Ce qui est vraiment clair pour nous tous dans le monde des affaires, c'est que le PIB ralentit partout. Et la raison en est que la productivité est en baisse depuis 15 ou 20 ans dans le monde entier.

Nous avons donc un taux de chômage très élevé, et c'est structurel. Et il est aggravé par le changement climatique en temps réel - qui change vraiment la donne.

Lorsque nous avons commencé à chercher quoi faire à ce sujet dans l'Union Européenne il y a environ 18 ans maintenant, nous avons commencé par nous dire que nous avions clairement besoin d'une nouvelle vision économique dans le monde… c'est donc cette deuxième révolution industrielle qui nous a conduits au XXIème siècle et qui a culminé en juillet 2008, lorsque le pétrole a atteint 147 dollars le baril et que l'économie mondiale s'est totalement arrêtée.

Et ce fut le début de la Grande Récession....Cela nous a conduits à cette troisième révolution industrielle... le véritable tournant a été ma première rencontre avec la chancelière Merkel lorsqu'elle est entrée en fonction.

Elle m'a demandé de venir là-bas et de l'aider à répondre à la question de savoir comment faire croître l'économie allemande sous sa direction. Quand je suis arrivé à Berlin, la première question que j'ai posée à la chancelière - elle n'était en poste que depuis quelques semaines – je lui ai dit, "Comment allez-vous faire croître l'économie allemande" - et cela est crucial - "lorsque vos entreprises sont branchées sur une infrastructure de deuxième révolution industrielle de télécommunications centralisées, de combustibles fossiles, d'énergie nucléaire, de transport à combustion interne pour les routes, le rail, l'eau et le transport aérien, et nous savons que la productivité de cette infrastructure a culminé, et tous les principaux pays industriels au cours des 10 à 15 dernières années ? "

En d'autres termes, vous ne pouvez rien en retirer de plus. Le premier jour, j'ai discuté avec elle de la façon dont c'est la productivité de l'infrastructure qui a maintenant diminué. C'est vraiment crucial parce que, je lui ai dit, vous pouvez avoir une réforme du marché et une réforme du travail et des réformes fiscales, et encourager un million d'emplois ou d'innovations, et cela ne fera aucune différence tant que vos entreprises seront connectées à cette infrastructure de la deuxième révolution industrielle.

Ce premier jour, j'ai discuté avec elle de cette infrastructure émergente de la troisième révolution industrielle que nous avions développée pour l'UE. Une convergence de l'Internet des communications, qui a mûri, avec un Internet numérique aux énergies renouvelables. Et ces deux internets convergent ... pour créer trois super-internets - Internet de communication avec 5G, Internet d'énergie renouvelable, Internet de transport automatisé - gérer le pouvoir et faire bouger l'Allemagne. Et la partie la plus importante de cela est que ces trois internets roulent au sommet d'une plate-forme appelée Internet des objets1.


L’homme qui s’exprime ainsi, en 2017, s’appelle Jeremy Rifkin. Cet économiste de formation se qualifie lui-même de penseur social. Il a conseillé trois présidents de l’Union Européenne – Romano Prodi, Jose Manuel Barroso et Jean-Claude Juncker – ainsi que son Parlement, plusieurs premiers ministres d’états membres dont la Chancelière Allemande et même le gouvernement Chinois.

Ses nombreux livres sont souvent des best-sellers, notamment La Troisième Révolution industrielle, dont la seule traduction chinoise s’est vendue à plus de cinq cent mille exemplaires en l’espace de trois ans. Sa troisième révolution industrielle a été officiellement adoptée par le parlement européen en 2007.

Le New York Times aurait écrit2 que « beaucoup de gens dans les domaines scientifique, religieux, politique louent Jeremy Rifkin pour une volonté de voir grand, soulever des questions controversées, et en font un prophète social et éthique ».

Il vaut la peine de faire quelques petits détours pour essayer de comprendre la pensée très riche d’un des principaux prophètes contemporains. Particulièrement influent dans notre Union Européenne.

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Retour en arrière. 1979. Rifkin est encore loin d'être le chantre d'une troisième révolution industrielle. Il est celui de l'état économique stationnaire. Pour lui, les difficultés économiques de l'époque sont le signe indubitable de l'entrée dans l’ère de la pénurie3. Il pense avoir sous les yeux le fruit des prédictions funestes du Club de Rome, pourtant prévues pour le milieu du siècle suivant.

Pour Rifkin, la coupable de tous les maux est la philosophie libérale et son agent, le capitalisme. Postulant que les humains sont bons, mais corrompus par leur environnement social, elle ne voit de solution que dans l'assouvissement le plus poussé des désirs de tout en chacun. Elle est vouée à l'expansionnisme, obstacle majeur à l’avènement de la société économiquement stable.

Certes, elle est habituée aux crises et à en ressortir plus prospère encore. Mais cette fois, ses espoirs sont basés sur des fantasmes. Elle se heurte aux limites d'une planète finie. La machine économique américaine continue à consommer des quantités gargantuesques de pétrole, refusant à demi de voir que la fin de l'âge du pétrole, annoncée par tous les experts, est arrivée. Les réserves seront épuisées pour l'an 2000, peut-être 2025 si les réserves connues sont quadruplées.

Deux siècles d’expansion font place à une contraction économique vouée à être permanente. Il voit deux paradigmes possibles émerger comme éthique post-libérale : la lutte de tous contre tous ou la coopération devenant la norme, entre humains comme entre humains et la nature.

La différence sera faite en fonction de la réponse théologique au déclin du libéralisme. La société américaine vit un renouveau religieux, le troisième de son histoire. Le premier a mené à l'indépendance et façonné la constitution du nouvel état. Le deuxième a accompagné la transition du monde agraire vers le monde industriel, permit la lutte contre l'esclavage et, conséquemment, entraîné la guerre civile.

Le troisième pourrait permettre la transition vers l'état économique stationnaire. Et la doctrine de l'intendance de la création a un rôle central à jouer dans cette transition.


L'idée de progrès, au cœur du matérialisme des temps modernes, est, pour Rifkin, fausse. La croyance au progrès est un mythe, comparable à celui de la terre plate. La tragédie des temps modernes est d'avoir inversé la relation de l'humanité à la nature.

L'humanité est sujette de la nature, non l'inverse.

Les assomptions sur lesquelles les hommes et les femmes modernes basent leur sens de la signification, du but et de la direction prise par le monde est fausse. Pas seulement partiellement fausse. 100% fausse.

La vision moderne du monde contredit complètement et absolument la deuxième loi de la thermodynamique. Cette loi s'oppose selon lui à la notion de progrès. Le monde évolue inextricablement d'un état de plus d'ordre vers un état d'ordre moindre, de plus de valeur vers moins de valeur.

Les technologies industrielles créent temporairement de l'ordre, mais au prix d'une accélération du processus général menant d'un bas niveau d'entropie vers un haut niveau, assimilé par Rifkin au désordre. La preuve physique en est la pollution qui nous entoure.

La pollution est la somme totale de l'énergie et de la matière qui a été transformée d'un état de basse entropie vers un état de haute entropie, inutilisable.

Et de citer Herman Daly, témoignant devant une commission du Congrès américain : "la loi de l'entropie nous dit que quand la technologie accroît l'ordre dans une part de l'univers, cela doit produire une somme de désordre encore plus grand ailleurs dans l'univers". Et nous aurons à payer le prix pour notre incompréhension des mécanismes du progrès, de la science et de la technologie. Nous vivons dans un monde où les conséquences en haute-entropie de notre comportement – la pollution - menace notre survie.

S’aventurant sur les chemins inusités de la thermodynamique biblique, Rifkin affirme que la Genèse suit les deux premiers principes de la thermodynamique. Selon la Genèse, l'ordre divin est fixe. Dieu a créé tout ce qui existe à un moment donné. Similairement, la première loi de la thermodynamique dit que toute matière et énergie dans le monde sont constantes et fixes. C'est à dire rien ne peut être créé ou détruit. La totalité de la matière et de l’énergie qui existe aujourd'hui a existé depuis le début et existera jusqu'à la fin des temps. Seule sa 'forme' change, pas son 'essence'.

Et le deuxième principe de la thermodynamique, selon Rifkin, est similaire au récit de la chute du jardin Éden. Adam et Eve, séduits par le diable, sont chassés du jardin pour leur acte de rébellion qui s'ensuit. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière dit Dieu à Adam. Le diable est synonyme de chaos et désordre, l'histoire, en termes théologiques, est vue comme une longue guerre par laquelle le diable essaye de répandre le chaos dans l’œuvre divine, c'est à dire répandre le désordre dans le monde. Après une longue guerre où le diable gagne la plupart des batailles mais perd la guerre, le Christ triomphe.

Le deuxième principe de la thermodynamique postule une vue similaire de l'histoire. Il dit que toute matière et énergie ont été créées avec un ordre et une valeur intrinsèque. Cet ordre est inéluctablement érodé par des phénomènes naturels irréversibles. Selon la loi de l'entropie, toute matière et énergie sont constamment et sans exception transformés d'un état ordonné vers un état désordonné.

