Le terme ré-ensauvagement1 fut créé par des membres d’Earth First ! Le concept fut explicité en premier par Michael Soulé et Reed Noss2. Le ré-ensauvagement est pour eux un complément à la conservation de la biodiversité qui forment ensemble la conservation. Il doit mettre l’accent sur la restauration et la protection de grandes zones de wilderness et celles des grands animaux, surtout les carnivores.

Il contient trois valeurs de base : de larges réserves, strictement protégées, comme noyaux du réseau ; la connectivité, telle que par des corridors ; les espèces clé de voûte, définies ici comme les espèces dont l’influence sur les fonctions des écosystèmes est disproportionnée à leur abondance, concept souvent réduit aux grands carnivores3.

L’insuffisance de zones sauvages dans une région n’est pour eux pas une excuse pour ignorer les grands carnivores ; chaque région doit être un lien dans un vaste réseau continental. Un plan de conservation ne peut donner un poids égal aux buts biocentriques et socio-économiques, car les premiers ne seraient jamais réalisés.

La biologie doit toujours être le but final. Le caractère politiquement problématique de la réintroduction de grands carnivores dans des régions peuplées ne doit pas servir d’excuse pour refuser le ré-ensauvagement. La timidité dans les plannings de conservation est pour eux une trahison de la terre4.

Même dans les régions densément peuplées, le pays5 ne peut complètement se remettre des insultes passées et présentes et des mauvaises gestions sans que ses ours, couguars et loups ne reviennent.

Ils appellent cyniques ceux qui considèrent le ré-ensauvagement comme une obsession de la résurrection d’Éden.

Pour eux c’est du réalisme scientifique, assumant que leur but est d’assurer l’intégrité de la communauté du pays6 . Réensauvager avec les carnivores éliminés jadis et autres espèces clé de voûte est un moyen autant qu’une fin. Cette fin est l’obligation morale de protéger la wilderness et les restes de la faune et de la flore du Pléistocène non seulement pour notre plaisir mais pour leur valeur intrinsèque7.

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Juillet 2013. Des hélicoptères balayent le ciel de Géorgie du Sud, une île britannique dans l’atlantique sud, arrosant l’environnement de pellets empoisonnés, en une scène rappelant ce que Rachel Carson dénonçait dans Printemps Silencieux. C’est, une fois encore, au nom de la bonne cause. Mais plus la même. On ne bombarde plus de substances empoisonnées pour aider l’agriculture nourricière, mais pour restaurer le jardin d’Éden. Enfin, un petit morceau de la Création.

Ceci est un problème humain et il est temps que l’homme corrige ses anciennes erreurs8, dit le Professeur Anthony Martin, de l’Université de Dundee, en charge du projet. Pour lui, il s’agit d’un environnement complètement naturel et inhabité qui est si extrême avec ses hautes montagnes, glaciers et phoques qui sont si sauvages qu’ils viennent à vous comme de petits bergers allemands.

Ce qui ne l’empêche pas de considérer que ce qu’il y a ici n’est plus que l’ombre de ce qu’il y avait quand le capitaine Cook découvrit l’île en 1775. Décrivant l’opération comme une course contre la montre, vu que la fonte des glaciers pourrait empêcher leur élimination.

L’élimination de qui ? Des rats. Bruns. Leur crime ? Avoir été introduits sur l’île par l’humanité. Cela fait d’eux une menace pour la vie sauvage. Y seraient-ils venus tout seuls qu’ils feraient de droit partie de la wilderness sacrée. Ils se régalent des œufs et poussins de la faune autochtone. Sans y avoir droit. Certaines formes de vie locale ne subsistent plus qu’en nichant sur des îlots isolés.

Le coût de la restauration de ce petit coin du jardin d’Éden n’est pas négligeable : treize millions de dollars9. L’enjeu est de taille : on – les scientifiques impliqués – a peur pour l’extinction de formes endémiques de pipits et de canards à queue pointue.

