînerait pas celle de l’humanité. Les fruits et d’autres aliments seraient toutefois beaucoup plus chers, avec un impact probable sur la santé. Qu’en est-il du déclin des abeilles mellifères ? Le nombre de ruches d’abeilles à miel occidentales domestiques a augmenté à l’échelle mondiale au cours des cinq dernières décennies, bien que des diminutions aient été enregistrées durant la même période dans certains pays d’Europe et en Amérique du Nord.

Tout, ou presque, irait donc très bien...si les cultures dépendantes des pollinisateurs n‘avaient pas triplé en volume depuis un demi-siècle. Il y a donc un sérieux défi à relever en termes de développement durable. C’est en y pensant qu’on doit se demander si mettre quantité de ruches sur les toits des villes est aussi absurde que certains le clament5.

Dans ce résumé 2016 sur les pollinisateurs, l’IPBES montre un soutien appuyé à l’agriculture biologique (organic farming), défini dans le glossaire de 2020 comme tout système qui met l'accent sur l'utilisation de techniques telles que la rotation des cultures, l'application de compost ou de fumier et la lutte biologique contre les ravageurs de préférence aux intrants synthétiques. La plupart des systèmes d'agriculture biologique certifiés interdisent tous les organismes génétiquement modifiés et presque tous les intrants synthétiques. Ses origines se trouvent dans un système de gestion holiste qui évite les intrants non agricoles, mais certaines cultures biologiques utilisent maintenant des niveaux relativement élevés d'intrants non agricoles.

Le flou de la définition permet d’embarquer pas mal de monde à bord.

Le soutien de l’IPBES à cette idéologie ne surprend pas tant sa vision de l’environnement puise ses racines dans le même terreau spirituel et religieux que l’agriculture biologique.

Les limites de ces conceptions apparaissent ici au grand jour. Nulle part ce résumé ne mentionne quelles techniques propres à l’agriculture biologique seraient favorables aux pollinisateurs. C’est pourtant indispensable pour permettre aux agriculteurs libres de toute idéologie et aux décideurs d’agir en toute conscience en faveur de ce qu’ils considèrent bon pour l’agriculture. On ne voit pas clairement à quoi l’agriculture biologique est comparée. Sans doute une catégorie résiduelle de tous les agriculteurs non-bios qui n’adhèrent pas à l’idéologie bio.

Philippe Godin, ingénieur en agriculture, souligne que tous les agriculteurs adoptant des pratiques proches du bio n’en prennent pas le label. Ils ne font pas nécessairement confiance aux promesses de plus-values, craignent une exclusion du label pour une faute mineure ou préfèrent garder de la souplesse face à l’idéologie6.

L’holisme de l’agriculture biologique oblige à prendre ses principes comme un tout. Et à rejeter tout ce qui est jugé contraire aux bases naturistes de son idéologie. Cela implique de rejeter tous les produits issus des biotechnologies jugées non-naturelles par le mouvement. Y compris celles qui n’existent pas encore. Y compris quand elles ne sont pas défavorables à la pollinisation. Y compris si elles sont conçues pour leur être favorable. Dogmatisme ? Oui, une conséquence inéluctable de la vision holiste et naturiste de cette agriculture.

Au Temple de la Conservation qu’est l’IBPES, on n’envisage de toute façon pas d’inciter au recours aux nouvelles biotechnologies pour améliorer les performances de la pollinisation. Nous ne voyons pas non plus dans ce texte la prise en compte du fait que la faible productivité de l’agriculture biologique – bien établie selon ce résumé - et son utilisation de pesticides biologiques la rend gourmande en superficie ni le paradoxe qu’il y a à protéger des plantes cultivées pour produire des pesticides «biologiques» par des pesticides «chimiques». Ou d’avoir recours à des fumures tirées d’exploitations « non-biologiques » qui les ont produites en utilisant des produits « synthétiques ».

Le rapport recommande une amélioration des rendements de l’agriculture biologique. Vœu pieu ?

Et pour finir, une belle idée : L’intensification écologique consiste à gérer les fonctions écologiques de la nature pour améliorer la production agricole et les moyens d’existence tout en réduisant au minimum les dommages causés à l’environnement.

C’est positif ! En pratique c’est,... euh…..

1Urban beekeeping is harming wild bees, says Cambridge University, 25 janvier 2018

2Wild pollinator activity negatively related to honey bee colony densities in urban context, de Lise Ropars, Isabelle Dajoz, Colin Fontaine, Audrey Muratet et Benoît Geslin, 12 Septembre 2019.

3La section qui suit a été en grande partie fécondée grâce à Pollinisation – Le génie de la nature, Vincent Albouy, éditions Quae, 2018

4Dans le résumé pour les décideurs de 2016

5Mon commentaire

6Philippe Godin, ingénieur en agriculture, souligne que tous les agriculteurs adoptant des pratiques proches du bio n’en prennent pas le label. Ils ne font pas nécessairement confiance aux promesses de plus-values, craignent une exclusion du label pour une faute mineure ou préfèrent garder de la souplesse face à l’idéologie.