La vision évangéliste, note Rifkin, coïncide avec la thermodynamique sur un autre point. Les théologiens évangélistes disent que l'homme ne peut jamais restaurer le monde à son état avant la chute. Seul Dieu le peut. C'est aussi ce que dit le deuxième principe de la thermodynamique. Les humains ne peuvent jamais renverser la loi de l'entropie. Toutes matières et énergies vont d'un état de basse entropie vers un état de haute entropie.

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C’est principalement vers les évangélistes, convertis à l’interprétation du dominion basée sur le protectorat et l'intendance plutôt que sur la domination, et vers le renouveau charismatique que Rifkin porte ses espoirs.

Car dans un état économiquement stable idéal, la redistribution des richesses jouera un rôle important mais ne sera qu'une demi-solution. Chacun devra mener une vie plus frugale ou spartiate. La consommation ne sera plus un but mais reviendra à sa vocation biologique. Les buts dans la vie vont migrer du matériel et physique vers le spirituel et transcendantal.

La société stable sera guidée autant que possible par les principes qui guident les écosystèmes. Le concept de propriété privé s'appliquera aux biens de consommation et aux services, mais plus à la terre et autres ressources renouvelables ou non renouvelables.

La pratique de l'exploitation privée de la propriété 'naturelle' sera remplacée par la notion d'intendance publique du bien commun. Les droits individuels seront protégés mais ne seront plus la référence dominante.

En lieu, le devoir public et les responsabilités seront à nouveau le but social dominant, comme à travers la plus grande partie de l'histoire, selon Rifkin. La population sera stabilisée. La technologie ne sera pas totalement abandonnée, elle aura un rôle réduit. Elle sera conçue pour servir et non pour maîtriser l'ordre naturel.

D'ailleurs, les technologies ont leurs limites. Maintenant que nous avons appris à transmettre des informations à une vitesse proche de la vitesse de la lumière, il n'y a plus de progrès quantitatif qui peut être fait car la vitesse de la lumière est fixe, pense Rifkin en 1979. Les nouvelles technologies sont généralement plus complexes et coûteuses que celles qu'elles remplacent, plus gourmandes en ressources, ajoutant des déchets polluants de haute-entropie. Le processus devient autoreproducteur, aggravant le problème, et la crise devient plus prononcée.

L'âge d'or est passé. Rien n'apparaît à l'horizon pour remplacer les anciennes technologies. Nous n'aurons plus les percées technologiques que nous avons eues dans les deux ou trois dernières décennies.

Dans l'état économiquement stable, la science ne régnera plus de manière suprême comme l'arbitre d'un ensemble de valeurs absolues. Le réductionnisme sera défié. La nouvelle vision du monde mettra l'emphase sur l’holisme.

La vue holiste reconnaît que rien n'est autonome : tout est uni dans une toile délicate de relations intriquées qui ne peuvent être étudiées que comme des touts dans un système complet et ordonné.

Cette approche correspond mieux aux réalités des écosystèmes naturels4, où le tout est plus que la somme de ses parties - Rappelons que Tansley a conçu l'écosystème précisément pour s'opposer à ce genre de visions holistes.

Le réductionnisme scientifique ne peut donner plus qu'une vision instinctive du monde.

La méthode scientifique est une mesure crue de phénomènes partiellement observables que l'on a transformée en un ensemble de vérités absolues gouvernant le monde. Ces vérités scientifiques fournissent l'illusion qu'il est possible de redessiner l'ordre naturel et de le faire plus beau qu'il est, alors que les scientifiques ne connaissent pas les détails du blueprint du plan original de Dieu.

Comme le réductionnisme, la vision holiste est partiellement intuitive. Mais elle mène à une vue du monde bien différente. Pour un évangéliste, dit Rifkin, le supplément que le tout contient sur la somme de ses parties est l'amour de Dieu, l'essence de l'esprit que Dieu insuffle dans toutes ses créations. Pour l'écologiste, la différence entre le tout est la somme des parties est un lien inquantifiable et les interrelations qui existent dans toute vie.

Les écologistes et les évangélistes disent qu'ils y a des aspects de la vie qui ne peuvent être mesurés.

La compréhension qu'il y a un aspect non quantifiable à toute vie qui est hors d’atteinte de l'humanité suscite la révérence ou le respect pour la création.

La révérence est essentielle si les gens veulent accomplir le pacte divin comme intendant de Dieu et vivre par les règles de l'écosystème naturel. En son absence, les gens vont continuer à exhiber l'arrogance qui provient de la croyance qu'ils peuvent tout connaître et peuvent donc tout manipuler et contrôler. Par ailleurs, l'accumulation de richesses cause du désordre de haute entropie.

Puisqu'il n'y a pas de richesse au-delà de ce qu'a créé Dieu, c'est une autre violation de l'ordre divin. Suivant la théologie de la création toutes choses sont égales et dépendantes. C'est la tâche humaine d'en prendre soin. C'est le pacte avec Dieu.

Tout le monde est égal dans l'intendance. Nul ne peut prendre plus de responsabilité qu'autrui pour prendre soin de la création, car elle appartient entièrement à Dieu.

Donc le concept de propriété privée des ressources et de la terre est un acte de rébellion contre Dieu. Dieu n'a donné à personne le droit d'exproprier une part de sa création afin de l'exploiter pour ses propres gains. Ceci aussi constitue un acte de rébellion.

L'idée de restaurer le pacte divin est représentée par la justice économique. Tous les cinquante ans, lors du Jubilé, les riches doivent redistribuer leurs richesses pour assurer la concorde entre humains et respecter le pacte. Et de citer le télé-évangéliste Pat Robertson qui a appelé à une année de Jubilé, l'abolition des dettes entre pays riches et pauvres, et une plus grande attention pour la redistribution des ressources entre tous. Son émission télévisée a maintes fois appelé tous les chrétiens à servir d'intendants, protégeant la création et partageant toutes les ressources divines équitablement.

Le principe biblique de justice économique a sa contrepartie dans l'équilibre de la nature. La nature a besoin de lois biologiques auto-régulées pour restaurer l'équilibre. La société, des principes de justice pour atteindre le même but. La Bible prescrit ces principes de justice et le pacte de l'intendance entre l'humanité et Dieu est le mécanisme d'auto-régulation qui permet son application.

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L'autre grand mouvement émergent sur lequel Rifkin compte est le renouveau charismatique, mouvement œcuménique transcendant les confessions.

En effet, les charismatiques ont en eux l'énergie libératrice pour s'attaquer à l'ordre économique et politique dominant.

Le terme vient d'un mot grec signifiant grâce. Les charismatiques pensent que la parole de Dieu vient autant du Saint-Esprit, à travers un deuxième baptême de celui-ci, que de la bible. Ce qui rapproche des gens de confessions différentes. Le charismatisme est une expérience du cœur. Une rencontre intime avec Dieu.

Pour Rifkin, le mouvement charismatique serait en partie une réaction à la dépendance grandissante à la science et la technologie.

Un des aspects centraux du charismatisme est la guérison par la foi. Des millions d'Américains se tournent vers la foi, ainsi que vers d'autres traitements naturels dans l'espoir de restaurer l'équilibre naturel dans leur corps, car ils n'ont plus confiance dans la science. La première approche est une réflexion sur l'actuel ordre scientifique et la seconde est l’émergence d'un ordre basé sur l'équilibre naturel et une existence économiquement stable. C'est un geste révolutionnaire d'une extrême importance, comparable au rejet de l'autorité papale il y a six siècles.

Les charismatiques ont remplacé la méthode scientifique par les forces surnaturelles.

Pour eux, c'est le salut par le baptême du Saint-Esprit, qui élimine le besoin d'efficacité et de technique, créant les conditions pour un écosystème équilibré.

Le cancer est certainement la manifestation la plus évidente de cette transition de la loyauté scientifique vers les vérités spirituelles. Rifkin souligne que de nombreux experts médicaux prévoient une épidémie de cancer virtuellement hors de contrôle pour le milieu des années quatre-vingt. Le cancer est la peste de notre temps.

Comme les grandes pestes du moyen-âge, c'est la conséquence des grands changements économiques que nous connaissons. Par la création des produits chimiques et radiations radioactives, c'est la science qui est la cause du cancer. Le cancer est le reflet de la destruction de l'écosystème naturel et de son remplacement par un environnement artificiel.

C'est l'internalisation des déchets à haute entropie produits par la science moderne et la technologie. Le chaos extérieur causé par la croissance industrielle exponentielle a trouvé son chemin dans le corps humain. Le cancer est le moyen utilisé par la nature pour signaler la fin de l'âge de l’expansion économique.

