La sémantique édénique est le mécanisme principal par lequel le dualisme naturiste est porté dans nos lois et le discours public.

Notre environnement est supposé divisé en deux : une partie dite naturelle qui nous est extérieure, postulée bonne et nous, humains, les grands perturbateurs du projet divin.
Implicitement basée sur les mythes du jardin d’Éden et du péché originel, cette manipulation a profondément transformé notre vision de l’environnement et perverti nos textes de loi.

Au culte traditionnel du Créateur a été ajouté celui de la Création elle-même, alias l’environnement, la nature, la planète, termes aujourd’hui pratiquement interchangeables malgré leur sens originel différents.

Aujourd’hui, notre influence sur l’environnement est systématiquement perçue comme la souillure d’un monde intrinsèquement bon et harmonieux.


Une expression aussi banale que c’est bon pour l’environnement ressort implicitement de cette sémantique. Vide de sens mais qui confère un pouvoir social et politique à qui peut en contrôler un tant soit peu le sens pratique.

Vide de sens car l’environnement est trop complexe pour imaginer qu’il existerait une ligne verte qu’il suffirait de suivre pour être bon pour lui. Et lui n’est pas bon pour nous.

Le récent changement de sens dominant du mot pollution en est un exemple type. Mot dont la puissance évocatrice est telle qu’il se joue une bataille politique permanente pour en influencer la signification.


Elle imprègne à des degrés divers nombre de manipulations sémantiques utilisées pour influencer la conscientisation des décideurs et du grand public. Ainsi des imaginaires santés des écosystèmes, de la terre, de l’environnement, de la nature, de la planète qui nous poussent à nous comporter comme les médecins de ces concepts pourtant sans personnalité organique, des services écosystémiques qui nous incitent à préserver les écosystèmes pourtant simples outils conceptuels, fruits de découpes arbitraires de notre environnement.

Il y a le dérèglement climatique qui nous culpabilise et augmente nos angoisses après avoir remplacé les plus objectifs réchauffement climatique et changement climatique. Les produits chimiques, nom vague qui sème aujourd’hui l’effroi par leur puissance occulte et néfaste réelle ou fantasmée. Les zones mortes de certaines mers, lacs ou rivières qui sont en général remplies d’algues bien vivantes. Après avoir, il est vrai, remplacé les poissons et chassé les pécheurs, vers lesquels vont généralement nos préférences. L’accaparement d’une zone naturelle peut désigner tout projet agricole, aussi vertueux soit-il. Le terme espèces invasives, nous l’avons vu, peut servir à dénigrer le principe même d’introduction d’espèces exotiques. Le continent formé de plastiques dans l’océan pacifique est un problème sérieux. Il n’est cependant pas conseillé d’essayer de marcher sur ce continent là car sa densité est loin de pouvoir supporter le poids de qui que ce soit. Idem pour les autres zones des océans où les déchets plastiques ont tendance à se concentrer – sans en faire un continent.

Rayon manipulations par images positives nous avons, outre la manie de voir la santé partout où elle n’est pas, l’harmonie de la nature, tout aussi inexistante, l’équilibre de la nature ou des écosystèmes, qui ne valent pas mieux, la Terre Mère qui personnalise, sacralise et divinise le gros rocher qui nous héberge, l’agriculture biologique, ni plus ni moins biologique que les autres, la vie ou la survie des espèces qui, n’étant que des formes, ne peuvent ni vivre ni mourir, seulement apparaître, se transformer et disparaître. Le terme si favorable d’énergies renouvelables, qui n’est pas faux en soit, donne l’illusion d’un mouvement perpétuel qui cache le fait que les mécanismes pour les produire sont souvent un frein à leur durabilité. Dans la même catégorie du mouvement perpétuel se trouve le terme d’économie circulaire qui recouvre un grand nombre de pratiques souvent vertueuses mais sans cohérence d’ensemble et divisé par des chapelles concurrentes. Espérons qu’un tri se fera à l’usage plutôt que la trop fréquente endogmatisation des concepts les plus politiquement corrects.

L’adjectif propre s’applique aujourd’hui à bien des activités polluantes pourvu que son empreinte carbone soit faible. Les scientifiques ont dit, ou pensent que, sans donner de références permet d’auréoler de respectabilité n’importe quelle idée sérieuse comme farfelue. La mobilité douce désigne des modes de transports admirables tels que la marche ou le vélo. Admirables… mais doux ? On ne dit pas du vainqueur du Tour de France qu’il est le champion de la mobilité douce. À raison. Et ceux qui s’astreignent à utiliser l’engin à pédale pour se rendre à leur travail quotidien ont le mérite d’un mode de déplacement dur. Qui fait aussi trop souvent la prospérité des orthopédistes et des pompes funèbres. Il y a beaucoup à faire en termes de sécurité dans ce domaine. La parfois mystérieuse transition écologique1 mériterait tout un chapitre. Elle a le parfum de la prophétie d’Isaïe. Du rêve d’un retour au jardin Éden. Qui n’a jamais existé. Elle donne l’illusion d’un monde éternellement durable. Hélas, il y aura toujours des choix cornéliens à faire, dont celui entre les dangers du nucléaire et l’empreinte carbone plus élevée de ses substituts actuels est un exemple criant.

La mode est à l’agroécologie, mot très sympathique aux définitions à géométrie variables. Celle de l’IPBES est La science et la pratique de l’application des concepts, des principes et des connaissances écologiques (c.-à-d. les interactions et les explications de la diversité, de l’abondance et des activités des organismes) à l’étude, à la conception et à la gestion d’agroécosystèmes durables. Il comprend les rôles de l’être humain en tant qu’organisme central de l’agroécologie par le biais de processus sociaux et économiques dans les systèmes agricoles. L’agroécologie examine les rôles et les interactions entre toutes les composantes biophysiques, techniques et socioéconomiques pertinentes des systèmes agricoles et des paysages environnants2.

Sauf l’absence du développement durable dans cette définition, il n’y aurait pas grand-chose à y redire. Malheureusement le concept est de plus en plus pris en otage par le militantisme naturiste pour en faire un jumeau de l’agriculture biologique. Bannissant comme à l’accoutumée les principes, techniques ou substances hérétiques au credo naturiste. Il y a un vrai danger de voir ce terme d’apparence sympathique sonner le glas de toute agriculture progressiste ou simplement humaniste.

Et le plus positif de tous les mots trompeurs est certainement naturel qui remplit les bourses de nombreux commerçants et de leurs publicitaires, fait le bonheur de charlatans guérisseurs, prétendant ouvrir toutes grandes les portes de la félicité pour tous, sous notre beau soleil cancérigène.

S’il est un principe prépondérant derrière ces manipulations du langage, c’est celui de sémantique édénique.

1En France, on trouve le terme transition écologique vers un développement durable (Stratégie 2015_2020) déjà un peu plus clair.

2Traduction non officielle de l’original anglais