Washington, mai 1992.


Le sénateur Al Gore héberge dans ses bureaux une assemblée insolite. S'y côtoient dignitaires religieux protestants, catholiques, juifs, musulmans et scientifiques, parmi lesquels des agnostiques ou athées notoires tels que Carl Sagan1, Edward Osborne Wilson2 et Stephen Jay Gould3.


Le but ?


Je fus invité à une réunion, écrit le climatologue Stephen Schneider, ... afin d'aider à persuader le Président d'assister au sommet, quoi que pas directement, naturellement... Le principe de base de la réunion était que, bien que nous puissions ne pas être d'accord sur les origines de la vie, nous étions tous d'accord sur la nécessité d'une intendance de la planète4.


Le Président en question était George Bush Sr, chef de l'état, et le sommet était la conférence de Rio, surnommée "le sommet de la Terre", auquel le président Bush hésitait à participer, inquiet d'y compromettre l'indépendance de son pays.

Au cœur de la réunion, Gould, qui avait mené une longue lutte contre l'enseignement des théories créationnistes dans les écoles, prit le micro et, pointant les dignitaires religieux, s'adressa aux scientifiques en leur disant en substance: Comment pouvez-vous parler à ces gens ? Ce sont les mêmes qui essaient de réécrire la nature de la science, ne comprennent pas que science et religion sont différentes, et ont mené des campagnes pernicieuses contre les valeurs intellectuelles.

L'intervention faillit couler tout le processus. Sagan réagit par un discours passionné disant, sans vraiment convaincre, qu'il n’était pas venu pour polémiquer sur les origines du monde mais pour parler intérêts communs. Ce fut Al Gore qui, prenant le micro, sauva la réunion : Je suis quelqu'un de profondément croyant. Et je crois à l'intendance5. Je pense que ce que Dieu exige de nous est une interprétation de notre responsabilité d'intendance. Je suis enthousiasmé à l'idée que la masse des scientifiques de bonne volonté et les croyants fervents puissent mettre de côté leurs différences et avancer pour sauver la planète.


Le jour suivant, Schneider fut invité par Gore et Sagan à remplacer Gould dans une délégation de lobbying à l'égard des membres du sénat et de la chambre. Il rapporte que le représentant de la Conférence Américaine des Évêques catholiques6 dit à George Mitchell et Bob Dole, leaders de la majorité et de la minorité au sénat, qu'un sermon défendant l'intendance serait lu le dimanche suivant dans les églises catholiques, et ajouta qu'il y a plus de monde dans ces églises que dans nos écoles. Je pense que vous feriez bien de nous écouter, et d'informer votre président que s'il continue de refuser de participer à cette réunion internationale, il verra que les groupes religieux ne vont pas considérer cette attitude comme éthiquement appropriée.7 

Peu après, le Président Bush annonça sa participation au Sommet de la Terre. Coïncidence ?


De fait, la réunion était l'aboutissement d'un processus intitulé Appel pour un engagement conjoint de la science et de la religion8. Il avait commencé par une lettre ouverte910 à la communauté religieuse en vue d'une action commune pour préserver et chérir la Terre présentée à Moscou en Janvier 1990 par Sagan, initiateur du projet, et signée par plus d'une trentaine de scientifiques réputés, dont Sagan, Schneider, Gould et Wilson.

Plus de 700 leaders religieux et parlementaires y étaient rassemblés dans le cadre d'un forum mondial de l'environnement organisé par l'organisation new-yorkaise The Global Forum of Spiritual and Parliamentary Leaders on Human Survival.11 Ce forum était le deuxième d’une série de cinq, qui avait commencée à Oxford en 1988. On y avait vu, entre autres, le Dalaï Lama, Al Gore, Mère Theresa, le Grand Mufti syrien Sheikh Ahmad Kuftaro et le secrétaire général de l'ONU, Javier Perez de Cuellar. L'objectif des forums était, par un dialogue intensif, de permettre aux dirigeants spirituels et parlementaires de s'influencer les uns les autres et d’étendre ces influences sur les communautés qu'elles servent à travers le monde. Insuffler une conscience écologiste aux ouailles des uns et aux électeurs des autres, en somme. Le forum de Moscou était hébergé par le Soviet Suprême, l’ensemble des confessions soviétiques et son académie des sciences.

L'appel qu'y lit Sagan contient une remarquable offre de soumission de la science à la religion : En tant que scientifiques, nombre d'entre nous ont eu une profonde expérience d’effroi émerveillé12 et de révérence devant l'univers. Nous comprenons que ce qui est regardé comme sacré est très probablement à traiter avec soin et respect. Notre foyer planétaire devrait être considéré de cette manière. Les efforts pour sauvegarder et chérir l'environnement ont besoin d'être insufflés d'une vision du sacré.

Touchés par l'initiative, plusieurs centaines de dignitaires religieux répondirent par un programme d'action établi lors d'une conférence tenue à New York le 3 juin 1991.

C'est de ces événements qu'est issue la réunion hébergée par Gore en mai 1992, dont il subsiste une déclaration finale.






1Carl Edward Sagan (1934-1996), physicien et vulgarisateur américain

2Biologiste américain né en 1929.

3Stephen Jay Gould (1941-2002), paléontologue et vulgarisateur américain.

4Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p.128-129

5Stewardship

6United States Conference of Catholic Bishops

7Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p.130

8Joint Appeal in Religion and Science ou Joint Appeal by Religion and Science

9Preserving and Cherishing the Earth: An Appeal for Joint Commitment in Science and Religion

10Une autre version contient 10 signatures en plus, dont celle de O.E Wilson

11Le forum mondial des dirigeants spirituels et parlementaires sur la survie humaine.

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