Quoi que la science pourrait trouver des remèdes technologiques au cancer, ils seraient probablement eux-mêmes cause de problèmes plus grands dans la biologie humaine. Finalement la réponse au problème du cancer, et à d'autres maladies plus sophistiquées qui pourraient le remplacer, se trouve dans l'établissement d'une vue du monde basée sur l'état économiquement stable et écologiquement équilibré.

Seulement en ralentissant le processus de l'entropie et restaurant l'équilibre écologique le problème du cancer peut être résolu. Tant que ceci n'est pas réalisé la réponse au cancer et autres maladies environnementalement induites sera un mélange de ressentiment public et d'hostilité vis à vis de l'establishment médical, qui est justifié, et une recherche de traitement alternatif.

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C'est pour toutes ces raisons que Rifkin pense que pris ensemble les mouvements charismatiques et évangélistes commencent à établir une nouvelle prescription théologique radicale pour un futur basé sur la non-croissance et l'état écologiquement stable. Si les charismatiques et les évangélistes s'unissent, une deuxième réforme protestante est possible. Toutefois, si la situation domestique et mondiale continue à se dégrader, un nouveau fascisme pourrait en émerger.

Bien des écologistes et économistes sont d'accord sur au moins une chose : comme l'économie va continuer sa contraction à long terme, comme les ressources vitales vont continuer à se réduire, comme la production va se ralentir, comme l'inflation et le chômage vont continuer à augmenter et des villes et régions entières tomber victimes de l'effondrement et de la paralysie due à un manque de taxes adéquates pour fournir les services indispensables, la nécessité d'imposer un ordre strict sur toutes les fonctions clés de la société sera une nécessité pratique5 Cet ordre pourrait être imposé par l'état, ou consister en un contrôle de chacun sur lui-même, ou encore une combinaison des deux. La première combinaison est une forme de fascisme, la deuxième la marque d'un nouveau pacte6 révolutionnaire.

En marche vers une deuxième réforme protestante, la doctrine de l'intendance met la vision moderniste du monde sans dessus-dessous.

Les concepts associés positivement à l’ère de l’expansion deviennent négatifs à celle de la conservation. Sont inamicaux à l'écologie, à l'état économique stationnaire et, encore plus important, à la nouvelle doctrine de la Création des concepts tels que : la propriété privée des ressources, la centralisation croissante des pouvoirs, l'élimination de la diversité, la dépendance croissante à la science et la technologie, le refus de poser des limites à la production et la consommation, la fragmentation du travail humain en sphères autonomes et séparées de production, l'approche réductionniste de la compréhension de la vie et des interrelations entre les phénomènes, le concept de progrès comme un processus de transformation continuel du monde naturel en un environnement de plus grande valeur et plus grand ordre d'origine humaine.

L'intendance implique que l'homme travaille à conserver le fonctionnement 'naturel' de l'ordre divin. L'ordre naturel fonctionne sur les principes de diversité, interdépendance et décentralisation. La maintenance remplace la notion de progrès, l'intendance remplace la propriété et le nourrissage remplace l'ingénierie. Les limites biologiques à la production et à la consommation sont reconnues ; le principe de la distribution équilibré accepté et le concept de totalité devient le guide essentiel pour mesurer toutes relations et phénomènes.

La nouvelle doctrine de l'intendance représente un changement fondamental dans le cadre de référence humain. Elle établit un nouvel ensemble de référence pour la manière dont les êtres humains agissent dans le monde.

Comme vision mondiale, la doctrine de l'intendance demande au croyant une adhésion sans compromis. L'éthique du travail protestante sera remplacée par une éthique protestante de la conservation. Pris ensemble, les mouvements charismatiques et évangélistes sont en train d'établir une théologie radicalement nouvelle pour un futur écologique et un état sans croissance. Un ordre économique nouveau émerge. Et Rifkin de clamer : le moment historique est arrivé !

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Nous vivons par la grâce du sacrifice. Toute amplification de notre existence implique une diminution quelque part.

En un sens ultime rien de ce que nous affirmons nôtre ne nous appartient, pas même notre chair ou nos tendons. Tout en nous a été emprunté.

Nous avons été prêtés par la nature. Elle nous a donné une part d'elle-même, empêchant son utilisation pour un nombre infini de choses. Le cosmos ne nous doit rien. Nous devons tout au cosmos.

Par notre existence même nous sommes redevables. La grande question encore à aborder par le genre humain est de savoir si nous allons reconnaître la dette de notre existence. Reconnaissance implique que pour la première fois dans l'histoire nous agissons non seulement pour nous-mêmes mais pour tout ce avec quoi nous avons une relation dans l'univers. Agir de cette façon est représenter les intérêts du cosmos ; c'est la signification du mot responsabilité...les intérêts du cosmos ne sont pas différents des nôtres. ... Comment pouvons-nous représenter les intérêts du cosmos ? En payant de retour en proportion de ce que nous avons reçu. En sacrifiant au cosmos en mesure des sacrifices que le cosmos a fait pour nous...

Le sacrifice requiert, avant tout, que l'humanité abandonne un certain degré de contrôle de son futur. C'est parce que la sécurité humaine est toujours extorquée au sacrifice de la nature.... la nature a donné de plus en plus de son futur pour assurer notre propre futur. Il n'y a qu'un moyen de payer de retour ce sacrifice : sacrifier une part de notre sécurité afin que la nature puisse se sécuriser elle-même7.

Ce morceau de bravoure naturiste, digne des plus grands prédicateurs mystiques est extrait d’Algeny, livre de 1983 que Rifkin consacre à la condamnation des biotechnologies. La critique de ses dangers, tout particulièrement l'Eugénisme s'encadre parfaitement dans sa vision spirituelle du monde, où relations communautaires, empathie et compagnonnage, dans un univers perçu comme création sacrée, harmonieuse et finie, sont les valeurs principales.

La connaissance technologique nous donne le moyen de mieux contrôler la vie qui nous entoure. La connaissance empathique nous donne la vision permettant de mieux collaborer avec la communauté de la vie. Avec la vision technologique, la sécurité vient en exerçant notre pouvoir sur la nature. Avec la connaissance empathique, la sécurité vient de l'appartenance à une communauté.

La tâche qui nous attend est de finir le long exil que nous nous sommes imposé pour rejoindre la communauté de la vie. Cela implique de renoncer à notre tentative de souveraineté sur tout ce qui vit.

Que nous rétablissions le reste de la création à sa place de dignité et de respect. La resacralisation de la nature nous fait face comme la grande mission des temps à venir.

Deux futurs se présentent à nous. Nous pouvons choisir de façonner la nature à notre image ou nous pouvons choisir d'y participer avec le reste du royaume vivant.

Deux futurs, deux choix. Approche du génie biotechnologique ou approche écologique.

La bataille entre l'approche des biotechnologies et l'approche écologiste est une approche de valeurs... En choisissant le pouvoir de l'autorité, l’humanité abandonne, une fois pour toutes, le plus précieux des biens, le compagnonnage…

Les biotechnologies dépouillent les choses vivantes de leur identité, remplaçant la création originale par des répliques technologiques, le monde devient graduellement une place plus solitaire...Il ne pourrait y avoir de place plus solitaire qu'un monde biologiquement façonné par l'humanité.

C'est pourquoi même si une seule créature serait laissée intacte dans un monde rempli de fac-similés biologiques, nous la rejoindrions, la toucherions, nous en émerveillerions, avec un sommet d'émotion que toutes les répliques ensemble ne pourraient égaler.

Car nous éprouvons quelque chose de spécial avec cette créature qui ne peut jamais être perçue avec nos produits technologiques : un lien, ancré dans les mystères d'une origine commune et qu'il n'y a jamais moyen de remercier correctement8.


La vision de Rifkin rappelle de manière frappante celle qu'avait Muir du mouton domestique face à son cousin sauvage. C'est le même concept de souillure de la Création qui anime les deux hommes face aux produits du génie domestique de l'humanité.

Rifkin reconnaît toutefois un inconvénient à sa vision : Si nous valorisons le plus le Compagnonnage et l'appartenance, une vision écologique est appropriée. Mais il y a un prix à payer. Le Compagnonnage requiert le sacrifice, la volonté de risquer sa sécurité physique pour protéger les intérêts de la communauté. Le Compagnonnage requiert la participation, le partage, et avant tout la vulnérabilité. C'est le prix à payer pour appartenir et être un membre respecté de la communauté de la vie9.


On pense ici à la vulnérabilité du fermier africain qui se voit refuser d'utiliser des biotechnologies modernes sous la pression de groupes de pressions opposés aux prétendus "OGM". Rifkin revendique l'honneur douteux d'un être le plus ancien compagnon de route.

Savez-vous où a commencé l'opposition aux OGM ? Dans mon bureau. Nous avons lancé toute l'opposition à l’échelle mondiale clame-t-il fièrement à un journaliste10.

Dès 1977, Rifkin publie un livre critique à l’égard des biotechnologies11- bien avant que l’expression OGM n’apparaisse en fait.

À noter que pour lui, un OGM se définit comme : prendre un gène et le mettre dans le code génétique d'une autre espèce.

