Certains mots vivent moins en nous par une définition que par une sorte de couleur morale, tels bien et mal par exemple. Tout le monde sent ce qu’ils veulent dire en étant bien incapable de les définir.

Bertrand Russell, qui fut élève et collaborateur de Whitehead quand il était encore mathématicien, soutint la thèse que ce sont des notions absolument fondamentales, inanalysables, impossibles à réduire à quoi que ce soit d’autre. D’autres notions, parfaitement définissables et définies, n’en font pas moins carrière de façon semblable. Le mot pollution, par exemple, a la couleur du mal, quelle que soit la définition qu’on en donne. Et bien peu de gens se soucient de le définir. Elles foisonnent de fait et c’est pourquoi ceux qui parviennent à imposer tout ou partie de leur définition dans la pratique courante jouissent d’un pouvoir politique et idéologique important.

Le mot vient d’une expression signifiant profaner ou souiller. C’est donc un concept d’origine religieuse et notons qu’Al Gore considère le sang d’Abel1 comme la première pollution mentionnée dans la Bible.

Le concept a connu une parenthèse profane après la révolution industrielle, impliquant généralement une notion de toxicité relativement aux personnes humaines. C’était le mercure dans le poisson japonais ou la dioxine lors de l’accident de Seveso. Printemps Silencieux a certainement contribué à étendre la notion, dans l’esprit du grand public, notamment aux impacts sur les animaux, principalement les oiseaux, comme on le vit aussi lors des grandes marées noires, en Bretagne par exemple.

La révolution écologique a profondément changé les significations dominantes du mot. Des changements de l’environnement dont on craint un impact nocif indirect sur l’humanité sont qualifiés de pollution, et puis la plupart des changements induits par l’humanité dans l’environnement ont fini par être considérés comme des pollutions.

La boucle est maintenant bouclée, le mot a repris son sens de profanation, dans le contexte d’une idéologie écologiste fortement marquée de religiosité.

François Ramade, écologue français écrit en 19992 : On peut désigner sous le terme de polluant toute substance artificielle produite par l’homme et dispersée dans l’environnement, mais aussi toute modification d’origine anthropogène affectant le taux ou (et) les critères de répartition dans la biosphère d’une substance naturelle propre à tel ou tel milieu.

Cette définition ne fait peut-être pas l’unanimité mais elle est exemplaire du virage idéologique opéré à la fin du siècle dernier. On remarque l’éviction du concept de pollution de tout phénomène étranger à l’humanité. Sont condamnées toutes les modifications humaines à l’environnement.

C’est un exemple de sémantique édénique, dans un contexte de dualisme naturiste est patent, nous opposant un monde naturel qui nous est extérieur et qui est bon. Un gouffre idéologique et théologique s’ouvre sous nos pieds tremblants. On aurait peur de respirer, pour ne pas modifier les critères de répartitions des substances naturelles.

Ramade rajoute qu’il faut bien saisir que le rejet de gaz carbonique dans l’atmosphère, par exemple, bien qu’il en représente un constituant naturel, fait aussi de ce composé un polluant, par le jeu des combustions d’hydrocarbures.

Cette dernière affirmation bénéficie aujourd’hui d’un large soutien. Étendu à tout changement d’origine anthropique, par exemple à travers l’agriculture ou l’exploitation forestière. Certainement, les périls liés au réchauffement climatique ont motivé ce changement. Mais il contient de nombreux effets pervers. Une partie du grand public croit que le CO2, puisque c’est un polluant, est directement toxique. Et la nouvelle définition induit une distinction substantielle imaginaire entre CO2 "naturel"et "anthropogénique", alors que c’est la même molécule.

Elle nous impose implicitement le concept de péché contre la Création pour toutes les modifications que nous lui apportons perçues comme des altérations. Elle condamne en bloc toutes ces modifications même quand elles sont bénéfiques. C’est tout particulièrement problématique dans le contexte de l’adaptation au changement climatique, défini par le GIEC comme :

L’adaptation au changement climatique désigne les mesures prises pour gérer les impacts du changement climatique en réduisant les vulnérabilités et l’exposition à ses effets nocifs et en exploitant tout avantage potentiel3.

Quand on barbote dans une mer de mercure, il est difficile de s'adapter et c'est une différence majeure entre l'ancien concept de pollution et celui qui inclut le CO2 - et parfois est réduit à celui-ci.

La nouvelle définition de la pollution, et le sentiment de péché qui lui est implicite, rejettent l’idée que le réchauffement puisse avoir des effets bénéfiques, ou même que notre action puisse faciliter l’adaptation de notre environnement. Le tabou est devenu tel que toute découverte d’un effet positif du réchauffement fera l’objet d’une étude contradictoire cherchant à prouver l’apparition d’effets négatifs ultérieurement et que l’idée même d’intervenir sur l’environnement pour faciliter son adaptation est rejetée au nom de la conservation de la nature. Il ne s’agit pas ici de prétendre que le réchauffement climatique pourrait être plus bénéfique que négatif car cette question est mal posée. Il s’agit de prendre conscience que par l’adaptation, nous pouvons pousser l’aiguille vers moins néfaste sur le compteur des impacts du réchauffement climatique pour que, sur le long terme, la situation devienne bénéfique.

De plus, une mauvaise habitude s’est instaurée de juger le caractère polluant d’une industrie uniquement à son empreinte carbone, dévaluant au passage les formes de pollution directement dommageables.

Dans ce contexte, la situation de l’énergie nucléaire est particulière. Mon fournisseur d’électricité présente cette énergie comme "verte"en dépit des risques de pollution indéniables qu’elle pose. Les lobbies écologiques luttent contre elle au même titre que contre le réchauffement climatique alors qu’elle a de grands avantages en termes d’empreinte carbone. Elle a pourtant ses défenseurs convaincus dans le monde de l’alarmisme climatique. Parmi eux, rien moins que James Hansen lui-même.

1Al Gore, Earth in the Balance, p247, Earthscan, 2007.

2Dictionnaire de l’Écologie, Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, 1999

3Special Report on Global Warming of 1.5°C chapitre 1. Le glossaire mentionne toutefois : Dans les systèmes humains, le processus d'adaptation au climat actuel ou prévu et ses effets, afin de modérer les dommages ou d'exploiter les opportunités bénéfiques. Dans les systèmes naturels, le processus d'adaptation au climat actuel et ses effets ; l'intervention humaine peut faciliter l'adaptation au climat attendu et à ses effets.