Sauvez la création, sauvez-la en entier! Aucun objectif inférieur n'est défendable, avait écrit Wilson. Le programme est ici mis en œuvre. Le succès n’autorise rien d’autre qu’une éradication totale. Qu’une seule femelle enceinte survive, et ce serait l’échec.

La présence des glaciers divise l’île en sous-régions infranchissables par les rats. Ce qui favorise l’entreprise, tant que le réchauffement climatique n’a pas ouvert de ponts.

Elle fut achevée en 2018. Avec des dégâts collatéraux mineurs pour la faune. Le poison est très spécifique des rats. Quelques oiseaux sont bien morts d’avoir mangé les rats, mais les populations se sont reconstituées. C’est l’essentiel. Pour les biologistes de population.

De quoi raviver des formes d’agriculture antérieures à Printemps silencieux ? Ne rêvons pas. Les agriculteurs ne pourront jamais faire ce que les biologistes de conservations s’autorisent.

Pour Mike Richardson, président du comité en charge du projet,...comme êtres humains nous avons introduit ces animaux où ils ne devraient pas être… c’est un devoir d’enlever ces animaux10.

Après les rats, les rennes. Introduits pour nourrir les stations baleinières aujourd’hui désertées – mais partie du patrimoine industriel local –, ils s’étaient reproduits en grand nombre dans deux parties de l’île. Où ils se gavèrent d’une succulente herbe appelée tussack. Nécessaire pour la nidification des puffins à menton blanc, qui nichent en-dessous. La plante se faisant rare, et le sol étant tassé, certains puffins ne trouvèrent plus à se loger.

D’autres formes botaniques locales furent également affectées et, cerise sur le gâteau, les rennes favorisèrent le développement de pâturin, une herbe plus résistante au broutage que la flore locale et qualifiée d’invasive.

Le réchauffement climatique tendant à ouvrir des passages aux rennes vers l’ensemble de l’île décision fut prise par l’autorité locale de les éradiquer.

Les espèces introduites seront toujours problématiques11, explique Anne Gunn, biologiste de l’IUCN. Nous les introduisons quand cela nous convient, mais plus tard nous décidons qu'ils font quelque chose que nous n'aimons pas écologiquement, dit-elle. Nous avons donc tendance à trouver une solution plutôt radicale.

En effet. Hormis quelques chanceux antérieurement évacués vers les îles Falklands, le reste fut exterminé. D’abords des clôtures furent construites. Puis des bergers sames vinrent les rassembler. Ce qui coûta la vie à certains rennes, affaiblis par l’hiver.

Les survivants ne le restèrent pas longtemps, abattus un par un. L’opération répétée pendant encore deux années permis l’élimination de plus de six mille rennes. L’île fut rendue aux oiseaux. Autochtones. Selon le vœu de Dieu ?

Paradoxalement, l’IUCN considère le renne comme une espèce vulnérable. Leur population décline. Ils sont quand même encore près de trois millions. N’est-ce pas tout ce qui compte pour les biologistes de population ? Mais au fait, n’aurait-on pu construire ces clôtures pour maintenir leur population séparées de celles des oiseaux sacrés ? Et que fera-t-on quand le réchauffement climatique - causé par les descendants d’Adam - aura décloisonné l’île, que de nouvelles formes de vie l’auront atteinte, des oiseaux exotiques par exemple ?




1rewilding

2Rewilding and Biodiversity, revue Wild Earth, automne 1998

3D’où les trois c anglais : Cores, Corridors, Carnivores

4land : terre, pays, territoire

5land

6But politique fortement marqué de spiritualité bien contestable

7idem

8Cette citation et les suivantes sont tirées du site internet de la BBC : South Georgia rat removal hits milestone, 4 juillet 2013

9Selon National Geographic, 9 mai 2018

10Large Island Declared Rat-Free in Biggest Removal Success in National Geographic, 9 mai 2018

11www.atlasobscura.com/articles/reindeer-in-the-southern-hemisphere