En 1983, il parvint à faire signer à 60 dignitaires religieux de haut rang une résolution visant à décourager le développement du génie génétique. La résolution objecte qu’aucune personne, groupe de personnes ou institution ne peut légitimement réclamer le droit ou l'autorité de prendre des décisions au nom des autres espèces vivantes aujourd'hui pour les futures générations.12

Rifkin pose la question : Qui pourrait être investit de l’autorité de dessiner les schémas de l’espèce humaine ? Qui allons-nous désigner pour jouer Dieu ? Et d’avertir que dans le futur ces technologies pourraient poser des menaces aussi sérieuses que la bombe nucléaire.

*

On comprend qu'une vision inspirée de près ou de loin de celle de Darwin est inacceptable pour Rifkin. Il consacre une bonne partie de Algeny à critiquer tout ce qui touche à Darwin, sa personne, ses idées et les théories qui en sont dérivées.

Il y va au canon. Ce qui est en jeu, écrit Rifkin, c'est un mode de vie, un mode de relation au monde. Il ne fait pas de doute à ses yeux que les attaques contre les théories de Darwin vont aller en s'amplifiant, finissant par triompher, laissant Darwin un corps sans vie, un souvenir distant d'une époque révolue.

Pour Rifkin, ce que Darwin a découvert était moins les vérités de la nature que les assomptions de l'ordre industriel. Ce ne sont pas seulement les dérives politiques et sociales de la théorie qui sont biaisées, mais la théorie elle-même. Darwin n'aurait fait que projeter les valeurs sociales dominantes de son époque sur la nature. L'influence de Malthus sur Darwin est bien connue. Celle de la main aveugle d'Adam Smith serait également présente, mais de manière inconsciente via la lecture de l’œuvre du biologiste Milnes-Edwards, influencé par Smith.

De fait, toute personne, scientifiques compris, est influencée par son époque. Il y a une grande différence entre reconnaître que Darwin a été influencé comme tout le monde par la culture de son époque et prétendre que ses théories en sont la simple projection.

Tout au contraire, c’était un révolutionnaire qui a bousculé les préjugés dominant comme personnes d’autre. Rifkin devrait aussi mentionner des influences moins polémiques, telle celle du géologue Lyell qui a fait prendre conscience à Darwin de l'immensité des temps géologiques, indispensable à la théorie de l'évolution. À ce titre, Darwin est vraiment le produit de son époque. Buffon, et d'autres penseurs plus anciens, ont perçu la possibilité de l'évolution mais manquaient de la vision temporelle nécessaire.

Darwin n'était ni un saint ni un prophète mais en faire la simple courroie de transmission de la vision industrielle du monde dans l'environnement est abusif. En témoignent ses nombreux doutes mentionnés dans sa correspondance avec Asa Gray. Ultérieurement, sa théorie a d'ailleurs fortement évoluée. Sa génétique était erronée et il ne put connaître celle de Mendel, née en 1865 mais restée ignorée jusqu'au début du siècle suivant. Il s'en suivit une théorie néo-darwinienne en guerre contre une vision néo-lamarckienne. Puis une théorie synthétique de la génétique de Mendel, du darwinisme et de la découverte du rôle génétique de la molécule d'ADN.

Notons le paradoxe à vouloir marier le nominalisme de Darwin avec le dualisme idéaliste du génotype et du phénotype de la génétique qui rappelle plutôt Platon. Nulle surprise si certains précurseurs de cette théorie avaient cru le darwinisme dépassé. Suite à diverses controverses, cette théorie semblait montrer des signes de faiblesses. Rien que de plus courant en science. François Jacob, prix Nobel de médecine, souligne : qu'il s'agisse d'un mythe ou d'une théorie scientifique, tout système d'explication est le produit de l'imagination humaine. La grande différence entre mythe et théorie scientifique est que le mythe se fige. Une fois imaginé, il est considéré comme la seule explication du monde possible. Tout ce qu'on rencontre comme événement est interprété comme un signe qui confirme le mythe. Une théorie scientifique fonctionne d'une manière différente. Les scientifiques s'efforcent de confronter le produit de leur imagination (la théorie scientifique) avec la réalité13.

Et la réalité se chargeait de donner quelques solides coups de boutoir à la théorie synthétique de l'évolution de l'époque. Rifkin n’y voyait que des faiblesses darwiniennes, non mendéliennes. Une révolution comparable à la Réforme protestante s’annonçait à ses yeux. Les rebelles croient à l'évolution mais pas aux explications données par les grands prêtres de la foi. Ils sont déterminés à sauver la doctrine en changeant radicalement la liturgie. Suit une entreprise de destruction basée sur les critiques de ces scientifiques et quelques autres penseurs.

Invoqué à plusieurs reprises dans cette entreprise de destruction, à travers des citations, Stephen J. Gould n’apprécia pas du tout. Sa critique de Algeny sera féroce. Je regarde Algeny comme un tract de propagande anti-intellectuelle habilement construit déguisé en savoir. Parmi les livres présentés comme sérieux exposés de penseurs éminents, je ne pense pas avoir jamais vu pareille camelote. Satanée honte, aussi, car le problème de fond est troublant, et je ne rejette pas le plaidoyer de Rifkin pour le respect de l'intégrité des filiations évolutionnaires. Mais des moyens détournés compromettent des fins respectables, et nous devrons sauver les conclusions humaines de Rifkin de ses lamentables tactiques14

*

Pour Rifkin les conceptions métaphysiques de Whitehead auront une influence notable sur la théorie qui va émerger en remplacement du Darwinisme. Pour lui, Whitehead passera dans l'histoire comme le Francis Bacon de la biologie.

Il est le père de la philosophie des processus basée sur la reconnaissance que les choses n'existent pas indépendamment du temps, mais à travers le temps. Chaque organisme est un bouquet de relations qui d'une certaine manière se maintient tout en interagissant avec les autres relations qui forment l'environnement. En interagissant avec leur environnement, les organismes sont continuellement en train de 'prendre en compte' de nombreux changements en cours en modifiant continuellement leur activité eux-mêmes pour s'adapter. Cette 'prise en compte', dit Whitehead, est identique à l'aspiration15. Par ceci, Whitehead veut dire que chaque organisme anticipe d'une certaine façon le futur et choisit parmi plusieurs routes possibles pour ajuster son comportement à ce qu'il envisage de rencontrer. En d'autres mots, chaque organisme affiche un certain degré d'aspiration et de finalité16.

Si les organismes n'étaient pas capables d'anticiper le futur et d'ajuster leur comportement, ils ne pourraient survivre aux changements abrupts dans les schémas17 d'activité autour d'eux.

Pour survivre, toute chose vivante doit pouvoir s'adapter au flot continu de nouveauté. Les ajustements impliquent la capacité d'anticiper ce qui va arriver.

Une vue plus rapprochée nous apprend que l'aspiration est identique à l'esprit. Selon Rifkin, Whitehead voit l'esprit existant à tout niveau de la vie. Les organismes sont constamment en anticipation du futur, faisant des choix sur la manière d'y répondre. C'est l'esprit à l’œuvre.

Whitehead ramène alors les éléments de sa philosophie en une vision unique. L'esprit n'est pas dans la nature, c'est la nature.

Les choses vivantes sont des schémas d'activité. Cette activité vise à anticiper le futur à fin de s'adapter au présent, ce qui n'est qu'une façon de dire que l'activité n'est que l'esprit en action.

Quand Whitehead caractérise la nature comme processus, il caractérise vraiment la nature comme esprit en action. Whitehead résout un des grands paradoxes de la pensée darwinienne : comment de la simple matière pourrait produire de la vie et de l'esprit?

Selon Whitehead, l'esprit est présent depuis toujours. La nature est pur esprit, et chaque organisme qui a du succès, par force de son habilité à mieux anticiper le futur et de s'ajuster en conséquence exhibe un modèle de comportement qui reflète de plus en plus le modèle total d'esprit de la nature.

L'évolution n'est plus perçue comme une affaire privée d'esprit, tout au contraire, c'est l'esprit étendant son domaine à la chaîne des espèces.

Là où Darwin voyait chaque espèce à succès comme plus apte à assimiler un monde fait de ressources physiques, la philosophie des processus voit chaque espèce à succès comme plus apte à assimiler un monde fait de pur esprit.

Dans la pensée de Whitehead, chaque chose vivante est un petit reflet de l'esprit total qui fait l'univers. C'est le schéma intriqué d'un schéma plus large. À travers l'aspiration subjective, chaque organisme cherche à dépasser son propre horizon temporel. Il y atteint et est leurré par la totalité de l'esprit qui imprègne l'univers. L'évolution, alors, est perçue comme un mouvement cherchant à se compléter lui-même. Le but de l'évolution est l'élargissement de l'esprit jusqu'à ce qu'il emplisse l'univers et fasse un avec lui.

*

À un instant critique, on prendra conscience que nous partageons une planète commune, que nous sommes tous touchés, que la souffrance de nos voisins n’est pas différente de la nôtre. À ce moment-là, récriminer et sanctionner ne servira pas à grand-chose face à l’énormité de la crise immédiate. Seule l’action concertée instaurant un sentiment collectif d’appartenance à l’ensemble de la biosphère nous donnera une chance d’avoir un avenir. Elle nécessitera d’avoir une conscience biosphérique.

La civilisation empathique est en train de naître. Notre empathie s’étend vite à l’ensemble de l’humanité et à l’immense projet de vie qui enveloppe la Terre. Mais, dans notre course à la connectivité empathique universelle, nous sommes talonnés par un rouleau compresseur entropique en pleine accélération : le changement climatique et la prolifération des armes de destruction massive. Parviendrons-nous à la conscience biosphérique et à l’empathie mondiale à temps pour éviter l’effondrement de la planète ?18


Pour Rifkins, nous sommes Homo Empathicus19, l’espèce empathique par excellence.

Des animaux aptes à la collaboration comme à la compétition. Mais c’est la première sensibilité qui est biologiquement innée et qui fixe les règles du jeu.

L’empathie est la capacité à partager les émotions avec autrui, sans confusion entre soi et l’autre. Elle ne doit pas être confondue avec la compassion ou la sympathie, nous disent les érudits. En pratique, le manque d’accord sur les définitions fait qu’il est bien facile de les confondre et nous prendrons l’empathie pour ce que Rifkin en fait.

Une des bases de sa vision politique et spirituelle globale.

Nous vivons aujourd’hui à l’âge de l’empathie, en suite des âges mythique, mystique, idéologique, psychologique et dramatique qui se sont succédés par le passé. Soit l’ère des grands mythes antiques, celle des prophètes et de la foi, l’âge de la raison, celui de l’électricité, qui a incidemment développé l’intérêt pour le fonctionnement de la pensée, et celui d’internet, qui met tout le monde sous le feu des projecteurs.

Tous les stades de la conscience antérieure existent encore et sont très dynamiques. Le défi est de les faire avancer jusqu’au stade de la conscience biosphérique – à temps pour briser les fers qui enchaînent les progrès de l’empathie à la croissance de l’entropie.

Rifkin a toutefois peur que cette ère arrive trop tard pour conjurer le réchauffement climatique et la possible extinction de notre espèce. Nous fonçons vers la conscience biosphérique dans un monde menacé de disparition. La dialectique qui sous-tend l’histoire de l’humanité est une boucle de rétroaction perpétuelle entre expansion de l’empathie et montée de l’entropie. Chacun d’entre nous doit une partie de son bien être à la montée de sa dette entropique à l’égard de l’environnement.

Importante à ses yeux est la notion d’expérience incarnée, née d’une réévaluation de la foi et de la raison en les restituant dans le contexte d’une conscience empathique plus large.

Toute expérience devient incarnée car née de contacts participatifs avec les autres.

L’idée d’expérience incarnée fournit le cadre intellectuel rigoureux de l’âge de l’empathie au même titre que les vérités à priori désincarnées de Descartes ont été la base de l’âge de la raison et l’exégèse de Saint-Augustin sur la révélation et la grâce la matrice de l’âge de la foi. Le grand basculement du je pense donc je suis vers le je participe donc je suis met l’empathie au cœur même du récit humain.

Si nous vivons bien dans un monde participatif et si notre expérience physique est faite de contact continu avec d’autres, l’empathie devient le moyen de pénétrer en profondeur la vie d’autrui.

Ne serait-ce pas un monde inquiétant, voire totalitaire, celui où l’on pourrait pénétrer la vie d’autrui ? Pas pour Rifkin qui n’est pas un fan de la notion de vie privée, comme de rien de ce qui est privé. Pour lui connecter tout et tout le monde à un système nerveux planétaire, c’est faire passer l’humanité de l'ère de la vie privée à celle de la transparence.

Et si la vie privée est tenue depuis longtemps pour un droit fondamental, ce n'est pas pour lui un droit naturel.

Il prétend que dans la quasi-totalité des sociétés que nous connaissons avant l'époque moderne, les gens se baignaient ensemble en public, urinaient et déféquaient fréquemment en public, mangeaient à des tables communes, avaient souvent des rapports sexuels en publics et dormaient en groupe, serrés les uns contre les autres.

Ce n'est qu'au début de l’ère capitaliste qu'on a commencé à se retirer derrière des portes closes. La vie bourgeoise était une affaire privée. L’enfermement et la privatisation de la vie humaine sont allés de pair avec l'enclosure - l'enfermement et la privatisation des communaux - commons-, terme emprunté aux anciennes pâtures communautaires anglaises supprimées lors de la révolution agricole du XVIIIème siècle qui a précédé la révolution industrielle. Elles furent alors privatisées par des enclosures qui firent surgir quantité de haies dans les campagnes anglaises.

Par analogie, le droit à la vie privée est devenu le droit d'exclure. Aujourd'hui, l'internet des objets en gestation est en train de faire disparaître, couche par couche, les enclosures qui ont rendu la vie privée sacro-sainte.

Pour une jeune génération qui grandit dans un monde entièrement connecté, la vie privée a perdu beaucoup de son attrait, la liberté n'est pas l'enfermement dans un quant-à-soi qui s'autonomise et s'exclut ; elle consiste à jouir de l'accès aux autres et à être inclus sur une place publique virtuelle mondiale.

Le maître mot de la jeune génération est « transparence », son mode opératoire est collaboratif et son expression personnelle se déploie dans la coproduction entre pairs au sein de réseaux latéraux.

Pour Rifkin, la question de savoir si les générations futures se soucieront encore de la vie privée reste ouverte.

Néanmoins dans la longue période intermédiaire entre l’ère capitaliste et l'âge collaboratif les questions de vie privées resteront pour lui une préoccupation majeure.

Et si la conscience du moi se perd comme ensemble unique de relations et si chacun devient seulement un nous, l’empathie sera perdue et le progrès historique vers la conscience mondiale mourra. Parce que l’empathie se nourrit de l’idée que les autres sont des êtres uniques. Le maintien d’un équilibre dialectique entre un sens du moi toujours plus différencié et le réseau mondial toujours plus intégré dont il fait partie est le test crucial, qui pourrait bien déterminer nos chances de survie en tant qu’espèce.

L’empathie est aussi un moyen de comprendre et de construire notre réalité commune.

Que la réalité soit vraiment l’ensemble des interprétations collectives que nous créons sur le monde environnant par les relations que nous établissons, nombre d’entre nous ont encore du mal à l’admettre.

La grande raison de ce malaise, est qu’on nous a nourris au lait de la méthode scientifique ; elle nous a appris qu’il y a une réalité objective et qu’on peut la connaître avec détachement – principe diamétralement opposé à l’approche incarnée de la réalité.

Pour Rifkin, la méthode scientifique contredit pratiquement tout ce que nous savons de notre nature et de celle du monde. Elle nie l’aspect relationnel de la réalité, interdit la participation et ne laisse aucune place à l’imagination empathique.

En fait, on demande aux élèves de devenir étrangers au monde. C’est un enseignement basé sur l’empathie que Rifkin demande de développer. Francis Bacon, influencé par la révolution artistique de la perspective, a rejeté le pourquoi pour le commentle seul moyen de connaître la réalité est de s’en retirer. Il voulait restaurer et accroître l’empire du genre humain sur l’univers.

Pour les philosophes de la réalité incarnée, en revanche, la réalité ne se comprend pas par le détachement et l’exercice d’un pouvoir mais par la participation et la communion empathique. Plus notre empathie mutuelle à l’égard des autres animaux s’approfondit, plus nos modes de participation s’élargissent et s’intensifient et plus les sphères de réalité où nous pénétrons se font riches et universelles.

Nous devenons pleinement Cosmopolites et immergés dans la conscience du monde. Ainsi commence la conscience biosphérique. La réalité incarnée entraîne une reformulation radicale de la vérité, de la liberté et de l’égalité.

Dans la réalité cartésienne, la réalité est faite de vérités qui existent à priori et sont fixes et immuables. Dans le cadre de la philosophie incarnée les vérités ne sont pas des phénomènes objectifs autonomes. Ce sont des explications que nous donnons sur des expériences communes que nous partageons.

Quand nous disons «nous cherchons la vérité ultime» nous voulons dire en fait : nous cherchons à savoir pleinement comment l’ensemble de nos relations s’agencent avec le grand tout.

Notre quête de la vérité est la recherche d’une réponse à deux questions : comment nous nous insérons dans le tableau global et pourquoi. Quand les croyants disent que Dieu est omniscient ils veulent dire qu’il connaît intimement chacune des relations qui constituent le monde participatif et interconnecté.

L’expérience humaine incarnée est la façon dont les humains se frayent leur chemin vers la réalisation de toutes les connexions qui composent ce que nous nommons réalité. Et du fait de notre participation nous créons aussi une nouvelle réalité en avançant. Et les vérités sont des explications qui disent comment tout est lié.

Elles ne sont ni objectives ni subjectives ce sont des interprétations liées au toi et au moi qui se rencontrent pour se créer un espace expérientiel commun. Là où se fabrique la réalité. Pour Rifkin, foi et raison n’ont guère de place à l’âge de l’empathie. La science et la technologie ne sont que les messies laïcs d’un monde matérialiste, de nouveaux moyens d’obtenir le salut.

Et impossible d’entrer en empathie avec Dieu car nous lui attribuons la perfection ; lui n’a aucun moyen d’entrer en contact avec nous. Toutefois, le panenthéisme, philosophie religieuse de Birch et Cobb, trouve grâce à ses yeux. Il y voit des bribes de l’approche empathique dans son mélange de transcendance et d’immanence.

Mais à l’âge de l’empathie, la spiritualité remplace invariablement la religiosité. La spiritualité est un voyage profondément personnel, où l’expérience vécue sert de guide pour établir des relations et où l’empathie devient le moyen de stimuler la transcendance. C’est la quête individuelle d’un sens dans l’ordre cosmique général.

Et la jeune génération des pays industrialisés se détourne de plus en plus des religions établies pour se tourner vers des quêtes spirituelles personnelles, de nature incarnée et d’expression empathique.

Rifkin tend aussi une main charitable vers la raison dont il a annoncé la noyade. La raison est le processus par lequel nous ordonnons le monde des sentiments afin de créer ce que les psychologues appellent le comportement prosocial et les sociologues l’intelligence sociale. La substance de ce processus est l’empathie.

Lorsque les contacts avec les autres s’accroissent, le volume de sentiments à gérer devient plus important et la raison s’affine. Nous devenons alors plus proches de l’esprit cosmopolite. Mais la sollicitude de Rifkin envers la raison a ses limites car, souligne-t-il, la raison peut aussi servir à exploiter les autres, à promouvoir des objectifs narcissiques ou à terroriser les gens. Faut-il être rationaliste pour opprimer son prochain ?

*

Une grande ligne directrice de la pensée de Rifkin est la défense des communaux et la lutte contre les enclosures héritées des révolutions agricoles et industrielles.

Le terme commons est de même donné à un mouvement contemporain valorisant la distribution libre d’idées et la création collective collaborative. Pour Rifkin, ces communaux collaboratifs deviendront le mode d’organisation économique dominant dans un futur proche, au détriment du capitalisme voué à un déclin accéléré dans le prochain demi-siècle - à compter de 2014.

La raison ? L’internet des objets, qui va naître de la fusion de l'internet des communications, et de deux structures naissantes, l'internet de l’énergie et l'internet de la logistique. Il prélude à une troisième révolution industrielle. La première fut celle de la machine à vapeur, la deuxième de l’électricité et du moteur à explosion.

Il connectera toutes et tous à l’échelle planétaire. Il permettra de produire et d’échanger des biens à coût marginal quasi nul, c’est-à-dire que lorsque les coûts de l’infrastructure seront imputés la production et la distribution d’un bien seront quasi nulles.

Prenons l’exemple d’un livre papier et d’un livre numérique. Le prix du livre papier augmente à chaque étape de la distribution. Le livre numérique circule et se réplique sans frais dans tout l’internet, pourvu qu’il soit libre de droits. Cette situation est peu favorable au système capitaliste qui vit paradoxalement d’une valorisation de la pénurie car il lui est difficile de prospérer sur un produit trop abondant.

L’internet des objets a transformé Rifkin de décroissantiste en cornucopien, néologisme signifiant « ceux qui croient à la corne d'abondance ». Nous nous éveillons à une réalité nouvelle qui est difficile à cerner, écrit-il. La science économique de la pénurie nous a paru si convaincante que nous avions du mal à croire qu’une économie de l’abondance soit possible.

Mais elle l’est. L’internet des objets va insérer le bâti et l’environnement au sein d’un réseau fonctionnel cohérent. Il va permettre à tous les humains de s’interconnecter pour chercher des synergies et il facilitera ces interconnections afin d’optimaliser l’efficacité énergique de la société et le bien-être de la Terre.

Internet est pour lui un endroit où les humains créent du capital social, pas du capital de marché. Nous dépassons les liens du sang, les affinités religieuses et les identités nationales pour parvenir à la conscience planétaire.

Les plates-formes technologiques des deux premières révolutions industrielles aidaient à trancher les innombrables liens d’interdépendances écologiques de la Terre, à tout séparer, à enclore pour l’échange sur le marché et le profit personnel ; la plate-forme de la troisième révolution industrielle, l’internet des objets, fait l’inverse.

Il va aider l'humanité à se réintégrer dans la chorégraphie complexe de la biosphère et, se faisant, accroître considérablement la productivité sans compromettre les relations écologiques qui gouvernent la planète.

Les traits essentiels du nouveau paradigme économique sont pour lui clairs : utiliser moins de ressources de façon plus efficace et productive au sein d'une économie circulaire, et passer des énergies à base de carbone aux énergies renouvelables.

À l’ère nouvelle, chacun de nous devient un nœud du système nerveux de la biosphère. La biosphère est un communal fait d’innombrables relations qui agissent en symbiose pour permettre à la vie toute entière de s’épanouir sur la planète.

C’est la communauté individuelle à laquelle nous appartenons tous et la théorie générale qui régit la biosphère est aussi celle qui régit le bien-être de la société. Les enclosures, la privatisation et l’exploitation commerciale ont enrichi une minorité de l’humanité au détriment de la biosphère.

Les enclosures ont brisé les ressorts complexes de la dynamique interne de la biosphère et mis en danger le bien-être de chaque humain et celui de tous les autres organismes.

L’importance des mouvements de la culture libre et de l’écologie tient à ce que l’un et l’autre se dressent contre les enclosures. En rouvrant les divers communaux, l’humanité commence à parler comme faisant partie d’un tout.

L’ultime expression de notre créativité est de nous reconnecter les uns avec les autres et de nous insérer dans des systèmes relationnels toujours plus larges finissant par englober de proche en proche le jeu complet des relations qui constituent les communaux biosphériques. Car les communaux sociaux sont l’habitat de notre espèce et une sous-région de la biosphère. Les communaux s’étendent jusqu’aux limites de la biosphère.

Rifkin pointe le début du mouvement de la culture libre à la création de la GNU Public Licence20, qui diverge de la protection intellectuelle traditionnelle en ceci qu’elle donne à chacun le droit de modifier le produit à condition de renoncer à son tour d’y apposer une protection intellectuelle traditionnelle. Licence sous laquelle fut déposée Linux, réussite exemplaire de cette philosophie.

Et le début d’un mouvement plus large pour la culture libre, incluant Wikipédia par exemple. Pour Rifkin, le mouvement permet de dépasser tous les formes d’identités pour arriver à une conscience planétaire, une forme de démocratisation mondiale de la culture.

Fondée sur une logique opératoire distribuée, collaborative et latérale qui favorise une forme communaliste ouverte d’autogestion démocratique.

En 2001, une licence Creative Common est créée pour le monde culturel qui permet de remplacer le traditionnel tous droits réservés par des formules où seuls certains droits sont réservés. Wikipédia, entre autres, est passé sous cette licence. CAMBIA, une société de biotechnologies a mis ses découvertes en licence en source ouverte pour empêcher qu’elles ne soient rachetées et verrouillées par des brevets.

En tout ceci, Rifkin voit une évolution vers une société remplaçant les droits de propriété par des droits d’accès. Sur internet, s’accrocher aux copyrights signifie restreindre son rayonnement commercial et non l’étendre. Et pour lui brevets et copyrights sont des mécanismes dépassés pour créer de la valeur ajoutée. Ils ont beaucoup de succès dans les économies de la pénurie mais seront inutiles dans l’économie de l’abondance.

Un domaine où Rifkin a personnellement lutté contre l’enclosure et celui des biotechnologies, soutenant une organisation luttant contre la brevetabilité du patrimoine génétique, la People’s Bussiness Commision21, rebaptisée Foundation on Economic Trend (FOET).

En 1995, cette organisation réunit une coalition de plus de deux-cents dignitaires religieux représentant presque toutes les confessions protestantes des États-Unis, des évêques catholiques, dirigeants du judaïsme, de l’islam, de l’Hindouisme, du Bouddhisme afin qu’ils fassent entendre leur opposition à l’octroi de brevets sur les gênes, organes, tissus et organismes animaux et humains.

Nous avons réussi le rassemblement le plus large de chefs religieux américains sur quelque sujet que ce soit au XXème siècle, écrit Rifkin, mais sans résultats.

En 2002, lors du Forum social mondial de Porto Allegre22, au Brésil, la FOET réunit deux cents cinquante organisations de cinquante pays autour d’un projet de traité pour le partage du patrimoine génétique commun.

Ce projet proclame la suprématie de la valeur intrinsèque du patrimoine génétique de la Terre, sous toutes ses formes et manifestations biologiques, sur son utilité et sa valeur commerciale. Ce patrimoine existe dans la nature et par conséquent ne peut être revendiqué comme propriété intellectuelle.

Notre connaissance croissante de la biologie nous oblige à servir de gardiens23 responsables de la préservation et du bien-être de notre espèce et de toutes les autres créatures, nos semblables24.

Ce patrimoine est un communal mondial commun et notre héritage à tous, et doit donc être protégé et sustenté par tous les peuples de la Terre ensemble. À noter aussi, que c’est lors de cette édition 2002 que les participants ont troqué l’appellation d’antimondialistes pour celle d’altermondialistes, dans l’espoir de pouvoir tourner la mondialisation en faveur de leurs idées.

Ces forums se veulent la réponse anticapitaliste aux forums de Davos. Ils étaient la suite d’un combat initié à Seattle en 1999, lors d’une manifestation contre une réunion de l’Organisation Mondiale du commerce. Selon Rifkin, leur objectif était de reprendre le communal public. Ils luttaient contre la privatisation du savoir humain et des ressources de la Terre.

Leur cri de ralliement antimondialisation était le rejet d’un paradigme existant. Ce serait pour donner un sens plus positif à leur lutte que l’idée de rouvrir quantité de communaux s’est ensuite développée dans quantité de domaines.


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Ce qui vaut à Rifkin sa plus grande renommée c’est sa croisade en faveur de la troisième révolution industrielle.

Elle comporte quatre piliers. La transition vers les énergies renouvelables est le premier. La transformation des immeubles en microcentrales électriques est le deuxième, nécessaire pour alimenter le premier. Ces deux premiers piliers exigent le développement du troisième : le développement de méthodes de stockage des énergies intermittentes, particulièrement l’hydrogène, le meilleur de ces moyens aux yeux de Rifkin.

Pour lui, une société basée sur les énergies renouvelables ne peut être viable que si une partie de son énergie peut être stockée sous forme d’hydrogène. On utilise l’électricité issue des énergies intermittentes pour produire de l’hydrogène qui peut ensuite être réutilisé pour fournir de l’énergie.

Le quatrième pilier est la reconfiguration du réseau électrique sur le modèle de l’internet pour permettre aux entreprises et aux maisons de produire et de partager leur propre électricité. Le réseau électrique intelligent à trois composantes cruciales. Des mini-réseaux intelligents permettent aux ménages propriétaires, aux PME et aux grandes entreprises de produire localement de l’énergie renouvelable et de l’utiliser hors réseau pour satisfaire leurs propres besoins d’électricité.

Un compteur intelligent – aussi appelé communicant - donne aux producteurs la possibilité de vendre leur électricité au réseau central tout en acceptant de l’énergie de celui-ci. La phase suivante du développement des réseaux intelligents est d’insérer des senseurs dans tous les appareils électriques du bâtiment. Le logiciel permet à l’ensemble du réseau de savoir à tout moment combien d’énergie est utilisée en chaque point du réseau. Ce qui permettra d’ajuster les réseaux aux pics de demandes, aux variations de l’ensoleillement et du vent, et de faire varier les prix instant par instant.

Par exemple, en cas de surcharge du réseau, le logiciel pourra ordonner à la machine à laver d’un particulier de redescendre d’un cycle par charge, ou modifier une climatisation en réduisant d’un degré son écart avec la température ambiante.

Ainsi l'internet des objets va connecter tout et tout le monde dans un nouveau paradigme économique qui est infiniment plus complexe que la première et deuxième révolution industrielle, mais dont l'architecture est distribuée et non plus centralisée.

La nouvelle économie va optimiser le bien-être général en passant par des réseaux à intégration latérale sur les communaux et non plus par des entreprises à intégration verticales.

Pour fonctionner, toute société a besoin d’un moyen de communication, d’une source d’énergie et d’une forme de mobilité. La conjonction de l’internet de la communication, de l’internet de l’énergie et de l’internet de la logistique dans un internet des objets apporte le système nerveux cognitif et les moyens physiques nécessaires pour intégrer toute l’humanité sur des communaux mondiaux interconnectés, qui couvrent l’ensemble de la société.

C’est cela qu’il faut entendre par des villes intelligentes, régions intelligentes, continents intelligents et planète intelligente. Un nouveau type de laboratoire de fabrication se développe où chacun peut venir utiliser des outils pour fabriquer des objets en impression 3D.

Dans la troisième révolution industrielle, ces laboratoires seront ceux de la recherche-développement du peuple, la faisant sortir des centres technologiques pour les répandre dans les quartiers et l'économie collaborative. La nouvelle entité économique de la troisième révolution industrielle exige moins de capital financier et plus de capital social. Elle intègre latéralement et non plus verticalement.

Et mène à une révolution sociale où le pouvoir lui-même sera largement distribué Pour Rifkin, c’est quand on la gère par des communaux et non par un marché capitaliste qu’elle fonctionne le mieux.

Le capitalisme et l’économie de partage vont cohabiter mais, avec le temps le capitalisme ne sera plus que le suppléant. La troisième révolution industrielle va encore plus vite que les deux autres pour construire ses infrastructures. Dans 25 ans – à compter de 2014 –, l’électricité verte à coût marginal quasi-nul représentera dans de nombreux pays la quasi-totalité de la production.

L’immense intérêt de la troisième révolution industrielle distribuée est de nous permettre de relier l’espèce humaine dans une solidarité universelle en n’utilisant que les énergies renouvelables qui baignent la terre, et d’une façon qui assure à chacun un juste accès à des énergies locales.

Nous en sommes donc arrivés au point où nous pouvons envisager de fonder une civilisation complexe sur des moyens distribués localement et ce faisant élargir l’élan empathique tout en réduisant la facture entropique.

Ce qui amènerait l’humanité à la lisière de la conscience biosphérique dans une économie mondiale climax25. L’accélération du contact entre le système nerveux central de chaque humain et tout autre humain sur terre, via internet et les autres nouvelles technologies de communication, nous propulse dans un espace planétaire et dans un temps simultané.

Le résultat est clair : au XXIème siècle, les échanges de biens sur les marchés nationaux vont progressivement céder la place aux relations d’accès à de vastes réseaux mondiaux.

En cette ère nouvelle d’énergie distribuée, les mécanismes des institutions de gouvernement ressembleront à ceux des écosystèmes qu’elles gèrent.

Elles fonctionneront dans un réseau coopératif de relations où elles seront intégrées dans l’une dans l’autre et dans le tout.

Ce nouvel organisme politique complexe opérera comme la biosphère sur laquelle il veille : par synergie et réciprocité. Ce sera une politique de la biosphère partant de l’idée que la terre est un organisme vivant fait de relations d’interdépendance et que chacun d’entre nous survit en entretenant soigneusement les collectivités dont nous faisons partie.

Et marquant la fin de l’ère de la géopolitique postulant que l’environnement est un champ de bataille géant – une guerre de tous contre tous.

*

On est libre d’aimer ou non la vision du monde de Rifkin.

Le fait que, conseiller des principaux dirigeants européens pendant plus de deux décennies sans que ces idées ne donnent lieu à de vastes débats démocratiques publics pose question. L’Europe vise-t-elle vraiment à la conscience biosphérique et à l’empathie mondiale ? Considère-t-elle la terre comme un organisme vivant ? Ses dirigeants pensent-ils plutôt pouvoir dissocier sa vision industrielle de sa vision spirituelle ?

En ce cas ils ont tort, la première est entièrement bâtie sur la vision du monde fournie par la deuxième. La réalité de Rifkin est avant tout idéologique et la technologie doit lui être soumise. Ainsi des grands réseaux de micros centrales fonctionnant aux énergies renouvelables, qui reflètent sa vision idéologique de l’univers plutôt qu’une vision fonctionnelle intrinsèque. Tant pis pour le nucléaire, dont il sous-estime systématiquement les bénéfices et accentue les inconvénients, prédisant bien à tort sa fin prochaine.

In fine, l’humanité elle-même devient un alibi pour la conscience biosphérique.

Rifkin est un prophète écologiste qui combine la fabrique de la peur catastrophiste avec l'espoir de la rédemption.

En présentant la situation et les perspectives plus désespérées qu'elles ne le sont, et les solutions plus roses qu'elles ne seront jamais, Rifkin s'est bâti une situation politique enviable.

Se pose aussi la question de la crédibilité des prévisions de Rifkin. Il est coutumier d’erreurs de chronologie causées par son impatience idéologique. La révolution de l’hydrogène se fait attendre. Le pétrole n’est pas près de sa fin comme il l’annonçait en 1979. Le nucléaire n’est pas non plus au bord de l’épuisement de ses ressources. L’effondrement économique qui lui semblait acquis en 1979 ne s’est pas produit.

Il en est devenu cornucopien.

Le darwinisme ne s’est pas effondré non plus. Il a continué à évoluer mais n’a pas fait la place à une théorie basée sur la métaphysique de Whitehead. Même Birch n’a jamais pensé que son adhésion à une théologie basée sur Whitehead impliquait le rejet de la vision darwinienne de l’évolution.

Mauvais perdant, Rifkin ne s’attarde pas sur le fait. Darwin est pourtant devenu un grand homme à ses yeux. Loin du suppôt de l’individualisme capitaliste, c’est maintenant un précurseur de la vision empathique qu’il défend.

En effet, vers la fin de sa vie Darwin aurait évoqué un avenir ou l’humanité élargirait ses instincts sociaux et développerait ses pulsions de sympathies jusqu’au point où elles finiront par s’appliquer à l’ensemble des êtres vivants.

Et il a relevé l’importance de la sociabilité pour l’évolution. Dans ses derniers ouvrages, relève Rifkin, il note la nature sociale de la plupart des animaux, et même leurs émotions et leurs sens des responsabilités morales. La plupart ? Les exemples tirés par Rifkin de l’œuvre de Darwin ne portent que sur les chiens, les chevaux, les vaches et les singes. C’est déjà ça...et il y en a d’autres encore.

Mais ne justifie guère une généralisation. Rifkin ne peut pourtant s’empêcher d’idéaliser le grégarisme partout où il le voit. Et de culpabiliser l’individualisme. Or nous sommes les deux à la fois.

Le méchant de l’histoire darwinienne est devenu Spencer, membre du club des X, qui a suggéré à Darwin l’expression survie du plus apte.

S’il est un domaine où l’Europe est en phase avec Rifkin, c’est celui des biotechnologies, sévèrement restreintes dans l’Union.

Parce que contraires au compagnonnage et à l’empathie de l’univers comme le proclamait Rifkin ? Rien de tel n’existe, mais le résultat est le même. Désastreux pour l’Europe.

Incontestablement, les phénomènes industriels propres à ce que Rifkin appelle la troisième révolution industrielle sont bien présents. Qu’ils mènent à la conscience biosphérique et à l’empathie du monde est loin d’être évident.

Nous voyons les réseaux de Rifkin se développer dans l’union européenne. Les citoyens ont reçu de larges droits pour développer leurs micros-centrales domestiques et injecter le courant dans le réseau global. Au risque de semer la pagaille car la condition sine qua non imposée par Rifkin, savoir stocker une partie substantielle des énergies intermittentes n’est pas encore remplie. Sans elle, le développement des réseaux équivaut à mettre la charrue avant les bœufs.

La révolution de l’hydrogène « vert » annoncée par Rifkin se fait attendre. Il est vrai que le Japon se lance dans une grande révolution de l’hydrogène « bleu ». Produit par des centrales à charbon dont les émissions de co² seront ensuite enterrées dans les sous-sol marins. On construit 22 centrales au charbons à cette fin26. On verra après pour le stockage du co².

Les progrès très lent sur la question du stockage des énergies intermittentes narrête pas nos dirigeants passionnément engagés dans une transition énergétique à l’heure actuelle encore utopique.

L’Allemagne qui a imprudemment fermé une partie de ses centrales nucléaires trop tôt, se retrouve dépendante du charbon et de la lignite. Non sans dégâts. La mine à ciel ouvert de Hambach par exemple fait 85km2 de superficie. Ouverte en 1978, son extension a entraîné la destruction de quatre villages «pour le bien public». Et l’Allemagne œuvre à la construction d’un grand pipe-line gazier pour se fournir en gaz russe – projet compromis par la guerre en Ukraine. La Belgique remplace tout son nucléaire par du gaz- puis fait partiellement marche arrière en prolongeant certains réacteurs pour quelques années... La fin des énergies fossiles est pourtant loin d’être en vue.

Sur le plan humain, ces grands réseaux seront-ils un modèle de collaboration comme Linux ou une foire d’empoigne comme dans les pires excès de facebook ou de Twitter ? Rifkin n’aime pas ces derniers, entreprises capitalistes qu’il accuse d’avoir enclos des communaux sociaux.

Il est plus juste de dire qu’ils ont créé des enclosures dans le vide et que des masses de gens s’y sont précipités dans l'illusion de la gratuité. Ils permettent de relier l’humanité entière mais la haine et le mensonge en circulent d’autant plus facilement.

Un acte anodin dans une culture peut gravement choquer un inconnu qui vit à l’autre bout du monde, dans un autre environnement culturel. Il en résulte une clameur populaire réclamant toujours plus de censure de la part des réseaux eux-mêmes.

Paradoxe : les mégas réseaux sociaux, soupçonnés à l’origine d’être potentiellement des censeurs suprêmes, sont obligés de le devenir sous la pression de la vox populi. Soutenue par les législateurs de nombreux pays.

On renomme la censure gestion de la liberté d’expression, histoire d’enrichir la langue de bois politiquement correcte.

Le meilleur moyen de se protéger un tant soit peu est de créer des groupes fermés. De petites enclosures dans la grande en somme. Le réseau n’est alors plus qu’une extension technologique des anciens groupes relationnels ou cercles de copains de jadis.

Les compteurs communicants sont imposés un peu partout, comme Rifkin l’a annoncé. Certains installateurs jurent leurs grands dieux qu’ils ne créeront pas un facebook énergétique. Ce pourrait pourtant d’être pire. La tarification des prosumersles usagers producteurs et consommateurs en même temps – créé déjà des conflits politiques dans certains pays, en Belgique par exemple.

Faute de ressources renouvelables importantes dans ce petite pays densément peuplé, faute de connections vers l’étranger suffisantes pour absorber l’intermittence de la production d’énergies éoliennes et solaires, la direction du réseau belge envisage de mettre à contribution les batteries des véhicules électriques privées pour le stockage27.

Grâce à l’internet des objets, aux compteurs communicants et à l’intelligence artificielle. Inéluctablement, les prosumers qui injectent l’énergie de leurs panneaux solaires dans le réseaux seront forcés de s’équiper de batteries. Et d’accepter qu’elles servent aussi à accumuler l’énergie venue du réseau. L’ère des grands réseaux distribués risque fort de ressembler à un gigantesque jeu manipulateur sur fond de totalitarisme technologique plutôt qu’à l’idyllique conscience empathique de la biosphère rêvée par Rifkin.

L’empathie et la collaboration ouverte pourront-elles suffire à la gestion des réseaux ? C’est peu probable. Sauf gestion centralisée, Big Data et l’intelligence artificielle sont les candidats les mieux placés. Avec tous les problèmes de vie privée et de relations sociales qu’ils génèrent. Vos machines à laver, vos voitures électriques et vos conditionnements d’air n’ont qu’à bien se tenir.



1A key player in China and the EU's 'third industrial revolution' describes the economy of tomorrow, Interview par Elena Holodny, Bussiness Insider, 16 juillet 2017

2Selon Wikipédia en français, 2020, pas de référence.

3Les sources de ce qui suit sont essentiellement à trouver dans The Emerging Order – God in the Age of Scarcity, 1979

4

5Italiques de Rifkin

6Covenent, sur le modèle religieux des évangélistes, tel celui établi entre Noé et Dieu.

7Jeremy Rifkin, Algeny, p250, Penguin Books, 1984, première édition Fondation on Economic Trends, 1983

8Jeremy Rifkin, Algeny, p251-253, Penguin Books, 1984, première édition Fondation on Economic Trends, 1983

9Jeremy Rifkin, Algeny, p253, Penguin Books, 1984, première édition Fondation on Economic Trends, 1983

10Luis Anslow, 7 juillet 2016

11Who Should Play God ?

12The Milwaukee Sentinel , 23 juillet 1983

13Le darwinisme aujourd’hui, Seuil, 1979

14Discovery Magazine, janvier 1985, selon A New World - RationalWiki.html

15subjectiv aim

16purpose

17patern

18J. Rifkin, Une Nouvelle Conscience pour un monde en crise (vers une civilisation de l'empathie), p787, Babel 2012

19J. Rifkin, La Nouvelle Société du coût marginal zéro, p442, Babel 2016. Ces deux livres sont les principaux supports des paragraphes suivants.

20Licence publique générale GNU, GNU étant un système d'exploitation composé de logiciles libres

21Commission populaire sur les activités d'affaires

22Les rencontres de Porto-Allegre ont été organisées dès 2001 par huit associations brésiliennes.

23Steward dans le texte anglais original.

24all of our other fellow creatures

25La notion de « climax » fut élaborée en 1916 par le botaniste américain F.E. Clements. Selon lui, les écosystèmes non perturbés par l’homme tendraient vers un état d’équilibre, le climax, stade ultime et supposé idéal de leur évolution, dans lequel les ressources du milieu sont utilisées de manière optimale par les biocénoses en place.

26Climate change: Is ‘blue hydrogen’ Japan’s answer to coal? Site BBC 6-12-2021

27Les voitures électriques à la rescousse du réseau : « La réduction du coût des batteries va permettre à la mobilité électrique de se développer », La Libre Belgique, 3 mars 2012.